Extraits de la plate-forme des «étudiants» révolutionnaires de Nantes, au début de l’année 1968 ; intitulée par
ironieContribution à l’élaboration d’une ligne syndicale minoritaire à l’U.N.E.F.
La défense des intérêts étudiants face aux intérêts du pouvoir ne peut qu’être le fait d’un syndicat majo : un syndicat de masse en milieu étudiant ne peut qu’être un syndicat majo. Toute
assertion contraire est une mystification ou une connerie.
Ceux qui veulent faire du milieu étudiant un allié naturel et objectif de la classe ouvrière sont des abrutis ouvriéristes qui ont
oublié un peu vite les milices étudiantes contre les républicains espagnols, les spartakistes, les soviets russes… Les seuls moments où l’ensemble des étudiants peut être révolutionnaire
sont les révolutions bourgeoises ou l’usurpation bourgeoise des révolutions prolétaires, 1789, 1830, 1848, l’Espagne franquiste, la Grèce fasciste… Les étudiants luttent quelquefois contre le
pouvoir mais cette lutte a le caractère d’une lutte en faveur d’une démocratie bourgeoise, ou plus «socialisante», c’est-à-dire une démocratie bourgeoise moderne. Leur lutte est celle de toutes
les bourgeoisies d’avant-garde.
Il est d’ailleurs banal de dire que les jeunes bourgeois, futurs avocats,
juges, médecins, marchands patentés de la culture et de la science, salopes de la finance et de l’industrie,
prêtres-philosophes de l’idéologie, flics-psychologues sociologues du pouvoir, préfets, commissaires de police, architectes des Sarcelles à venir (la liste est loin
d’être exhaustive) ne peuvent dans leur ensemble s’allier au
prolétariat en vue de sa libération. Cette libération ne peut être pour eux que la perte d’une situation privilégiée de classe.
L’étudiant moyen, passée sa vérole ou sa juvénile révolte justificative de puceau syndicaliste, nepourra que se hâter de finir ses études pour passer corps et biens dans le camp du pouvoir, lui qui sera englué dans le confort des objets et abrité
derrière les diplômes et la culture du pouvoir : le syndicalisme de masse étudiant traditionnel n’a pour but,par définition, que d’améliorer le
sort de l’étudiant et, par là, de lui permettre d’aller plus vite et mieux vers la situation ou la carrière à laquelle il aspire plus ou moins,
même pendant ses années folles.
Il importe, à cet endroit, de distinguer l’étudiant du sous-étudiant, produit relativement neuf de l’université, créationtardive du plan Fouchet au service des nouveaux besoins en personnel du
capitalisme moderne.
L’aspect fondamental du plan Fouchet est en effet cetteexistence, à côté
des étudiants complets, de ces futurs exploités dans les I.U.T. et les cycles courts des facultés traditionnelles. Toutes ces victimes réelles de la dévaluation de certains enseignements servent
actuellement d’argument à une résurrectiond’un syndicat de masse étudiant, tel que le fut l’U.N.E.F. il y a quelques années. Certains voient en effet dans cette situation une menace
pour tous les étudiants (ce qui n’est pas faux) et partent de cette menace pour affirmer que tous les étudiants peuvent se grouper et
se défendre ensemble. Ils font ainsi une confusion remarquable entre une menace imprécise et une attaque directe. Dans une société, n’importe qui est menacé du sort le moins enviable, mais ce sont les prolétaires qui subissent effectivement ce sort : de même à l’université, tous les étudiants sont menacésde ne pas faire jusqu’au bout leurs études, tous sont menacés d’être déviés vers un cycle court (sauf dans certaines facultés) mais tous ne seront pas déviés
en fait vers la formation dévaluée qu’ils risquent — comment peut-on croire que la bourgeoisie cesse d’aimer ses enfants légitimes et que l’université cesse de reproduire l’élite dominante ?
