Le commencement d'une époque (4)

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Dossier Mai 68
Le commencement d’une époque (1 - 2 - 3 - 4)



Nous ne pensons pas avoir évité de commettre des fautes. C’est encore pour l’instruction de camarades qui peuvent se trouver ultérieurement dans des circonstances similaires, que nous les énumérons ici.


Dans la rue Gay-Lussac, où nous nous retrouvions par petits groupes rassemblés spontanément, chacun de ces groupes rencontra plusieurs dizaines de personnes connues, ou qui seulement nous connaissaient de vue et venaient nous parler. Puis chacun, dans l’admirable désordre que présentait ce «quartier libéré», même longtemps avant l’inévitable attaque des policiers, s’éloignait vers telle «frontière» ou tel préparatif de défense. De sorte que, non seulement tous ceux-là restèrent plus ou moins isolés, mais nos groupes mêmes, le plus souvent, ne purent se joindre. Ce fut une lourde erreur de notre part de n’avoir pas tout de suite demandé à tous de rester groupés. En moins d’une heure, un groupe agissant ainsi eût inévitablement fait boule de neige, en rassemblant tout ce que nous pouvions connaître parmi ces barricadiers — où chacun de nous retrouvait plus d’amis qu’on en rencontre au hasard en une année dans Paris. On pouvait ainsi former une bande de deux à trois cents personnes, se connaissant et agissant ensemble, ce qui justement a le plus manqué dans cette lutte dispersée. Sans doute, le rapport numérique avec les forces qui cernaient le quartier, environ trois fois plus nombreuses que les émeutiers, sans parler même de la supériorité de leur armement, condamnait de toute façon cette lutte à l’échec. Mais un tel groupe pouvait permettre une certaine liberté de manœuvre, soit par quelque contre-charge sur un point du périmètre attaqué, soit en poussant les barricades à l’est de la rue Mouffetard, zone assez mal tenue par la police jusqu’à une heure très tardive, pour ouvrir une voie de retraite à tous ceux qui furent pris dans le filet (quelques centaines n’échappant que par chance, grâce au précaire refuge de l’École Normale Supérieure).

Barricade spartakiste
«Noske tire avec l’artillerie — Spartakus n’a que l’infanterie — Les grenades frappent dans nos rangs — Les chiens de Noske donnent l’assaut à Büxenstein.»
Chanson des ouvriers, soldats et matelots de Berlin, 1919
citée in Georges Glaser, Secret et violence.
«Rue Gay-Lussac, les rebelles — n’ont que les voitures à brûler…
Ils nous lancent comme grêle — grenades et gaz chlorés — Nous ne trouvons que des pelles — et couteaux pour nous armer.»


Au Comité d’occupation de la Sorbonne, nous avons fait, v
u les conditions et la précipitation du moment, à peu près tout ce que nous pouvions faire. On ne peut nous reprocher de n’avoir pas fait davantage pour modifier l’architecture de ce triste édifice, dont nous n’eûmes même pas le temps de faire le tour. Il est vrai qu’une
chapelle y subsistait, fermée, mais nous avions appelé par affiche les occupants — et Riesel également dans son intervention à l’assemblée générale du 14 mai — à la détruire au plus vite. D’autre part, «Radio-Sorbonne» n’existe nullement en tant qu’appareil émetteur, et on ne doit donc pas nous blâmer de ne pas l’avoir employé. Il va de soi que nous n’avons pas envisagé ni préparé l’incendie du bâtiment, le 17 mai, comme le bruit en a couru alors à la suite de quelques calomnies obscures des groupuscules : cette date suffit à montrer combien le projet eût été impolitique. Nous ne nous sommes pas davantage dispersés sur les détails, quelque utilité qu’on puisse leur reconnaître. Ainsi, c’est pure fantaisie quand Jean Maitron avance que «le restaurant et la cuisine de la Sorbonne… sont restés jusqu’en juin contrôlés par les “situationnistes”. Très peu d’étudiants parmi eux. Beaucoup de jeunes sans travail.» (La Sorbonne par elle-même, p. 114, Éditions Ouvrières, 1968). Nous devons toutefois nous reprocher cette erreur : les camarades chargés d’envoyer au tirage les tracts et déclarations émanant du Comité d’occupation, à partir de 17 heures le 16 mai, remplacèrent la signature «Comité d’occupation de la Sorbonne» par «Comité d’occupation de l’Université autonome et populaire de la Sorbonne», et personne ne s’en avisa. Il est sûr que c’était une régression d’une certaine portée, car la Sorbonne n’avait d’intérêt à nos yeux qu’en tant que bâtiment saisi par le mouvement révolutionnaire, et cette signature donnait à croire que nous pouvions reconnaître le lieu comme prétendant encore être une Université, fut-elle «autonome et populaire» ; chose que nous méprisons en tout cas, et qu’il était d’autant plus fâcheux de paraître accepter en un tel moment. Une faute d’inattention, moins importante, fut commise le 17 mai quand un tract, émanant d’ouvriers de la base venus de Renault,  fut diffusé sous la signature «Comité d’occupation». Le Comité d’occupation avait certes bien fait de fournir des moyens d’expression, sans aucune censure, à ces travailleurs, mais il fallait préciser que ce texte était rédigé par eux, et se trouvait seulement édité par le Comité d’occupation ; et ceci d’autant plus que ces ouvriers, appelant à continuer les «marches sur Renault», admettaient encore à cette heure l’argument mystifiant des syndicats sur la nécessité de garder fermées les portes de l’usine, pour qu’une attaque de la police ne pût pas prendre prétexte et avantage de leur ouverture.

