Le commencement d'une époque (3)

Publié le par la Rédaction

Dossier Mai 68
Le commencement d’une époque (1 - 2 - 3 - 4)



La révolution ayant été perdante, les mécanismes socio-techniques de la fausse conscience devaient naturellement se rétablir, intacts pour l’essentiel : le spectacle se heurte à sa négation pure, et nul réformisme ne peut ensuite venir majorer, ne serait-ce que de 7%, les concessions qu’il accorde à la réalité. Voilà ce que suffirait à montrer aux moins avertis l’examen des trois cents livres environ qui ont paru, à ne considérer que l’édition en France même, dans l’année qui a suivi le mouvement des occupations. Ce n’est pas ce nombre de livres qui pourrait être raillé ou blâmé, comme ont cru devoir le déclarer certains obsédés du péril de la récupération ; qui pourtant ont d’autant moins de raisons d’être inquiets qu’il n’y a généralement pas grand chose chez eux qui puisse attirer la cupidité des récupérateurs. Le fait que tant de livres aient été publiés signifie principalement que l’importance historique du mouvement a été profondément ressentie, malgré les incompréhensions et les dénégations intéressées. Ce qui est criticable, beaucoup plus simplement, c’est que, sur trois cents livres, il n’y en ait guère que dix qui méritent d’être lus, qu’il s’agisse de récits et d’analyses échappant à des idéologies risibles, ou de recueils de documents non-truqués. La sous-information ou la falsification, qui dominent sur toute la ligne, ont trouvé une application privilégiée dans la manière dont on a, presque toujours, rendu compte de l’activité des situationnistes. Sans parler même des livres qui se bornent à garder le silence sur ce point, ou à quelques imputations absurdes, trois styles de contre-vérité ont été choisis par autant de séries de ces ouvrages. Le premier modèle consiste à limiter l’action de l’I.S. à Strasbourg, dix-huit mois auparavant, comme premier déclenchement lointain d’une crise dont elle aurait ensuite disparu (c’est également la position du livre des Cohn-Bendit, qui a même réussi à ne pas dire un mot sur l’existence du groupe des «Enragés» à Nanterre). Le deuxième modèle, mensonge cette fois positif et non plus par omission, affirme contre toute évidence que les situationnistes auraient accepté d’avoir un contact quelconque avec le «mouvement du 22 mars» ; et beaucoup vont jusqu’à nous y fondre complètement. Enfin, le troisième modèle nous présente comme un groupe autonome d’irresponsables et de furieux, surgissant par surprise, voire à main armée, à la Sorbonne ou ailleurs, pour semer un monstrueux désordre ; et proférant les plus extravagantes exigences.

Pourtant, il est difficile de nier une certaine continuité dans l’action des situationnistes en 1967-1968. Il semble même que cette continuité ait été précisément ressentie comme un désagrément par ceux qui prétendent, à grands coups d’interviews ou de recrutements, se faire attribuer un rôle de leader du mouvement, rôle que l’I.S., pour sa part, a toujours repoussé : leur stupide ambition porte certains de ces gens à cacher ce que, justement, ils connaissent un peu mieux que d’autres. La théorie situationniste s’était trouvée pour beaucoup dans l’origine de cette critique généralisée qui produisit les premiers incidents de la crise de mai, et qui se déploya avec elle. Ceci n’était pas seulement le fait de notre intervention contre l’Université de Strasbourg. Les livres de Vaneigem et Debord, par exemple, dans les quelques mois précédant mai, avaient été répandus déjà à 2 ou 3000 exemplaires chaque, surtout à Paris, et une proportion inhabituelle en avait été lue par des travailleurs révolutionnaires (d’après certains indices, il paraît que ces deux livres ont été, du moins relativement à leur tirage, les plus volés en librairie de l’année 1968). À travers le groupe des Enragés, l’I.S. peut se flatter de n’avoir pas été sans importance dans l’origine précise de l’agitation de Nanterre, qui mena si loin. Enfin, nous croyons n’être pas trop restés en deçà du grand mouvement spontané des masses qui domina le pays en mai 1968, tant par ce que nous avons fait à la Sorbonne que par les diverses formes d’action que put ensuite mener le «Conseil pour le maintien des occupations». En plus de l’I.S. proprement dite, ou d’un bon nombre d’individus qui en admettaient les thèses et agirent en conséquence, bien d’autres encore défendirent des perspectives situationnistes, soit par une influence directe, soit inconsciemment, parce qu’elles étaient en grande partie celles que cette époque de crise révolutionnaire portait objectivement. Ceux qui en doutent n’ont qu’à lire les murs (pour qui n’a pas eu cette expérience directe, citons le recueil de photographies publié par Walter Lewino, L’imagination au pouvoir, Losfeld, 1968).