De toute manière, il faut dissocier définitivement les étudiants qui seraient nécessairement des exploités, de ceux qui seraient
petits ou moyens bourgeois, petits cadres, mieux payés que des ouvriers, mais aigris de n’avoir pu monter plus haut à
l’échelle hiérarchique. Il en est pour voir dans cette malchance des médiocres riches, dans cette évidence que la
majorité des étudiants (les vrais) n’arriverait pas à la situation bourgeoise briguée, la preuve que l’étudiant sera bien un prolétaire sous un verni petit bourgeois, la preuve qu’ilest donc dès maintenant un prolétaire ignominieusement exploité par les inconséquences du capitalisme français (alors que c’est le capitalisme moderne qui ajuste tardivement son secteur université à ses nouveaux besoins). La preuve donc qu’il est pour maintenant et pour toujours unallié historique de la classe ouvrière. Cette
démonstration retombe naturellement sur la nécessité d’améliorer le sort de l’étudiant et même de défendre dès maintenant sa future profession. On voit ainsi, par exemple, une défense de la profession du psychologue
s’organiser dans certains endroits sans qu’il y ait même unembryon d’interrogation sur le rôle du psychologue dans notre société, alternativement gardien de prison pour le délinquant, conciliateur du travailleur et des
conditions de travail dans l’entreprise moderne, vidangeur des velléités de contestation des éventuels révolutionnaires, nouveau
directeur de conscience, etc.
Le syndicalisme étudiant dans ces conditions joue le rôle d’une amicale de défense mutuelle a priori et sans condition.Le syndicalisme étudiant permet aux petits bourgeois hystériques produits en série par l’université d’espérer être un jour des bourgeois à part entière qui se souviendront avec
attendrissement de la lutte révolutionnaire de leur jeunesse contre le gaullisme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette lutte des «alliés duprolétariat» est surprenante (par bonheur elle est sans
résultat, l’étudiant étant tellement con qu’il ne reconnaît pas ses véritables défenseurs)…
L’intérêt des médiocres anciens étudiants devenus médiocresbourgeois
n’est certainement pas de se lier a priori au prolétariat. Ils
craignent à juste titre le sort des koulaks de toutes les révolutions. Ils consacrent leurs espoirs et leurs énergies à la montée individuelle dans la hiérarchie, et se repaissent de la
participation onirique et béate à la direction des affaires de la chose publique. Il n’y a pas en effet de trichotomie entre unehaute, moyenne et petite bourgeoisie. La bourgeoisie n’est pas une classe plus homogène que le prolétariat, elle a aussi ses supérieurs, ses inférieurs. Elle a aussi sa volaille, cette volaille que seront les
étudiants qui, lorsqu’ils auront eu leurs examens après le sacrifice de leur jeunesse, iront survivre plus ou moins confortablement
dans la participation à l’exploitation.
Nul ne peut nier que le devenir des étudiants (vrais) est très clairement cette entrée joviale dans le camp du pouvoir.
Tous les dirigeants du vieux monde à quelque niveau qu’ils soient dans la hiérarchie dominante sont
d’anciens étudiants.
Par contre, les sous-étudiants n’ayant que l’apparence d’un statut étudiant seront demain des prolétaires et pourront peut-être même être l’avant-garde des exploités ; grâce en partie aux débris de culture qu’ils auront pu glaner. Il
n’ensera rien, bien sûr, si l’U.N.E.F. les mêle aux futurs et déjà bourgeois et font croire aux uns et aux autres que leurs intérêts sont solidaires etqu’ils doivent défendre ensemble
ce concept artificiel de condition étudiante…
Certains à l’U.N.E.F. ont d’ailleurs plus ou moins compris qu’il était vain de prétendre que l’U.N.E.F. était un syndicat analogue aux syndicats ouvriers et que les étudiants étaient une
masse d’exploités : c’est tout le sens de l’allocation d’étude.
1. Les dirigeants de l’U.N.E.F. et les syndicalistes militants veulent
avoir un syndicat digne de leur bonne volonté, ils veulent que leur syndicat soit l’homologue à l’université des syndicats ouvriers dans les usines.
2. L’étudiant dépend économiquement de la famille et de l’État : il est
proprement un enfant.
3. Avec des enfants, on peut faire une organisation plus ou moins scout : ce qu’étaitle syndicalisme majo, mais ce que l’on veut c’est un syndicat d’exploités, alors il faut transformer l’étudiant enfant en étudiant exploité.