Le C.M.D.O. oublia de faire porter sur chacune de ses publications la mention «imprimé par des ouvriers en grève», qui certainement eût été exemplaire, en parfait accord avec les théories qu’elles évoquaient, et qui eût donné une excellente réplique à l’habituelle marque syndicale des imprimeries de presse. Erreur plus grave : tandis qu’un usage excellent était fait du téléphone, nous avons complètement négligé la possibilité de nous servir des téléscripteurs qui permettaient de toucher quantité d’usines et de bâtiments occupés en France, et d’envoyer des informations dans toute l’Europe. Singulièrement, nous avons négligé le circuit utilisable des observatoires astronomiques, qui nous était accessible au moins à partir de l’Observatoire occupé de Meudon.

Mais ceci dit, et s’il s’agit de formuler un jugement sur l’essentiel, toutes ces entreprises de l’I.S. rassemblées et considérées, nous ne voyons point en quoi elle mériterait d’être blâmée.

Citons maintenant les principaux résultats du mouvement des occupations, jusqu’ici. En France, ce mouvement a été vaincu, mais d’aucune manière écrasé. C’est sans doute le point le plus notable, et qui présente le plus grand intérêt dans la pratique. Il semble que jamais une crise sociale d’une telle gravité n’avait fini sans qu’une répression ne vienne affaiblir, plus ou moins durablement, le courant révolutionnaire ; comme une sorte de contrepartie dont il doit s’attendre à payer l’expérience historique qui, chaque fois, a été portée à l’existence. On sait qu’aucune répression proprement politique n’a été maintenue, quoique naturellement, en plus des nombreux étrangers expulsés administrativement, plusieurs centaines d’émeutiers se soient trouvés condamnés, dans les mois suivants, pour des délits dits «de droit commun» (si plus d’un tiers de l’effectif du Conseil pour le maintien des occupations avait été arrêté dans les divers affrontements, aucun de ses membres ne tomba dans cette rubrique, le mouvement de retraite du C.M.D.O., à la fin de juin, ayant été fort bien conduit). Tous les responsables politiques qui n’avaient pas su échapper à l’arrestation à la fin de la crise ont été libérés après quelques semaines de détention, et aucun n’a été traduit devant un tribunal. Le gouvernement a dû se résoudre à ce nouveau recul rien que pour obtenir une apparence de rentrée universitaire calme, et une apparence d’examens à l’automne de 1968 ; la seule pression du Comité d’action des étudiants en médecine obtint cette importante concession dès la fin du mois d’août.

L’ampleur de la crise révolutionnaire a gravement déséquilibré «ce qui a été attaqué de front… l’économie capitaliste fonctionnant bien» (Viénet), non certes du fait de l’augmentation, tout à fait supportable, consentie sur les salaires, ni même du fait de l’arrêt total de la production pendant quelques semaines ; mais surtout parce que la bourgeoisie française a perdu sa confiance dans la stabilité du pays : ce qui — rejoignant les autres aspects de l’actuelle crise monétaire des échanges internationaux — a entraîné l’évasion massive des capitaux et la crise du Franc apparue dès novembre (les réserves en devises du pays sont tombées de 30 milliards de Francs en mai 1968 à 18 milliards un an après). Après la dévaluation retardée du 8 août 1969, Le Monde du lendemain commençait à s’apercevoir que «le Franc, comme le général, était “mort” en mai».

