Dati m'a tuer à Valence

Publié le par la Rédaction

Les avocats perturbent la visite de Rachida Dati à Valence

Gendarmes et policiers ont évacué les avocats qui criaient leur colère sur les marches du tribunal de grande instance.

En visite pour la journée à Valence, dans la Drôme, la Garde des Sceaux, Rachida Dati, était attendue de pied ferme par plusieurs comités d’accueil.

Au tribunal de grande instance, en début d’après-midi, les avocats étaient les plus nombreux sur les marches du palais. Quelques représentants syndicaux de plusieurs branches de la CGT étaient cependant venus leur prêter main forte, et quelques banderoles. «Garde des Sceaux, pas garde-robe», exigeait une pancarte.

«Rachida Dati m’a tuer», accusait une autre, avec de tremblantes lettres rouges. À l’intérieur, la ministre présidait une rencontre sur le contentieux familial, dans une bibliothèque aux boiseries surannées. La ministre voulait se faire présenter des initiatives innovantes. De la rue montaient des cris : «Avocats en colère, avocats en colère». Puis, comme cela ne suffisait pas, un autre refrain a pris la relève : «Rachida au balcon, Rachida au balcon !».

Assez fort pour couvrir les voix polies des interlocuteurs. Léger crispement des machoires ministérielles. Gendarmes et policiers ont du coup évacué les avocats, qui criaient de plus belle. Rachida Dati a ensuite rencontré à huis clos des magistrats et avocats, puis présidé une autre réunion de travail. Elle doit ensuite se rendre à la maison d’arrêt de Valence, où un adolescent a été frappé à mort il y a un mois, par son co-détenu, et deux détenus ont tenté de se suicider la semaine dernière. Un autre comité, d’une trentaine de personnes cette fois, l’attend.

Olivier Bertrand

Libération, 7 avril 2008



«Madame Dati, ici on se tue !»

Prison. Hier, la ministre visitait la maison d’arrêt de Valence, où Jérémy est mort en mars.

Dans une cellule, la garde des Sceaux discute à voix basse avec un détenu calme, habitué de la prison. Dans la cellule d’en face, une voix étouffée l’interpelle. «Madame Dati, madame Dati ! C’est pas une prison ici ! On est comme des chiens. Ici, ils mettent les voleurs et les criminels ensemble, on se tue, on se suicide !» Un chef de détention vient agiter son trousseau de clés près de la porte, pour faire taire la voix. La ministre ne l’a pas entendue. En visite à Valence (Drôme), elle a ajouté à son programme cette maison d’arrêt où deux détenus ont tenté de se suicider récemment, et où un jeune homme est mort, sans doute sous les coups de son codétenu, alors que sa famille avait alerté du danger.


Jérémy Martinez avait 19 ans et un parcours de délinquant mineur, passé par un centre éducatif renforcé. Devenu majeur, il s’est fait attraper pour un vol suivi d’une course-poursuite avec la police. En comparution immédiate, en décembre, il a vu ses sursis tomber. Un an ferme. Il s’est alors retrouvé à Valence, avec un détenu d’une vingtaine d’années, en préventive car soupçonné de tentative d’homicide sur une personne vulnérable.

Parloir. Les ennuis auraient commencé lorsqu’un troisième homme les a rejoints en cellule. Jérémy aurait subi de nombreuses violences. Deux jours avant son décès, sa mère, sa sœur et sa grand-mère l’ont vu au parloir. Le garçon avait des bleus au visage et dans le dos, il ne pouvait plus bouger le bras, parlait doucement, semblait terrorisé. La mère et la grand-mère ont tenté d’alerter les surveillants, demandé s’il pouvait voir un médecin. On leur aurait répondu que c’était impossible le week-end, qu’il devait demander rendez-vous.

Deux jours après cette visite, l’administration pénitentiaire a appelé la mère pour prévenir que Jérémy s’était «suicidé», dans la nuit du 3 au 4 mars. Ils n’étaient que deux dans la cellule, le dernier arrivé dormant au mitard pour des problèmes disciplinaires. Jérémy a été retrouvé avec un sac en plastique près de lui, et son codétenu a expliqué qu’il le lui avait enlevé. Mais les premières constatations ont fait apparaître des traces de strangulation, et une information judiciaire a été ouverte pour homicide volontaire. Les médecins ont aussi relevé de nombreuses traces de blessures, des côtes cassées, un os fracturé, un problème à la clavicule. La famille a demandé l’ouverture d’une information pour non-assistance à personne en danger. «Les surveillants ne pouvaient pas ignorer l’état dans lequel se trouvait ce garçon, souligne Marie-Christine Buffard, avocate de Jérémy lorsqu’il était mineur. S’ils l’avaient montré à un médecin, comme cela leur avait été demandé deux jours plus tôt, le médecin aurait constaté les hématomes, les côtes cassées. Il n’aurait pas laissé Jérémy dans cette cellule et il serait encore en vie.»