On peut donc avancer que la minimisation systématique de l’I.S. n’est qu’un détail homologue à la minimisation actuelle, et normale dans l’optique dominante, de l’ensemble du mouvement des occupations. L’espèce de jalousie éprouvée par certains gauchistes, et qui contribue fortement à cette besogne, est du reste complètement hors de propos. Les groupuscules les plus gauchistes n’ont aucun motif de se poser en rivaux de l’I.S., parce que l’I.S. n’est pas un groupe dans leur genre, les concurrençant sur le terrain de leur militantisme ou prétendant comme eux diriger le mouvement révolutionnaire, au nom de l’interprétation prétendue «correcte» de telle vérité pétrifiée extraite du marxisme ou de l’anarchisme. Voir ainsi la question, c’est oublier que, contrairement à ces redites abstraites où d’anciennes conclusions toujours actuelles dans les luttes de classes se trouvent inextricablement mélangées à une foule d’erreurs ou d’impostures qui s’entredéchirent, l’I.S. avait principalement apporté un esprit nouveau dans les débats théoriques sur la société, la culture, la vie. Cet esprit était, assurément, révolutionnaire. Il a pu se lier, dans une certaine mesure, au mouvement révolutionnaire réel qui recommençait. Et c’est dans la mesure même où ce mouvement avait lui aussi un caractère nouveau qu’il s’est trouvé ressembler à l’I.S., qu’il en a partiellement repris à son compte les thèses ; et nullement par un processus politique traditionnel d’adhésion ou de suivisme. Le caractère largement nouveau de ce mouvement pratique est précisément lisible dans cette influence même, tout à fait étrangère à un rôle directif, que l’I.S. s’est trouvée exercer. Toutes les tendances gauchistes — y compris le «22 mars» qui tenait dans son bric-à-brac du léninisme, du stalinisme chinois, de l’anarchisme, et même un zeste de «situationnisme» incompris — s’appuyaient très explicitement sur un long passé de luttes, d’exemples, de doctrines cent fois publiées et discutées. Sans doute, ces luttes et ces publications avaient été étouffées par la réaction stalinienne, négligées par les intellectuels bourgeois. Mais elles étaient cependant infiniment plus accessibles que les positions nouvelles de l’I.S., qui n’avaient jamais pu se faire connaître que par nos propres publications et activités récentes. Si les rares documents connus de l’I.S. ont rencontré une telle audience, c’est évidemment qu’une partie de la critique pratique avancée se reconnaissait d’elle-même dans ce langage. Ainsi, nous nous trouvons maintenant en assez bonne position pour dire ce que mai fut essentiellement, même dans sa part demeurée latente : pour rendre conscientes les tendances inconscientes du mouvement des occupations. D’autres, qui mentent, disent qu’il n’y avait rien à comprendre dans ce déchaînement absurde ; ou bien ne décrivent comme le tout, à travers l’écran de leur idéologie, que des aspects réels plus anciens et moins importants ; ou bien continuent l’«argumentisme» à travers maintenant de nouveaux sujets de «questionnement» nourri de lui-même. Ils ont pour eux les grands journaux et les petites amitiés, la sociologie et les gros tirages. Nous n’avons rien de tout cela, et nous ne tenons notre droit à la parole que de nous-mêmes. Et pourtant, ce qu’ils disent de mai devra s’éloigner dans l’indifférence et être oublié ; et c’est ce que nous en disons, nous, qui devra rester, qui finalement sera cru et sera repris.

