Le commencement d'une époque (2)

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Dossier Mai 68
Le commencement d’une époque (1-2-3-4)



Depuis la défaite du mouvement des occupations, ceux qui y ont participé aussi bien que ceux qui ont dû le subir, ont souvent posé la question : «Était-ce une révolution ?» L’emploi répandu, dans la presse et la vie quotidienne, d’un terme lâchement neutre — «les événements» —, signale précisément le recul devant une réponse ; devant même la formulation de la question. Il faut placer une telle question dans sa vraie lumière historique. La «réussite» ou l’«échec» d’une révolution, référence triviale des journalistes et des gouvernements, ne signifient rien dans l’affaire, pour la simple raison que, depuis les révolutions bourgeoises, aucune révolution n’a encore réussi : aucune n’a aboli les classes. La révolution prolétarienne n’a vaincu nulle part jusqu’ici, mais le processus pratique à travers lequel son projet se manifeste a déjà créé une dizaine, au moins, de moments révolutionnaires d’une extrême importance historique, auxquels il est convenu d’accorder le nom de révolutions. Jamais le contenu total de la révolution prolétarienne ne s’y est déployé ; mais chaque fois il s’agit d’une interruption essentielle de l’ordre socio-économique dominant, et de l’apparition de nouvelles formes et de nouvelles conceptions de la vie réelle, phénomènes variés qui ne peuvent être compris et jugés que dans leur signification d’ensemble, qui n’est pas elle-même séparable de l’avenir historique qu’elle peut avoir. De tous les critères partiels utilisés pour accorder ou non le titre de révolution à telle période de trouble dans le pouvoir étatique, le plus mauvais est assurément celui qui considère si le régime politique alors en place est tombé ou a surnagé. Ce critère, abondamment invoqué après mai par les penseurs du gaullisme, est le même qui permet à l’information au jour le jour de qualifier de révolution n’importe quel putsch militaire qui aura changé dans l’année le régime du Brésil, du Ghana, de l’Irak, et on en passe. Mais la révolution de 1905 n’a pas abattu le pouvoir tsariste, qui a seulement fait quelques concessions provisoires. La révolution espagnole de 1936 ne supprima pas formellement le pouvoir politique existant : elle surgissait au demeurant d’un soulèvement prolétarien commencé pour maintenir cette République contre Franco. Et la révolution hongroise de 1956 n’a pas aboli le gouvernement bureaucratique-libéral de Nagy. À considérer en outre d’autres limitations regrettables, le mouvement hongrois eut beaucoup d’aspects d’un soulèvement national contre une domination étrangère ; et ce caractère de résistance nationale, quoique moins important dans la Commune, avait cependant un rôle dans ses origines. Celle-ci ne supplanta le pouvoir de Thiers que dans les limites de Paris. Et le soviet de Saint-Pétersbourg en 1905 n’en vint même jamais à prendre le contrôle de la capitale. Toutes les crises citées ici comme exemples, inachevées dans leurs réalisations pratiques et même dans leurs contenus, apportèrent cependant assez de nouveautés radicales, et mirent assez gravement en échec les sociétés qu’elles affectaient, pour être légitimement qualifiées de révolution. Quant à vouloir juger des révolutions par l’ampleur de la tuerie qu’elles entraînent, cette vision romantique ne mérite pas d’être discutée. D’incontestables révolutions se sont affirmées par des heurts fort peu sanglants, même la Commune de Paris, qui allait finir en massacre ; et quantité d’affrontements civils ont accumulé les morts par milliers sans être en rien des révolutions. Généralement, ce ne sont pas les révolutions qui sont sanglantes, mais la réaction et la répression qu’on y oppose dans un deuxième temps. On sait que la question du nombre des morts dans le mouvement de mai a donné lieu à une polémique sur laquelle les tenants de l’ordre, provisoirement rassurés, ne cessent de revenir. La vérité officielle est qu’il n’y eut que cinq morts, tués sur le coup, dont
un seul policier. Tous ceux qui l’affirment ajoutent eux-mêmes que c’est un bonheur invraisemblable. Ce qui ajoute beaucoup à l’invraisemblance scientifique, c’est que l’on n’a jamais admis qu’un seul des très nombreux blessés graves ait pu mourir dans les jours suivants : cette chance singulière n’est pourtant pas due à des secours chirurgicaux rapides, surtout lors de la nuit de Gay-Lussac. Par ailleurs, si un facile truquage pour sous-estimer le nombre des morts était fort utile sur le moment pour le gouvernement aux abois, il est resté fort utile après, pour des raisons différentes. Mais enfin, dans l’ensemble, les preuves rétrospectives du caractère révolutionnaire du mouvement des occupations sont aussi éclatantes que celles qu’il a jetées à la face du monde en existant : la preuve qu’il avait ébauché une légitimité nouvelle, c’est que le régime rétabli en juin n’a même jamais cru pouvoir poursuivre, pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État, les responsables d’actions manifestement illégales qui l’avaient partiellement dépouillé de son autorité, voire de ses bâtiments. Mais le plus évident, pour ceux qui connaissent l’histoire de notre siècle, est encore ceci : tout ce que les staliniens ont fait, sans répit, à tous les stades, pour combattre le mouvement, prouve que la révolution était là.