Les surveillants ne veulent pas parler de l’affaire. «Terrain glissant», élude l’un d’eux. Mais un collègue confie qu’ils portent tous le poids de la culpabilité. Et qu’elle s’ajoute au ras-le-bol de travailler dans un établissement qui cumule surpopulation et insalubrité. Le surpeuplement grimpe parfois selon eux à 200%. Ils étaient 158 détenus hier, mais ils peuvent être plus de 220, pour 40 surveillants.

Enquête. De toute sa visite, Rachida Dati n’évoque jamais le cas de Jérémy. «Je déplore le drame, la mort de ce détenu, expliquera-t-elle en ressortant, mais il y a une information judiciaire et une enquête administrative, il faut les laisser prospérer.» L’un de ses conseillers a reçu la famille et lui a répété qu’une enquête administrative était en cours. Les proches ne s’en contentent pas. «Nous voulons l’engagement que la justice va faire la vérité sur les éventuelles négligences, dit Marie-Christine Buffard. Une politique de tolérance zéro suppose les moyens d’assurer des conditions de dignité et de sécurité minimales en prison. Ce jeune homme avait été condamné à une peine d’incarcération, pas à se faire massacrer dans une cellule. Tout le monde doit assumer ses responsabilités, comme on a demandé à Jérémy d’assumer les siennes.»

Olivier Bertrand

Libération, 8 avril 2008



Affaire Jeremy Martinez : la grand mère reçue par un conseiller de Rachida Dati

En marge de la visite de la garde des Sceaux hier à la prison de Valence, la grand mère de Jeremy Martinez, tué début mars dans une cellule de cette maison d
arrêt par un codétenu (voir nos journaux du 29, 2 et 5 avril), sest rendue sur place, assistée de son avocate du barreau stéphanois, Me Marie-Christine Buffard.

Elles ont été reçues par un conseiller du Garde des Sceaux et le directeur national de l
administration pénitentiaire. Entretien qualifié par lavocate de «courtois» mais qui a permis dexiger une nouvelle fois toute la vérité sur les circonstances de la mort du jeune homme, frappé à mort par un co-détenu.

Comment l
administration pénitentiaire na pas décelé la dégradation de létat physique du jeune homme ? La grand mère de Jérémy se pose toujours la question et elle a appris hier de la voix du responsable des prisons en France qu’à Valence «linfirmerie ne fonctionnait pas le week end».

Le jeune homme est décédé le mardi et la dernière visite de sa grand mère, inquiète de son état de santé, remonte au samedi. S
il est légitime, selon lavocate de la famille du jeune Martinez, que le co-detenu suspecté des coups mortels, fasse lobjet dune information judiciaire pour homicide, «on ne voit pas pourquoi ladministration pénitentiaire ne ferait pas lobjet de poursuite pour non assistance à personne en danger». Me Marie Christine Buffard rappelle quune enquête interne est en cours («dont les éléments ne me sont pas communicables») et quau delà de lenquête administrative, une information judiciaire pourrait être envisagée.

«Au delà du geste humain constitué par cette écoute de la grand mère de Jérémy, nous attendons des réponses précises de la justice» a ajouté l
avocate et que «si des responsabilités sont dégagées, il faut quil y ait des poursuites. Nous resterons très vigilants.»

Dans le cadre de sa visite à Valence, Rachida Dati a rendu hommage au «travail et à la psychologie des personnels pénitentiaires» et a rappelé que le nombre de suicides en prison était «en baisse de 20 à 25%». Me Christine Buffard a simplement regretté «qu
en tant que femme, Rachida Dati nait pas voulu rencontrer la grand mère de Jérémy Martinez».

A.G.

Le Progrès (édition de la Loire), 8 avril 2008



Voir les infos de la manif par le Laboratoire :
Manifestation devant la prison en soutien aux enfermés
Rien de plus affreux que le silence imposé par les forces répressives
Et pourtant on était vraiment démo, il a fallu qu’ils arrêtent une militante du collectif
Placement d’une militante du collectif Solidarité prisonniers à l’hôpital psychiatrique
Jérémy, Julien nous font dire : La prison tue ! Crève la taule
Compte rendu de la manifestation du 7 avril 2008

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