L’influence de la théorie situationniste se lit, aussi bien que sur les murs, dans les actions des révolutionnaires de Nantes et dans celles, différemment exemplaires, des Enragés à Nanterre. On voit, dans la presse du début de 1968, quelle indignation répondit aux nouvelles formes d’action inaugurées ou systématisées par les Enragés. Nanterre-dans-la-boue y devenait «Nanterre-la-Folie» parce que quelques «voyous de campus» s’étaient mis un jour d’accord sur le fait que «tout ce qui est discutable est à discuter», et parce qu’ils voulaient «qu’on se le dise».

De fait, ceux qui se rencontrèrent alors et formèrent le Groupe des Enragés n’avaient pas d’idée d’agitation préconçue. Ces «étudiants» n’étaient là que pour la forme, et les bourses. Il arriva seulement que les ornières et les bidonvilles leur furent moins odieux que les bâtiments de béton, la balourde fatuité étudiante, et les arrières-pensées des professeurs modernistes. Ils voyaient là un reste d’humanité, quand ils ne trouvaient que misère, ennui, ou mensonge, dans le bouillon de culture où pataugeaient de concert Lefebvre et son honnêteté, Touraine et la fin de la lutte des classes, Bouricaud et ses gros bras, Lourau et son avenir. De plus, ils connaissaient les thèses situationnistes, savaient que les têtes pensantes du ghetto les connaissaient, y pensaient souvent, et y puisaient leur modernisme. Ils décidèrent que tout le monde le saurait, et s’employèrent à démasquer le mensonge, se réservant de trouver plus tard d’autres terrains de jeux : ils comptaient bien que, les menteurs et les étudiants chassés, la Faculté détruite, la chance leur nouerait d’autres rencontres, à une autre échelle, et qu’alors «bonheur et malheur prendraient forme».

Détail d’une bande dessinée des Enragés
(publiée le 14-2-68)

Leur passé, qu’ils ne cachaient pas (origine majoritairement anarchiste mais aussi surréaliste, dans certain cas trotskiste) eut tôt fait d’inquiéter ceux auxquels ils se heurtèrent d’abord : les vieux groupuscules gauchistes, trotskistes du C.L.E.R. ou étudiants anarchistes englobant Daniel Cohn-Bendit, se disputant tous sur le manque d’avenir de l’U.N.E.F. et la fonction de psychologue. Le choix qu’ils firent d’exclusions nombreuses et sans indulgence inutile les garantit contre le succès qu’ils connurent rapidement auprès d’une vingtaine d’étudiants ; il les garantissait aussi des adhérents débiles, de tous ceux qui guettaient un situationnisme sans situationniste où ils pourraient porter leurs obsessions et leurs misères. Dans ces conditions, le groupe, qui atteignit parfois la quinzaine, fut le plus souvent formé d’une demi-douzaine d’agitateurs. On a vu que c’était suffisant.

Les méthodes qu’employèrent les Enragés, sabotages de cours en particulier, si elles sont aujourd’hui banales dans les Facultés comme dans les lycées, scandalisèrent profondément aussi bien les gauchistes que les bons étudiants, les premiers organisant même parfois des services d’ordre pour protéger les professeurs d’une pluie d’injures et d’oranges pourries. La généralisation de l’usage de l’insulte méritée, du graffiti, le mot d’ordre de boycott inconditionnel des examens, la distribution de tracts dans les locaux universitaires, le scandale quotidien de leur existence enfin, attirèrent sur les Enragés la première tentative de répression : convocation de Riesel et Bigorgne devant le doyen, le 25 janvier ; expulsion de Cheval hors de la résidence au début de février ; interdiction de séjour (fin février), puis cinq ans d’exclusion de l’Université française (début avril) pour Bigorgne. Entretenue par les groupuscules, une agitation plus étroitement politique commença à se développer parallèlement.