Le régime «gaulliste» n’était qu’un bien mince détail dans cette mise en question générale du capitalisme moderne. Pourtant le pouvoir de de Gaulle a reçu, lui aussi, le coup mortel en mai. Malgré son rétablissement de juin — objectivement facile, comme nous l’avons dit, puisque la véritable lutte avait été perdue ailleurs —, de Gaulle ne pouvait effacer, comme responsable de l’État qui avait survécu au mouvement des occupations, la tare d’avoir été responsable de l’État qui avait subi le scandale de son existence. De Gaulle, qui ne faisait que couvrir, dans son style personnel, tout ce qui arrivait — et ce cours des choses n’était rien d’autre que la modernisation normale de la société capitaliste — avait prétendu régner par le prestige. Son prestige a subi en mai une humiliation définitive, subjectivement ressentie par lui-même aussi bien qu’objectivement constatée par la classe dominante et les électeurs qui la plébiscitent indéfiniment. La bourgeoisie française recherche une forme de pouvoir politique plus rationnelle, moins capricieuse et moins rêveuse ; plus intelligente pour la défendre des nouvelles menaces dont elle a constaté avec stupeur le surgissement. De Gaulle voulait effacer le mauvais rêve persistant, «les derniers fantômes de mai», en gagnant, le 27 avril, ce référendum annoncé le 24 mai, et que l’émeute avait annulé dans la même nuit. Le «pouvoir stable» qui a trébuché alors sentait bien qu’il n’avait plus retrouvé son équilibre, et il tenait imprudemment à être vite rassuré par un rite de réadhésion factice. Les slogans des manifestants du 13 mai 1968 ont été justifiés : de Gaulle n’a pas atteint son onzième anniversaire ; non certes du fait de l’opposition bureaucratique ou pseudo-réformiste, mais parce que, le lendemain, on vit que la rue Gay-Lussac débouchait directement sur toutes les usines de France.

Un désordre généralisé, qui met en cause à leur racine toutes les institutions, s’est installé dans la plupart des facultés, et surtout dans les lycées. Si, se limitant au plus urgent, l’État a sauvé à peu près le niveau de l’enseignement dans les disciplines scientifiques et les grandes écoles, ailleurs l’année universitaire 1968-69 a été bel et bien perdue, et les diplômes sont effectivement dévalués, alors même qu’ils sont encore loin d’être méprisés par la masse des étudiants. Une telle situation est, à la longue, incompatible avec le fonctionnement normal d’un pays industriel avancé, et amorce une chute dans le sous-développement, en créant un «goulot d’étranglement» qualitatif dans l’enseignement secondaire. Même si le courant extrémiste n’a gardé en réalité qu’une base étroite dans le milieu étudiant, il semble qu’il ait la force suffisante pour maintenir un processus de dégradation continue : à la fin de janvier, l’occupation et la mise à sac du rectorat à la Sorbonne, et nombre d’incidents assez graves depuis, ont montré que le simple maintien d’un pseudo-enseignement constitue un sujet d’inquiétude considérable pour les forces du maintien de l’ordre.

L’agitation sporadique des usines, qui ont appris la grève sauvage et où se sont implantés des groupes radicaux plus ou moins consciemment ennemis des syndicats, entraîne, malgré les efforts des bureaucrates, nombre de grèves partielles qui paralysent aisément des entreprises de plus en plus concentrées, pour lesquelles s’accroît toujours l’interdépendance des différentes opérations. Ces secousses ne laissent oublier à personne que le sol n’est pas redevenu solide dans les entreprises, et que les formes modernes d’exploitation ont révélé en mai à la fois l’ensemble de leurs moyens associés, et leur nouvelle fragilité.