Tandis que les staliniens représentèrent, comme toujours, en quelque sorte l’idéal de la bureaucratie anti-ouvrière comme forme pure, les embryons bureaucratiques des gauchismes étaient en porte-à-faux. Tous ménageaient ostensiblement les bureaucraties effectives, tant par calcul que par idéologie (à l’exception du «22 mars», qui se contentait de ménager ses propres noyauteurs, J.C.R., maoïstes, etc.). De sorte qu’il ne leur restait plus qu’à vouloir «pousser à gauche» — mais seulement en fonction de leurs propres calculs déficients — à la fois un mouvement spontané qui était bien plus extrémiste qu’eux, et des appareils qui ne pouvaient en aucun cas faire des concessions au gauchisme dans une situation si manifestement révolutionnaire. Aussi les illusions pseudo-stratégiques fleurirent-elles abondamment : certains gauchistes croient que l’occupation d’un quelconque ministère dans la nuit du 24 mai, aurait assuré la victoire du mouvement (mais d’autres gauchistes manœuvrèrent alors pour empêcher un «excès» qui n’entrait pas dans leur propre planification de la victoire). D’autres, en attendant le rêve plus modeste d’en conserver la gestion «responsable» et dératisée pour y tenir une «université d’été», crurent que les facultés deviendraient des bases de la guérilla urbaine (toutes tombèrent après la grève ouvrière sans s’être défendues, et déjà la Sorbonne, alors même qu’elle était le centre momentané du mouvement en expansion, toutes portes ouvertes et presque dépeuplée vers la fin de la nuit critique du 16 au 17 mai, eût pu être reprise en moins d’une heure par un raid de C.R.S.). Ne voulant pas voir que le mouvement allait déjà au-delà d’un changement politique dans l’État, et en quels termes était posé l’enjeu réel (une prise de conscience cohérente, totale, dans les entreprises), les groupuscules travaillèrent assurément contre cette perspective, en répandant à foison les illusions mangées aux mites et en donnant partout le mauvais exemple de cette conduite bureaucratique vomie par tous les travailleurs révolutionnaires ; enfin, en parodiant de la manière la plus malheureuse toutes les formes de révolutions du passé, le parlementarisme comme la guérilla dans le style zapatiste, sans que ce pauvre cinéma recoupât jamais la moindre réalité. Les idéologues attardés des petits partis gauchistes, adorateurs des erreurs d’un passé révolutionnaire disparu, étaient normalement fort désarmés pour comprendre un mouvement moderne. Et leur somme éclectique, enrichie d’incohérence moderniste cousue de bouts de ficelle, le «mouvement du 22 mars», combina presque toutes les tares idéologiques du passé avec les défauts du confusionnisme naïf. Les récupérateurs étaient installés à la direction de ceux-là mêmes qui manifestaient leur crainte de «la récupération», considérée d’ailleurs vaguement comme un péril d’une nature quelque peu mystique, faute de la moindre connaissance des vérités élémentaires sur la récupération et sur l’organisation ; sur ce qu’est un délégué et sur ce qu’est un «porte-parole» irresponsable, tenant de ce fait la direction, puisque le principal pouvoir effectif du «22 mars» fut de parler aux journalistes. Leurs vedettes dérisoires venaient sous tous les sunlights pour déclarer à la presse qu’elles prenaient garde de ne pas devenir vedettes.