Cependant, les vieux singes de la Réserve, perdus dans l’imbroglio de la mise en scène de leur «pensée», ne s’inquiétèrent que tardivement. Il fallut donc les forcer à faire la grimace, tel Morin s’écriant, vert de dépit, sous les applaudissements des étudiants : «L’autre jour vous m’avez rejeté aux poubelles de l’Histoire…» — Interruption : «Comment se fait-il que tu en sois ressorti ?» — «Je préfère être du côté des poubelles que du côté de ceux qui les manient, et en tout cas, je préfère être du côté des poubelles que du côté des crématoires !» Tel encore Touraine, bavant de rage et hurlant : «J’en ai assez des anarchistes, et encore plus des situationnistes ! Pour le moment, c’est moi qui commande ici, et si un jour c’était vous, je m’en irais dans les endroits où l’on sait ce que c’est que le travail.» Ce n’est qu’un an plus tard que les découvertes de ces précurseurs trouvèrent leur usage, dans les articles de Raymond Aron et d’Étiemble, protestant contre l’impossibilité de travailler, et la montée du totalitarisme gauchiste et du fascisme rouge. À partir du 26 janvier, les interruptions violentes des cours ne cessèrent presque pas, jusqu’au 22 mars. Elles entretenaient une agitation permanente en vue de la réalisation de plusieurs projets qui avortèrent : publication d’une brochure au début de mai, et aussi envahissement et pillage du bâtiment administratif de la Faculté, avec l’aide des révolutionnaires nantais, au début de mars. Avant d’en voir tant, le Doyen Grappin dénonçait dans sa conférence de presse du 28 mars «un groupe d’étudiants irresponsables, qui depuis quelques mois perturbent les cours et les examens, et pratiquent des méthodes de partisans dans la Faculté… Ces étudiants ne se rattachent à aucune organisation politique connue. Ils constituent un élément explosif dans un milieu très sensible.» Quant à la brochure, l’imprimeur des Enragés avança moins vite que la révolution. Après la crise, il fallut renoncer à publier un texte qui eût paru prétendre au prophétisme après l’événement.

Tout ceci explique l’intérêt que les Enragés prirent à la soirée du 22 mars, quelque pût être leur méfiance a priori pour l’ensemble des autres protestataires. Tandis que Cohn-Bendit, déjà star au firmament nanterrois, parlementait avec les moins décidés, dix Enragés seuls s’installèrent dans la salle du Conseil de Faculté, où ils ne furent rejoints que 22 minutes plus tard par le futur «Mouvement du 22 Mars». On sait (cf. Viénet) comment et pourquoi ils se retirèrent de cette farce. Ils voyaient, de plus, que la police n’arrivait pas et qu’ils ne pourraient avec de tels gens réaliser le seul objectif qu’ils s’étaient fixé pour la nuit : détruire complètement les dossiers d’examens. Aux premières heures du 23, ils décidaient d’exclure cinq d’entre eux qui avaient refusé de quitter la salle, par crainte de «se couper des masses» étudiantes !

Il est certes piquant de constater qu’aux origines du mouvement de mai on trouve un règlement de comptes avec les penseurs doubles du gang argumentiste. Mais, en s’attaquant à la laide cohorte des penseurs subversifs appointés par l’État, les Enragés faisaient autre chose que vider une querelle ancienne : ils parlaient déjà en tant que mouvement des occupations luttant pour l’occupation réelle, par tous les hommes, de tous les secteurs de la vie sociale régis par le mensonge. Et de même, en écrivant sur des murs en béton «Prenez vos désirs pour la réalité», ils détruisaient déjà l’idéologie récupératrice de «l’imagination au pouvoir», prétentieusement lancée par le «22 mars». C’est qu’ils avaient des désirs, et les autres pas d’imagination.

Les Enragés ne revinrent presque plus à Nanterre en avril. Les velléités de démocratie directe affichées par le «mouvement du 22 mars» étaient évidemment irréalisables en si mauvaise compagnie, et ils refusaient d’avance la petite place qu’on était tout prêt à leur faire comme amuseurs extrémistes, à gauche de la dérisoire «Commission culture et créativité». À l’opposé la reprise par les étudiants nanterrois, quoique dans un but trouble d’anti-impérialisme, de certaines de leurs techniques d’agitation, signifiait que le débat commençait à être placé sur le terrain qu’ils avaient voulu définir. Les étudiants de Paris qui avaient attaqué la police le 3 mai, en réponse à la dernière des maladresses de l’administration universitaire, le prouvèrent aussi : le violent tract de mise en garde des Enragés La rage au ventre, distribué le 6 mai, ne put indigner que les léninistes qu’il dénonçait, tant il était à la mesure exacte du mouvement réel ; en deux journées de combat de rue, les émeutiers avaient trouvé son mode d’emploi. L’activité autonome des Enragés s’acheva d’une manière aussi conséquente qu’elle avait commencé. Ils furent traités en situationnistes avant même d’être dans l’I.S., puisque les récupérateurs gauchistes s’inspirèrent d’eux en croyant pouvoir les cacher, par leur propre étalage devant ces journalistes que les Enragés avaient évidemment repoussés. Le terme même d’«Enragés», par lequel Riesel a donné une marque inoubliable au mouvement des occupations, prit tardivement et pour quelque temps une signification publicitaire «cohn-bendiste».