Après l’érosion du vieux stalinisme orthodoxe (lisible même dans les pertes de la C.G.T. aux récentes élections professionnelles), c’est le tour des petits partis gauchistes de s’user en manœuvres malheureuses : presque tous auraient bien voulu recommencer mécaniquement le processus de mai, pour y recommencer leurs erreurs. Ils ont noyauté facilement ce qui restait de Comités d’action, et les Comités d’action n’ont pas manqué de disparaître. Les petits partis gauchistes eux-mêmes éclatent en de nombreuses nuances hostiles, chacun tenant ferme sur une sottise qui exclut glorieusement toutes celles de leurs rivaux. Sans doute, les éléments radicaux, devenus nombreux depuis mai, sont encore dispersés — et d’abord dans les usines. La cohérence qu’il leur faut acquérir est encore, faute d’avoir su organiser une véritable pratique autonome, altérée par des illusions anciennes, ou du verbiage, ou même parfois par une malsaine admiration unilatérale «pro-situationniste». Leur seule voie est pourtant tracée, qui sera évidemment difficile et longue : la formation d’organisations conseillistes de travailleurs révolutionnaires, se fédérant sur la seule base de la démocratie totale et de la critique totale. Leur première tâche théorique sera de combattre, et de démentir en pratique, la dernière forme d’idéologie que le vieux monde leur opposera : l’idéologie conseilliste, telle qu’une première forme grossière était exprimée, à la fin de la crise, par un groupe «Révolution Internationale», implanté à Toulouse, qui proposait tout simplement — on ne sait d’ailleurs à qui — d’élire des Conseils ouvriers au-dessus des assemblées générales, qui ainsi n’auraient plus qu’à ratifier les actes de cette sage néo-direction révolutionnaire. Ce monstre léninisto-yougoslave, repris depuis par l’«Organisation trotskiste» de Lambert, est presque aussi étrange à présent que l’emploi du terme de «démocratie directe» par les gaullistes quand ils étaient entichés de «dialogue» référendaire. La prochaine révolution ne reconnaîtra comme Conseils que les assemblées générales souveraines de la base, dans les entreprises et les quartiers ; et leurs délégués toujours révocables dépendant d’elles seules. Une organisation conseilliste ne défendra jamais d’autre but : il lui faut traduire en actes une dialectique qui dépasse les termes figés et unilatéraux du spontanéisme et de l’organisation ouvertement ou sournoisement bureaucratisée. Elle doit être une organisation qui marche révolutionnairement vers la révolution des Conseils ; une organisation qui ne se disperse pas après le moment de la lutte déclarée, et qui ne s’institutionnalise pas.

Cette perspective n’est pas limitée à la France, mais internationale. C’est le sens total du mouvement des occupations qu’il faudra comprendre partout, comme déjà son exemple en 1968 a déclenché, ou porté à un degré supérieur, des troubles graves à travers l’Europe, en Amérique et au Japon. Des suites immédiates de mai, les plus remarquables furent la sanglante révolte des étudiants mexicains, qui put être brisée dans un relatif isolement, et le mouvement des étudiants yougoslaves contre la bureaucratie et pour l’autogestion prolétarienne, qui entraîna partiellement les ouvriers et mit le régime de Tito en grand péril : mais là, plus que les concessions proclamées par la classe dominante, l’intervention russe en Tchécoslovaquie vint puissamment au secours du régime ; elle lui permit de rassembler le pays en faisant redouter l’éventualité d’une invasion par une bureaucratie étrangère. La main de la nouvelle Internationale commence à être dénoncée par les polices de différents pays, qui croient découvrir les directives de révolutionnaires français à Mexico pendant l’été de 1968 comme à Prague dans la manifestation antirusse du 28 mars 1969 ; et le gouvernement franquiste au début de cette année, a explicitement justifié son recours à l’état d’exception par un risque d’évolution de l’agitation universitaire vers une crise générale du type français. Il y a longtemps que l’Angleterre connaissait des grèves sauvages, et un des buts principaux du gouvernement travailliste était évidemment d’arriver à les interdire ; mais il est hors de doute que c’est la première expérience d’une grève générale sauvage qui a mené Wilson à déployer tant de hâte et d’acharnement pour arracher cette année une législation répressive contre ce type de grève. Cet arriviste n’a pas hésité à risquer sur le «projet Castle» sa carrière, et l’unité même de la bureaucratie politico-syndicale travailliste, car si les syndicats sont les ennemis directs de la grève sauvage, ils ont peur de perdre eux-mêmes toute importance en perdant tout contrôle sur les travailleurs, dès que serait abandonné à l’État le droit d’intervenir, sans passer par leur médiation, contre les formes réelles de la lutte de classes. Et, le 1er mai, la grève anti-syndicale de 100.000 dockers, typographes et métallurgistes contre la loi dont on les menaçait a montré, pour la première fois depuis 1926, une grève politique en Angleterre : comme il est juste, c’est contre un gouvernement travailliste que cette forme de lutte a pu reparaître.

Wilson a du se déconsidérer en renonçant à son projet le plus cher, et en repassant à la police syndicale le soin de réprimer elle-même les 95% des arrêts du travail constitués désormais en Angleterre par les grèves sauvages. En août, la grève sauvage gagnée après huit semaines par les fondeurs des aciéries de Port-Talbot «a prouvé que la direction du T.U.C. n’est pas armée pour ce rôle» (Le Monde, 30-8-69).