4. Ce qui caractérise l’exploité, c’est l’exploitation. L’exploitation, c’est l’achat à un prix dérisoire de la force de travail.
5. Donc, l’étudiant est un jeune travailleur intellectuel qui
n’est pas payé du tout.
5 bis. Note. — On pourrait penser que le travail non financé du tout est une exploitation plus odieuse que le travail payé si peu que ce soit.
6. Ce n’est pas évident, et pour bien faire sentir
l’exploitation de l’étudiant, on demande qu’existe artificiellement et formellement un salaire.
7. Le jeune travailleur (intellectuel) devient alors exploité (très mal payé).
8. Le syndicat des exploités salariés travailleurs étudiants peut enfin jouer son rôle aux côtés des syndicats ouvriers sur un pied d’égalité.
Note. Si les minos prenaient un jour une association d’actionnaires et s’il
leur prenait envie d’en faire un syndicat d’exploités, il suffirait
qu’ils exigent de l’État un salaire de misère pour ces «travailleurs
financiers». Le salaire expliquera ensuite l’alliance avec la classe ouvrière.
Un sous-syndicat ouvrier plaqué en milieu étudiant est une aberration du fait du peu d’homogénéité de ce milieu…
On a déjà souligné le caractère volontariste flagrant de l’allocation
d’études, mais plus graves encore en seraient les conséquences aboutissant à un contrôle total de l’étudiant. En effet, cette allocation d’études, universelle, sur critères
universitaires,va libérer l’étudiant de sa famille : celui qui en vivait touchera désormais sa solde de l’État, celui qui
avait son sort économiquelié aux revenus faibles de ses parents (bourses) l’aura désormais lié à son avenir universitaire. L’étudiant sera pieds et poings liés, prisonnier de l’université, exactement à la façon des ipésiens sur lesquels tout le monde verse des larmes amusantes, exactement à la façon aussi des élèves-inspecteurs des impôts, des douanes, ou du trésor. L’étudiant est officiellement acheté par le pouvoir pour que des études soient faites. On voit
ce que pourrait donner la contestation de l’université,ou de quoi que ce
soit, par l’étudiant se trouvant dans cette condition-là. L’intégration forcenée de l'étudiant au système ambiant, voilà ce que proposent sans honte les
volontaristes activistes sous-bureaucrates ambitieux.
D’accord pour constater la dépendance de l’étudiant à sa famille, ils veulent changer cette dépendance : l’étudiant sera désormais esclave de l’État.
Un autre des aspects de l’allocation d’études réside dans son rôle économique. La société marchande réserve en effet des rentes à
ses privilégiés. En récompense de leurs investissements, les possesseurs de terres, de biens immobiliers et mobiliers y ont droit s’ils ne thésaurisent pas. L’investissement, pour celui qui investit, est une renonciation à la consommation ou à
l’usage immédiat en vue de bénéfices ultérieurs. Est donc un investissementégalement, la patente que va payer par exemple un chauffeur de taxi ou le temps et l’énergie dépensés en vue d’une qualification supérieure. Ainsi l’étudiant investit pendant sesétudes en vue d’une situation intéressante qui lui donnera des revenus supérieurs à ceux
qu’il aurait eu en travaillant comme apprenti, ou en ne venant à l’université que pour être écarté versun enseignement court. Ses diplômes distribués par
l’administration universitaire constituent donc le résultat
d’un investissement. Ils sont en outre, d’une part, la condition pour
l’obtention d’uneallocation d’études telle
qu’elle est conçue par nos brillants sociologues et, d’autre part, le but suprême de ce pré-salaire. La collusion avec le système est ici évidente,
puisque le syndicat U.N.E.F. veut que l’État aide le jeune bourgeois (et sa
famille) à investir dans des études qui feront de lui un profiteur dans le système.
Il n’y a pas qu’au niveau individuel que le scandale éclate, il est
flagrant aussi au niveau macro-économique, où l’allocation d’études
constitue pour la classe au pouvoir un certificat de pérennité. Elle achète les intelligences les plus souples pour se renouveler. Elle investit pour son avenir, c’est presque l’auto-financement. Il faut être con comme un social-démocrate pour dire que le
capital intellectuel constitue un investissement nécessaire pour la nation, qu’une nation qui ne sacrifie pas une
partie de ses revenus pour dresser des cerveaux ne progressera pas. Ces crétins de bonne volonté prennent manifestement enmain les
intérêts de la bourgeoisie, parce que les progrès de la nation ne sont que l’enrichissement de cette
bourgeoisie.