La succession rapide des luttes dans la rue, dans la première décade de mai, avait tout de suite rassemblé les membres de l’I.S., les Enragés, et quelques autres camarades. Cet accord fut formalisé au lendemain de l’occupation de la Sorbonne, le 14 mai, quand ils se fédérèrent dans un «Comité Enragés-I.S.», qui commença le même jour à publier quelques documents portant cette signature. Une plus large expression autonome des thèses situationnistes à l’intérieur du mouvement s’en suivit, mais il ne s’agissait pas de poser des principes particuliers d’après lesquels nous aurions prétendu modeler le mouvement réel : en disant ce que nous pensions, nous disions qui nous étions, alors que tant d’autres se déguisaient pour expliquer qu’il fallait suivre la politique correcte de leur comité central. Ce soir-là, l’assemblée générale de la Sorbonne, effectivement ouverte aux travailleurs, entreprit d’organiser son pouvoir sur place, et René Riesel, qui y avait affirmé les positions les plus radicales sur l’organisation même de la Sorbonne et sur l’extension totale de la lutte commencée, fut élu au premier Comité d’occupation. Le 15, les situationnistes présents à Paris adressèrent en province et à l’étranger une circulaire : Aux membres de l’I.S., aux camarades qui se sont déclarés en accord avec nos thèses. Ce texte analysait brièvement le processus en cours et ses développements possibles, par ordre de probabilité décroissante — épuisement du mouvement au cas où il resterait limité «chez les étudiants avant que l’agitation anti-bureaucratique n’ait gagné plus le milieu ouvrier» ; répression ; ou enfin «révolution sociale ?» Il comportait aussi un compte-rendu de notre activité jusque-là, et appelait à agir tout de suite au maximum «pour faire connaître, soutenir, étendre l’agitation». Nous proposions comme thèmes immédiats en France : «l’occupation des usines» (on venait d’apprendre l’occupation de Sud-Aviation, survenue la veille au soir) ; «constitution de Conseils ouvriers ; la fermeture définitive de l’Université, critique complète de toutes les aliénations». Il faut noter que c’était la première fois, depuis que l’I.S. existe, que nous demandions à qui que ce fût, même parmi les plus proches de nos positions, de faire quelque chose. Aussi notre circulaire ne resta-t-elle pas sans écho, et notamment dans quelques-unes des villes où le mouvement de mai s’imposait le plus fortement. Le 16 au soir, l’I.S. lança une deuxième circulaire, exposant les développements de la journée et prévoyant «une épreuve de force majeure». La grève générale interrompit là cette série, qui fut reprise sous une autre forme, après le 20 mai, par les émissaires que le C.M.D.O. envoyait en province et à l’étranger.

Le livre de Viénet a décrit en détails comment le Comité d’occupation de la Sorbonne, réélu en bloc par l’assemblée générale du 15 au soir, vit disparaître sur la pointe des pieds la majorité des ses membres, qui pliaient devant les manœuvres et les tentatives d’intimidation d’une bureaucratie informelle s’employant à ressaisir souterrainement la Sorbonne (U.N.E.F., M.A.U., J.C.R., etc.). Les Enragés et les situationnistes se trouvèrent donc avoir la responsabilité du Comité d’occupation les 16 et 17 mai. L’assemblée générale du 17 n’ayant finalement pas approuvé les actes par lesquels ce Comité avait exercé son mandat, et ne les ayant du reste pas davantage désapprouvés (les manipulateurs empêchèrent tout vote de l’assemblée), nous avons aussitôt déclaré que nous quittions la Sorbonne défaillante, et tous ceux qui s’étaient groupés autour de ce Comité d’occupation s’en allèrent avec nous : ils allaient constituer le noyau du Conseil pour le maintien des occupations. Il convient de faire remarquer que le deuxième Comité d’occupation, élu après notre départ, resta en fonction, identique à lui-même et de la glorieuse manière que l’on sait, jusqu’au retour de la police en juin. Jamais plus il ne fut question de faire réélire chaque jour par l’assemblée ses délégués révoquables. Ce Comité de professionnels en vint même vite par la suite à supprimer les assemblées générales, qui n’étaient à ses yeux qu’une cause de trouble et une perte de temps. Au contraire, les situationnistes peuvent résumer leur action dans la Sorbonne par cette seule formule : «Tout le pouvoir à l’assemblée générale». Aussi est-il plaisant d’entendre maintenant parler du pouvoir situationniste dans la Sorbonne, alors que la réalité de ce «pouvoir» fut de rappeler constamment le principe de la démocratie directe ici même et partout, de dénoncer d’une façon ininterrompue récupérateurs et bureaucrates, d’exiger de l’assemblée générale qu’elle prenne ses responsabilités en décidant, et en rendant toutes ses décisions exécutoires.