Les «Comités d’action», qui s’étaient formés spontanément un peu partout, se trouvèrent sur la frontière ambiguë entre la démocratie directe et l’incohérence noyautée et récupérée. Cette contradiction divisait intérieurement presque tous ces comités. Mais la division était encore plus claire entre les deux types principaux d’organisation que la même étiquette recouvrit. D’un côté, il y eut des comités formés sur une base locale (C.A. de quartiers ou d’entreprises, comités d’occupation de certains bâtiments tombés aux mains du mouvement révolutionnaire), ou bien constitués pour accomplir certaines tâches spécialisées dont la nécessité pratique était évidente, notamment l’extension internationaliste du mouvement (C.A. italien, maghrébin, etc.). De l’autre côté, on vit se multiplier des comités professionnels, tentative de restauration du vieux syndicalisme, mais le plus souvent à l’usage de semi-privilégiés, donc avec un caractère nettement corporatiste, comme tribune des spécialistes séparés qui voulaient, en tant que tels, se rallier au mouvement, y survivre, et même y pêcher quelque avantage en notoriété («États Généraux du Cinéma», Union des Écrivains, C.A. de l’Institut d’Anglais, et la suite). L’opposition des méthodes était encore plus nette que l’opposition des buts. Là, les décisions étaient exécutoires ; ici, elles étaient des vœux abstraits. Là, elles préfiguraient le pouvoir révolutionnaire des Conseils ; ici, elles parodiaient les groupes de pression du pouvoir étatique.

Les bâtiments occupés, quand ils ne furent pas sous l’autorité des «loyaux gérants» syndicalistes, et dans la mesure où ils ne restèrent pas isolés comme possession pseudo-féodale de la seule assemblée de leurs habituels usagers universitaires (par exemple la Sorbonne des premiers jours, les bâtiments ouverts aux travailleurs et zonards par les «étudiants» de Nantes, l’I.N.S.A. où s’installèrent des ouvriers révolutionnaires de Lyon, l’Institut Pédagogique National), constituaient un des points les plus forts du mouvement. La logique propre de ces occupations pouvait conduire aux meilleurs développements : on doit noter, du reste, combien un mouvement qui resta paradoxalement timide devant la perspective de la réquisition des marchandises, ne s’inquiétait aucunement de s’être déjà approprié une part du capital immobilier de l’État.

