Quand les faits parlent d'eux-mêmes...

Publié le par la Rédaction

Est-ce qu’on doit encore le répéter ? Est-ce qu’on doit encore rajouter des mots à des faits qui parlent d’eux-mêmes ? La démocratie belge a dû digérer des dizaines de révoltes et d’évasions dans ses prisons et ses camps. Les prisonniers ont ainsi brisé le silence et l’isolation qui leur était assigné. Et ce n’est pas rien, puisque c’est justement l’isolement qui est la raison d’être de la prison : arracher à leur contexte social des gens qui, pour une raison ou pour une autre, sont indésirables, dans le but de maintenir la paix sociale.

Comme c’est trop souvent le cas, beaucoup furent stupéfaits par cet embrasement soudain de la révolte. Les expressions sauvages de mécontentement comme celles qui secouent les prisons depuis un an et demi montrent l’abîme béant qu’il y a entre les «activistes», rouillés dans leurs cadres militants, et le reste des révoltés. Il n’en avait pas été autrement quand les banlieues françaises avaient explosé en 2005 et les ondes de choc s’étaient ressenties jusque dans nos propres rues. La réponse la plus visible avait été l’engourdissement d’un mouvement qui ne se comprend pas. Quelques esprits éclairés y avaient encore ajouté une série de critiques soi-disant constructives. Leur seul but semblait être d’empêcher que la flamme de la révolte en allume d’autres.

Ce n’est pas comme si, confrontés à des faits qui parlent d’eux-mêmes, nous devions nous jeter aveuglément au plus fort du combat. Non, mais face à des faits aussi clairs qu’une prison
partiellement dévastée, la question la plus intéressante n’est sans doute pas de savoir qui a fait ça, pourquoi c’est arrivé… Non, la question à se poser est avant tout de savoir ce qu’on en fait. Ça en dirait long sur les idées qu’on défend si on n’arrivait pas à reconnaître nos propres désirs dans une prison qui brûle et à concrétiser cette reconnaissance en faisant sortir la rébellion des murs et en la portant dans la rue. Non pas juste parce qu’on est solidaire, mais parce qu’on a quelque chose à dire et à faire : la destruction de toutes les prisons et du monde qui en a besoin. Dans cette optique, nous pouvons devenir complices des révoltes des prisonniers.

Et avant que le reproche narquois que tout ceci n’est que rhétorique n’éteigne tout penchant pour la révolte, nous devons regarder les faits en face une fois pour toutes : les prisons qui se
sont enflammées, les prisons dont une partie de l’infrastructure a été détruite pendant des mutineries, les évasions, les occupations de préaux comme récemment à Dendermonde, Merksplas et Gand.

Peut-être que certains font remarquer que ces révoltes ne sont aucunement dirigées contre la prison en soi, que pour les prisonniers il ne s’agissait que d’obtenir quelques améliorations, ou encore que certains prisonniers rebelles sont peut-être des salauds. Eh bien, personne n’a jamais prétendu qu’il ne pouvait en être ainsi. Mais ceux qui pensent que des mouvements de révolte peuvent n’être constitués que de révolutionnaires conscients sont complètement à côté de la plaque. Ce sont souvent les pratiques de ces mouvements (les faits qui parlent d’eux-mêmes) qui dépassent les cadres étroits des revendications réformistes, comme par exemple dans des conflits liés au travail. Alors que les revendications d’une lutte ne sont que modérément intéressantes (augmentation salariale, pas de licenciements…), ce sont les pratiques qui nous sautent aux yeux (grèves sauvages, sabotages…). Y a-t-il une meilleure critique de la prison que d’en saccager une ? C’est donc à nous, à ceux qui veulent en finir avec toutes les prisons, qu’il revient d’avancer notre propre perspective — contribuant ainsi à la révolte, tout en élargissant qualitativement cette perspective. Cet élargissement qualitatif ne peut avoir lieu que dans la dynamique de révolte, pas en-dehors ni au-dessus.

Si nous parlons de «la prison et son monde», ce n’est pas pour nous apitoyer sur notre propre sort parce qu’on est tous prisonniers dans ce monde d’exploitation et de domination, mais justement pour découvrir où nous pouvons toucher la prison. Parce que la prison n’est pas seulement cette institution avec ses quatre murs gris… Ses tentacules s’étendent jusque dans nos rues et sont vulnérables.

Il ne s’agit pas ici d’inciter tout le monde à devenir «activiste anti-prison». Ce genre de spécialisation rend juste plus difficile le fait de nous reconnaître en tant qu’exploité parmi les autres, dans les révoltes qui provoquent de temps en temps des fissures dans cette société pourrie. Mais en même temps, et justement pour cette raison, n’admettons pas qu’une révolte en prison reste isolée entre les quatre murs. Faisons de cette révolte la nôtre, avec nos propres idées et moyens, et diffusons la dans la rue.

Les mauvais jours finiront…
décembre 2007

La Cavale
, Correspondance de la lutte contre la prison, no 11, janvier 2008
De Nar
, journal anarchiste, no 212, janvier 2008

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