Notre Comité d’occupation, par son attitude conséquente, avait soulevé l’indignation générale des manipulateurs et bureaucrates gauchistes. Si nous avions défendu dans la Sorbonne les principes et les méthodes de la démocratie directe, nous étions pourtant assez dépourvus d’illusions sur la composition sociale et le niveau général de conscience de cette assemblée : nous mesurions bien le paradoxe d’une délégation plus ferme que ses mandants dans cette volonté de démocratie directe, et nous voyions qu’il ne pouvait durer. Mais nous nous étions surtout employés à mettre au service de la grève sauvage qui commençait les moyens, non négligeables, que nous offraient la possession de la Sorbonne. C’est ainsi que le Comité d’occupation lança le 16, à 15 heures, une brève déclaration par laquelle il appelait «à l’occupation immédiate de toutes les usines en France et à la formation de Conseils ouvriers». Le reste de ce qui nous fut reproché n’était presque rien en regard du scandale que causa partout — sauf chez les «occupants de base» — ce «téméraire» engagement de la Sorbonne. Pourtant, à cet instant, deux ou trois usines étaient occupées, une partie des transporteurs des N.M.P.P. essayaient de bloquer la distribution des journaux, et plusieurs ateliers de Renault, comme on allait l’apprendre deux heures après, commençaient avec succès à faire interrompre le travail. On se demande au nom de quoi des individus sans titre pouvaient prétendre gérer la Sorbonne s’ils n’étaient pas partisans de la saisie par les travailleurs de toutes les propriétés dans le pays ? Il nous semble qu’en se prononçant de la sorte, la Sorbonne apporta une dernière réponse restant encore au niveau du mouvement dont les usines prenaient heureusement la suite, c’est-à-dire au niveau de la réponse qu’elles apportaient elles-mêmes aux premières luttes limitées du quartier Latin. Certainement, cet appel n’allait pas contre les intentions de la majorité des gens qui étaient alors dans la Sorbonne, et qui firent tant pour le répandre. D’ailleurs, les occupations d’usines s’étendant, même les bureaucrates gauchistes devinrent partisans d’un fait sur lequel ils n’avaient pas osé se compromettre la veille, quoique sans renier leur hostilité aux Conseils. Le mouvement des occupations n’avait vraiment pas besoin d’une approbation de la Sorbonne pour s’étendre à d’autres entreprises. Mais, outre le fait qu’à ce moment chaque heure comptait pour relier toutes les usines à l’action commencée par quelques-unes, tandis que les syndicats essayaient partout de gagner du temps pour empêcher l’arrêt général du travail, et qu’un tel appel à cet endroit connut sur le champ une grande diffusion, y compris radiophonique, il nous paraissait surtout important de montrer, avec la lutte qui commençait, le maximum auquel elle devait tendre tout de suite. Les usines n’allèrent pas jusqu’à former des Conseils, et les grévistes qui commençaient à accourir à la Sorbonne n’y découvrirent certes pas le modèle.

