Les assistés

Publié le par la Rédaction

Ils ont failli me convaincre. J’étais ce parasite assailli par les couvertures de L’Express, de Marianne, du Figaro ou du Point, les diatribes de Charles Villeneuve, les persiflages de Jean-Pierre Pernaud, les remontrances d’Yves Calvi… Tous pointaient un doigt inquisiteur sur moi. «Arnaques en tout genre aux Assedic, pseudo-RMistes, fausses ordonnances, arrêts de travail bidon, trafic de cartes Vitale… En ces temps de crise où l’assistanat fonctionne à plein régime, l’imagination des tricheurs ne connaît plus de limites. Contre ces détournements qui commencent à coûter très cher à la collectivité, les organismes publics et la justice ont décidé de réagir.» (Gilles Gaetner, L’Express, 06/04/2006).

La chasse était ouverte. Je rasais les murs, évitais les heures de pointe et ne fréquentais plus que les bars où frayent les désœuvrés. Mais là aussi, on s’échangeait de tristes nouvelles :

«Ils ont radié José après l’avoir passé au détecteur de mensonges», «J’ai une enquête de train de vie sur le dos», «Ils veulent me faire signer un contrat d’insertion !», «Ils vont recouper tous les fichiers : CAF, Sécu…» Le remords me rongeait : j’avais négligé de vendre ma force de travail. Savais-je encore rédiger une lettre de motivation ? Ma concierge me suspectait. Je devais changer de vie. Alors, pour m’habituer aux hurlements du contremaître, je mis le réveil à 7 heures. Sur France-Inter, Nicolas Demorrand braillait comme un âne. Quand, ô surprise !, un flot d’infos vint adoucir mon angoisse.

«Laurence Pineau-Valenciennes, la fille du capitaine d’industrie, soumise à l’ISF, vient d’être condamnée à une peine de 8 mois de prison avec sursis et 25.000 euros d’amende pour avoir touché le RMI pendant 6 ans.»

«Les 200 “évadés” français du Liechtenstein ont détourné une somme globale évaluée pour l’instant à 1 milliard d’euros, soit une moyenne de 5 millions chacun.»

«Assedic : La fraude correspond à 0,61% des allocations versées.»

«Le responsable de la mission de lutte contre la fraude à la CNAF constate : “les cas de fraudes sont très rares : une centaine par an”. Soit 35,1 millions de fraude par an sur 60 milliards de budget (0,05%). Des chiffres dérisoires par rapport aux 30 milliards estimés par Éric Woerth, ministre du Budget.»

«Intermittents : la Cour des comptes a découvert que près de 16% des prestations étaient payées avec plus d’un an de retard. Mais, surtout, plus de 8% des cotisations des employeurs ne sont jamais versées aux employés. Soit 16 millions d’euros par an non versés.»

«Il a fallu neuf mois pour rectifier la situation de Gérard Gaudron, député maire d’Aulnay-sous-Bois qui touchait 1500 euros d’allocations Assedic en plus de son salaire de député.»

«La revalorisation des minima sociaux au début d’année a été de 1,6% pour le RMI et 1% pour les prestations familiales, alors que l’inflation a atteint 2,6% en 2007.»

«Denis Gautier-Sauvagnac, mis en examen en janvier dans l’affaire des retraits supects de fonds dans les caisses de la fédération patronale, a négocié une indemnité de départ de 1,5 million d’euros.»

«Frédéric Saint-Geours, nouveau président de l’UIMM, a déclaré hier qu’il entendait, “dans l’intérêt général”, “conserver” les 101 mandats nationaux qu’il détient, de l’ANPE à l’Unedic, en passant par l’Agirc et l’organisme qui gère le 1% logement.»

En ricanant, j’éteins la radio et saisis un livre sur ma table de chevet. On y lisait : «Désormais le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocs et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l’aube pour aller trimer…» [
Mona Chollet, Rêves de droite, défaire l’imaginaire sarkozyste, Zones, 2008] Courage : avec de telles infos, le travailleur ne se trompera plus longtemps de cible, pensai-je en me rendormant.

CQFD no 54, mars 2008.

Publié dans Chômeurs - précaires

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