La petite contradiction qui fait la bourgeoisie hésiter à investir davantage dans son université a pour conséquence une opposition apparentée entre les intérêts étudiants et les intérêts du
pouvoir (qui sont aussi l’épargne des deniers publics). Le tour pendable
que font les syndicalistes débiles, c’est d’expliquer à la bourgeoisie quels sont ses véritables intérêts, ce qu’elle doit fairepour résorber ses propres contradictions. Peu importe ici si ces
syndicalistes là font des analyses connes sur les intérêts de la bourgeoisie, ce qui compte, c’est le sens de la démarche, la
conscience délibérée qu’ils ont de répondre aux «vrais vœux»de la
bourgeoisie. Si apparemment les intérêts étudiants et du pouvoir sont contradictoires, on fait tout pour bien nous démontrer qu’il
n’en est rien.
Le problème de l’allocation d’études sur critères sociaux, quant à lui, est
vicié du fait qu’il est aussi sur critères universitaires. Ses partisans en effet ne veulent pas donner de l’argent à tous les étudiants mas seulement à ceux dont les familles sont les moins aisées. Cette réserve n’amène cependant pas le corollaire que si le critère de l’attribution du fric est social, le critère universitaire ne vaut rien. Il
n’est pas question que les filsd’ouvriers redoublent ou triplent leurs années d’études. Ce critère social n’est en fait que la combinaison des deux critères, c’est le critère universitaire avec cette restriction logique que ceux qui ont déjà beaucoup d’argent n’en ont pas besoin d’autre.Il n’y a pas en fait d’allocation
d’études sur critères sociaux…
La défense des enfants pauvres de l’université ne doit pas se faire par des
réclamations ne visant qu’à en faire des participants authentiques, petits
ou grands, à la classe bourgeoise. Elle doit au contraire les grouper sur la base de la lutte contre le pouvoir, lutte les faisant solidaires entre eux et solidaires des luttes menées par le
prolétariat. Ils doivent comprendre que leur sort est lié à celui de la classe ouvrière.
Dans une telle perspective, il s’agit de tirer du système le maximum. Il
s’agit de revendiquer des bourses sur la base de ce qui existe, en imposant une augmentation du taux des bourses et de leur nombre. Il
est inutile d’imaginer une théorie fumeuse expliquant l’allocation sur critères universitaires, et pas sur critères sociaux. Ce qui
importe, c’est le fric dont on disposera…
Il faut avoir plus d’ambition, ne pas se contenter ni de cette
contre-action, ni des bribes de défense d’une catégorie d’étudiants.Il faut constater que l’université, par-delà son rôle dans la division sociale du travail et dans la division technique du travail, a pour mission de dispenser la pensée du
pouvoir. Le contenu de l’enseignement de classe n’est que la culture de cette classe ou, quand elle est «neutre», la culture au profit de cette
classe. L’université pour le vrai étudiant constitue le lieu où il est initié aux formules et sciences sacrées qui lui permettront de
dominer dans la société, avec ses congénères, dans le cadre de la classe bourgeoise. L’enseignement universitaire est une initiation à
la domination.
La pensée du pouvoir enseignée à l’université et au collège joue donc évidemment un rôle dans la société que nous
contestons. C’est elle que nous retrouvons gérant la vie quotidienne, par le droit et toutes les morales, c’est elle qui organise et perpétue la domination économique de la bourgeoisie (économie politique) etc.
Les étudiants en psychologie, plutôt que de s’inquiéter tant de «la défense
de la profession du psychologue», feraient mieux de dénoncer ce qu’on leur enseigne. Les ouvriers aux prises avec les
psycho-sociologues dans les entreprises leur en seraient certainement reconnaissants, et auraient ainsi des éléments précis pour lutter contre les nouvelles formes de domination, plus sournoises,
plus subtiles…