Il est permis de penser que cet appel contribua à ouvrir çà et là quelques perspectives de lutte radicale. En tout cas, il figure certainement parmi les faits de cette journée qui inspirèrent le plus de craintes. On sait que le Premier ministre, à 19 heures, faisait diffuser un communiqué affirmant que le gouvernement «en présence de diverses tentatives annoncées ou amorcées par des groupes d’extrémistes pour provoquer une agitation généralisée», ferait tout pour maintenir «la paix publique» et l’ordre républicain, «dès lors que la réforme universitaire ne serait plus qu’un prétexte pour plonger le pays dans le désordre». On rappelait en même temps 10.000 réservistes de la gendarmerie. La «réforme universitaire» n’était effectivement qu’un prétexte, même pour le gouvernement, qui masquait sous cette honorable nécessité, si brusquement découverte par lui, son recul devant l’émeute au quartier Latin.

Dernier rapport du Comité d’occupation
à l’assemblée générale de la Sorbonne, le 17 mai

«Que nous importe le jugement qui pourra être ultérieurement porté sur nos obscures personnalités. Si nous avons constaté les différences politiques qui existent entre la majorité de la Commune et nous, ce n’est pas pour attirer le blâme sur les uns et l’éloge sur les autres. C’est pour que plus tard, si la Commune était vaincue, on sache qu’elle était autre que ce qu’elle a paru être jusqu’ici.»
Gustave Lefrançais, Discours à ses mandants
du quatrième arrondissement, le 20 mai 1871.

Le Conseil pour le maintien des occupations, occupant d’abord l’I.P.N. rue d’Ulm, fit de son mieux pendant la suite d’une crise à laquelle, dès que la grève fut générale et s’immobilisa dans la défensive, aucun groupe révolutionnaire organisé existant alors n’avait d’ailleurs plus les moyens d’apporter une contribution notable. Réunissant les situationnistes, les Enragés, et de trente à soixante autres révolutionnaires conseillistes (dont moins d’un dixième peuvent être comptés comme étudiants), le C.M.D.O. assura un grand nombre de liaisons en France et au-dehors, s’employant particulièrement, vers la fin du mouvement, à en faire connaître la signification aux révolutionnaires d’autres pays, qui ne pouvaient manquer de s’en inspirer. Il publia, à près de 200.000 exemplaires pour chacun des plus importants, un certain nombre d’affiches et de documents, dont les principaux furent le Rapport sur l’occupation de la Sorbonne, du 19 mai ; Pour le pouvoir des Conseils ouvriers, du 22 ; et l’Adresse à tous les travailleurs, du 30. Le C.M.D.O., qui n’avait été dirigé ni embrigadé pour le futur par personne, «convint de se dissoudre le 15 juin (…) Le C.M.D.O. n’avait rien cherché à obtenir pour lui, pas même à mener un quelconque recrutement en vue d’une existence permanente. Ses participants ne séparaient pas leurs buts personnels des buts généraux du mouvement. C’étaient des individus indépendants, qui s’étaient groupés pour une lutte, sur des bases déterminées, dans un moment précis ; et qui redevinrent indépendants après elle.» (Viénet, op. cit.). Le Conseil pour le maintien des occupations avait été «un lien, pas un pouvoir».

Certains nous ont reproché, en mai et depuis, d’avoir critiqué tout le monde, et ainsi de n’avoir présenté comme acceptable que la seule activité des situationnistes. C’est inexact. Nous avons approuvé le mouvement des masses, dans toute sa profondeur, et les initiatives remarquables de dizaines de milliers d’individus. Nous avons approuvé la conduite de quelques groupes révolutionnaires que nous avons pu connaître, à Nantes et à Lyon ; ainsi que les actes de tous ceux qui ont été en contact avec le C.M.D.O. Les documents cités par Viénet montrent à l’évidence qu’en outre nous approuvons partiellement nombre de déclarations émanant de Comités d’action. Il est certain que beaucoup de groupes ou comités qui sont restés inconnus de nous pendant la crise auraient eu notre approbation si nous avions eu l’occasion d’en être informés — et il est encore plus patent que, les ignorant, nous n’avons pu d’aucune manière les critiquer. Ceci dit, quand il s’agit des petits partis gauchistes et du «22 mars», de Barjonet ou de Lapassade, il serait tout de même surprenant que l’on attendît de nous quelque approbation polie, quand on connaît nos positions préalables, et quand on peut constater quelle a été dans cette période l’activité des gens en question.