Nous reconnaissons bien le ton nouveau sur lequel désormais, à travers le monde, une critique radicale prononce sa déclaration de guerre à la vieille société, depuis le groupe extrémiste mexicain Caos, qui appelait pendant l’été de 1968 au sabotage des Jeux olympiques et de «la société de consommation spectaculaire», jusqu’aux inscriptions des murs d’Angleterre et d’Italie ; depuis le cri d’une manifestation à Wall Street, rapporté par l’A.F.P. du 12 avril — «Stop the Show» —, dans cette société américaine dont nous signalions en 1965 «le déclin et la chute» et que ses responsables eux-mêmes avouent maintenant être «une société malade», jusqu’aux publications et aux actes des Acratas de Madrid.

En Italie, l’I.S. a pu apporter une certaine aide au courant révolutionnaire, dès la fin de 1967, moment où l’occupation de l’Université de Turin donna le départ à un vaste mouvement ; tant par quelques éditions, mauvaises mais vite épuisées, de textes de base (chez Feltrinelli et De Donato), que du fait de l’action radicale de quelques individus, quoique l’actuelle section italienne de l’I.S. n’ait été formellement constituée qu’en janvier 1969. La lente évolution depuis vingt-deux mois, de la crise italienne — ce qui a été appelé «le mai rampant» — s’était d’abord enlisée en 1968 dans la constitution d’un «Mouvement étudiant» beaucoup plus arriéré encore qu’en France, et isolé — à l’exemplaire exception près de l’occupation de l’hôtel de ville d’Orgosolo, en Sardaigne, par les étudiants, les bergers et les ouvriers unis. Mais les luttes ouvrières commençaient elles-mêmes lentement, et s’aggravaient en 1969, malgré les efforts du parti stalinien et des syndicats qui s’épuisent à fragmenter la menace en concédant des grèves d’une journée à l’échelle nationale par catégories, ou des grèves générales d’une journée par province. Au début d’avril, l’insurrection de Battipaglia, suivie de la mutinerie des prisons de Turin, Milan et Gênes, ont porté la crise à un niveau supérieur, et réduit encore la marge de manœuvre des bureaucrates. À Battipaglia, les travailleurs, après que la police ait tiré, sont restés maîtres de la ville pendant plus de vingt-quatre heures, s’emparant des armes, assiégeant les policiers réfugiés dans leurs casernes et les sommant de se rendre, barrant les routes et les voies ferrées. Alors que l’arrivée massive des renforts de carabiniers avait repris le contrôle de la ville et des voies de communication, une ébauche de Conseil existait encore à Battipaglia, prétendant remplacer la municipalité et exercer le pouvoir direct des habitants sur leurs propres affaires. Si les manifestations de soutien dans toute l’Italie, encadrées par les bureaucrates, restèrent platoniques, du moins les éléments révolutionnaires de Milan réussirent-ils à s’attaquer violemment à ces bureaucrates, et à ravager le centre de la ville, se heurtant fortement à la police. En cette occasion, les situationnistes italiens ont repris les méthodes françaises de la plus adéquate manière.

La Zengakuren en 1968

Dans les mois suivants, les mouvements «sauvages» chez Fiat et parmi les ouvriers du nord, plus que la décomposition achevée du gouvernement, ont montré à quel point l’Italie est proche d’une crise révolutionnaire moderne. Le tour pris en août par les grèves sauvages de la Pirelli de Milan et de Fiat à Turin signale l’imminence d’un affrontement total.

On comprendra aisément la principale raison qui nous a fait ici traiter ensemble la question du sens général des nouveaux mouvements révolutionnaires et celle de leurs rapports avec les thèses de l’I.S. Naguère, ceux qui voulaient bien reconnaître de l’intérêt à quelques points de notre théorie regrettaient que nous en suspendions nous-mêmes toute la vérité à un retour de la révolution sociale, et jugeaient cette dernière «hypothèse» incroyable. En revanche, divers activistes tournant à vide, mais tirant vanité de rester allergiques à toute théorie actuelle, posaient, à propos de l’I.S., la stupide question : «Quelle est son action pratique ?» Faute de comprendre, si peu que ce soit, le processus dialectique d’une rencontre entre le mouvement réel et «sa propre théorie inconnue», tous voulaient négliger ce qu’ils croyaient être une critique désarmée. Maintenant, elle s’arme. Le «lever du soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde», on l’a vu dans ce mois de mai de France, avec les drapeaux rouges et les drapeaux noirs mêlés de la démocratie ouvrière. La suite viendra partout. Et si nous, dans une certaine mesure, sur le retour de ce mouvement, nous avons écrit notre nom, ce n’est pas pour en conserver quelque moment ou en tirer quelque autorité. Nous sommes désormais sûrs d’un aboutissement satisfaisant de nos activités : l’I.S. sera dépassée.

Internationale Situationniste no 12, septembre 1969


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Publié dans Debordiana

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