Si la reprise de cet exemple dans les usines fut finalement empêchée, il faut dire aussi que le style créé par beaucoup de ces occupations laissait grandement à désirer. Presque partout les routines conservées empêchèrent de voir la portée de la situation, les instruments qu’elle offrait pour l’action en cours. Par exemple, le numéro 77 d’Informations Correspondance Ouvrières (janvier 1969) objecte au livre de Viénet — qui avait cité leur présence à Censier — que les travailleurs depuis longtemps en contact autour de ce bulletin «n’ont pas “siégé” : ni à la Sorbonne, ni à Censier, ni ailleurs ; tous étaient engagés dans la grève sur leur lieu de travail» et «dans les assemblées, dans la rue». «Ils n’ont jamais pensé tenir, sous une forme ou sous une autre une “permanence” dans les facultés, encore moins se constituer en “liaison ouvrière” ou en “conseil”, fût-ce pour le “maintien des occupations”» ; ce qu’ils disent considérer comme «une participation à des organismes parallèles dont la finalité aurait été de se substituer au travailleur». Plus loin, I.C.O. ajoute qu’ils avaient tout de même tenu là «deux réunions par semaine» de leur groupe parce que «les facultés et notamment Censier, plus calme, offraient des salles gratuites et disponibles». Ainsi, les scrupules des travailleurs d’I.C.O. (que l’on veut bien supposer des travailleurs aussi efficaces que modestes là où ils s’engagent dans la grève, sur les lieux précis de leur travail et dans les rues avoisinantes) les ont menés à ne voir dans un des aspects les plus originaux de la crise que la possibilité de remplacer leur café habituel en empruntant des salles gratuites dans une faculté calme. Ils conviennent aussi, mais d’un air toujours aussi satisfait, que nombre de leurs camarades ont «rapidement cessé d’assister aux réunions d’I.C.O. parce qu’ils n’y trouvaient pas une réponse à leur désir de “faire quelque chose”». Ainsi, «faire quelque chose» est devenu automatiquement, pour ces travailleurs, la honteuse tendance à se substituer «au travailleur», en quelque sorte à l’être du travailleur en soi qui n’existerait, par définition, que dans son usine, là où par exemple les staliniens l’obligeront à se taire, et où I.C.O. devrait normalement attendre que tous les travailleurs se soient purement libérés sur place (sinon, ne risque-t-on pas de se substituer à ce vrai travailleur encore muet ?). Un tel choix idéologique de la dispersion est un défi au besoin essentiel dont tant de travailleurs ont ressenti en mai l’urgence vitale : la coordination et la communication des luttes et des idées à partir de bases de rencontres libres, extérieurement à leurs usines soumises à la police syndicale. Pourtant I.C.O. n’a pas été, ni avant ni depuis mai, jusqu’au bout de son raisonnement métaphysique. Il existe, en tant que publication ronéotypée à travers laquelle quelques dizaines de travailleurs se résignent à «substituer» leurs analyses à celles que peuvent faire spontanément quelques centaines d’autres travailleurs qui ne l’ont pas rédigé. Le numéro 78, de février, nous apprend même qu’«en un an, le tirage d’I.C.O. est passé de 600 exemplaires à 1000». Mais ce Conseil pour le maintien des occupations, par exemple, qui semble choquer la vertu d’I.C.O., rien qu’en occupant l’Institut Pédagogique National, et sans préjudice de ses autres activités ou publications du moment, a pu faire tirer gratuitement à 100.000 exemplaires, par une entente immédiatement obtenue avec les grévistes de l’imprimerie de l’I.P.N. à Montrouge, des textes dont le tirage fut répandu, dans sa très grande majorité, parmi d’autres travailleurs en grève ; et dont personne n’a jusqu’à présent essayé de montrer que le contenu pouvait viser le moins du monde à se substituer aux décisions de quelque travailleur que ce soit. Et la participation aux liaisons assurées par le C.M.D.O., à Paris et en province, n’a jamais été contradictoire avec la présence de grévistes sur leurs lieux de travail (ni, certes, dans les rues). De plus, quelques typographes grévistes du C.M.D.O. trouvaient fort bon de travailler n’importe où ailleurs sur les machines disponibles, plutôt que de rester passifs dans «leur» entreprise.


Si les puristes de l’inaction ouvrière ont certainement manqué là des occasions de prendre la parole, en réponse à toutes les fois où ils furent contraints à un silence qui est devenu chez eux une sorte de fière habitude, la présence d’une foule de noyauteurs néo-bolcheviks fut beaucoup plus nuisible. Mais le pire fut encore l’extrême manque d’homogénéité de l’assemblée qui, dans les premiers jours de l’occupation de la Sorbonne, se retrouva, sans l’avoir voulu ni même clairement compris, le centre exemplaire d’un mouvement qui entraîna les usines. Ce manque d’homogénéité sociale découlait d’abord du poids numérique écrasant des étudiants, malgré la bonne volonté de beaucoup d’entre eux, aggravé même par une assez forte proportion de visiteurs obéissant à des motivations simplement touristiques : c’est une telle base objective qui permit le déploiement des plus grossières manœuvres des Péninou ou des Krivine. L’ambiguïté des participants s’ajoutait à l’ambiguïté essentielle des actes d’une assemblée improvisée qui, par la force des choses, en était venue à représenter (à tous les sens du mot, et donc aussi au plus mauvais sens) la perspective conseilliste pour tout le pays. Cette assemblée prenait à la fois des décisions pour la Sorbonne — d’ailleurs mal, d’une manière mystifiée : elle ne put même jamais devenir maîtresse de son propre fonctionnement — et pour la société en crise : elle voulait et proclamait, en termes maladroits mais sincères, l’union avec les travailleurs, la négation du vieux monde. En disant ses fautes, n’oublions pas combien elle a été écoutée. Le même numéro 77 d’I.C.O. reproche aux situationnistes d’avoir cherché alors dans cette assemblée l’acte exemplaire à faire «entrer dans la légende» ; d’y avoir placé quelques têtes «sur le podium de l’histoire». Nous croyons, nous, n’avoir mis personne en vedette sur une tribune historique, mais nous pensons aussi que l’affectation d’ironie supérieure de ces «belles âmes» ouvrières tombe fort mal. C’était une tribune historique.



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