Pas davantage nous n’avons prétendu que certaines formes d’action qu’a revêtu le mouvement des occupations — à l’exception peut-être de l’emploi des bandes dessinées critiques — aient eu une origine directement situationniste. Nous voyons, au contraire, l’origine de toutes dans des luttes ouvrières «sauvages» ; et depuis plusieurs années certains numéros de notre revue les avaient citées à mesure, en spécifiant bien d’où elles venaient. Ce sont les ouvriers qui, les premiers, ont attaqué le siège d’un journal pour protester contre la falsification des informations les concernant (à Liège en 1961) ; qui ont brûlé les voitures (à Merlebach en 1962) ; qui ont commencé à écrire sur les murs les formules de la nouvelle révolution («Ici finit la liberté», sur un mur de l’usine Rhodiaceta en 1967). En revanche, on peut signaler, évident prélude à l’activité des Enragés à Nanterre, qu’à Strasbourg, le 26 octobre 1966, pour la première fois un professeur d’Université fut pris à partie et chassé de sa chaire : c’est le sort que les situationnistes firent subir au cybernéticien Abraham Moles lors de son cours inaugural.

Tous nos textes publiés pendant le mouvement des occupations montrent que les situationnistes n’ont jamais répandu d’illusions, à ce moment, sur les chances d’un succès complet du mouvement. Nous savions que ce mouvement révolutionnaire, objectivement possible et nécessaire, était parti subjectivement de très bas : spontané et émietté, ignorant son propre passé et la totalité de ses buts, il revenait d’un demi-siècle d’écrasement, et trouvait devant lui tous ses vainqueurs encore bien en place, bureaucrates et bourgeois. Une victoire durable de la révolution n’était à nos yeux qu’une très faible possibilité, entre le 17 et le 30 mai. Mais, du moment que cette chance existait, nous l’avons montrée comme le maximum en jeu à partir d’un certain point atteint par la crise, et qui valait certainement d’être risqué. Déjà, à nos yeux, le mouvement était alors, quoi qu’il pût advenir, une grande victoire historique, et nous pensions que la moitié seulement de ce qui s’était déjà produit eût été un résultat très significatif.

Personne ne peut nier que l’I.S., opposée également en ceci à tous les groupuscules, s’est refusée à toute propagande en sa faveur. Ni le C.M.D.O. n’a arboré le «drapeau situationniste», ni aucun de nos textes de cette époque n’a parlé de l’I.S., excepté pour répondre à l’impudente invite de front commun lancée par Barjonet au lendemain du meeting de Charléty. Et parmi les multiples sigles publicitaires des groupes à vocation dirigeante, on n’a pas pu voir une seule inscription évoquant l’I.S. tracée sur les murs de Paris ; dont cependant nos partisans étaient sans doute les principaux maîtres.

Il nous semble, et nous présentons cette conclusion d’abord aux camarades d’autres pays qui connaîtront une crise de cette nature, que ces exemples montrent ce que peuvent faire, dans le premier stade de réapparition du mouvement révolutionnaire prolétarien, quelques individus, cohérents pour l’essentiel. En mai, il n’y avait à Paris qu’une dizaine de situationnistes et d’Enragés, et aucun en province. Mais l’heureuse conjonction de l’improvisation révolutionnaire spontanée et d’une sorte d’aura de sympathie qui existait autour de l’I.S. permirent de coordonner une action assez vaste, non seulement à Paris, mais dans plusieurs grandes villes, comme s’il s’était agi d’une organisation préexistante à l’échelle nationale. Plus largement même que cette organisation spontanée, une sorte de vague et mystérieuse menace situationniste fut ressentie et dénoncée en beaucoup d’endroits : en étaient les porteurs quelques centaines, voire quelques milliers, d’individus que les bureaucrates et les modérés qualifiaient de situationnistes ou, plus souvent, selon l’abréviation populaire qui apparut à cette époque, de situs. Nous nous considérons comme honorés par le fait que ce terme de «situ», qui paraît avoir trouvé son origine péjorative dans le langage de certains milieux étudiants de province, non seulement a servi à désigner les plus extrémistes participants du mouvement des occupations, mais encore comportait certaines connotations évoquant le vandale, le voleur, le voyou.



Dossier Mai 68
Le commencement d’une époque (1 - 2 - 3 - 4)

Publié dans Debordiana

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