Quand les patrons s'inquiètent...

Publié le par la Rédaction

Quand les patrons s’inquiètent…
C’est qu’il est temps pour nous d’espérer (si on lutte !)


Oui, les patrons sont inquiets, et pas seulement sur le cours de la Bourse, mais aussi au sujet des ardeurs revendicatives de leurs salariés ! Et c’est pas moi qui le dit, c’est le très sérieux journal Les Échos. Ça fait la une de son édition du 5 mars 2008, et les titres des différents articles résument la situation : «Les salariés de plus en plus tentés par la grève pour défendre leur pouvoir d’achat», la preuve ? «La multiplication des mouvements sociaux contraint les entreprises à lâcher du lest» d’où également «le retour durable des augmentations générales de salaires».

Il y a bien ces derniers mois des indices d’un changement à la fois qualitatif et quantitatif dans de nombreuses luttes.

Prenons le plus simple, le quantitatif. Certes, il n’y a pas (encore) de mouvement généralisé… parce que, notamment, les médias ne le présentent pas ainsi, ou même évitent d’en parler quand ils le peuvent.

Les récentes mobilisations contre la baisse des moyens de la dotation horaire globale des établissements scolaires du second degré [Nombre d’heures d’enseignement accordées à chaque établissement, d’où dépendent le nombre d’élèves par classe, les options proposées ainsi que les conditions de travail des enseignants (postes à plein temps, professeurs enseignants dans différents établissements, et cette année, tentative de transformer un certain nombre de postes en heures supplémentaires)] ou contre la réforme BEP-Bac Pro [Actuellement, les élèves orientés vers l’enseignement professionnel passent le BEP en 2 ans, et peuvent par la suite, selon les notes, la motivation, les places, etc., préparer un Bac pro également en 2 ans. Une réforme en cours prévoit la suppression du BEP. On passerait donc à un Bac pro en 3 ans. Au passage, on supprime des postes, on ferme certaines filières…] ont devancé et dépassé la journée nationale appelée par les principaux syndicats de l’Éducation. Au niveau d’une académie ou de villes voisines, des rencontres ont eu lieu, volontairement (lycéens en grève manifestant devant d’autres établissements pour appeler leurs camarades à débrayer) ou non (des profs du 93 et du 94 se sont retrouvés par hasard au même moment à manifester devant le rectorat de Créteil). Des lycées et collèges ont été bloqués plusieurs jours de suite, les enseignants ont parfois fait grève toute une semaine…

Donc, le manque d’infos (qu’on ne peut pas mettre entièrement sur le dos des médias classiques : c’est aussi à nous de plus et mieux communiquer sur nos luttes ou de chercher des infos : vous êtes tombés sur ce site, non ? c’est par hasard ? tant mieux !) n’aide pas à avoir une vision claire des changements en cours.

Cela n’empêche pas des conflits nombreux de se développer, au point de sérieusement perturber l’économie, même si c’est a priori moins visible que quand ni trains ni métros ne circulent et que les journaux titrent tous sur la galère de ceux qui vont bosser quand même (en taisant systématiquement que bien des gens en profitent pour ne pas aller au taf et faire autre chose).

Prenons l’Île de France ces derniers mois : grève des éclusiers qui a eu des incidences dans la livraison par voie fluviale, grève des chauffeurs des lignes Sqybus (78) et CIF (93, 77, 95), nombreux conflits à la Poste, du guichet aux centres de tri, blocage ou occupation de nombreuses entreprises : l’Imprimerie Nationale, Areva, des dépôts de bus, des collèges ou lycées, sans compter les embouteillages sur des routes nationales coupées par des manifestations de jeunes ou de salariés en colère !

Côté qualitatif, plusieurs éléments intéressants, en particulier le rapport des grévistes avec les syndicats, et, ce qui me paraît lié, la durée des conflits, mais aussi la nature des revendications.

Ces 10 dernières années, de nombreux conflits étaient liés à des fermetures d’entreprises et des licenciements collectifs. Ces conflits-là existent toujours, mais on a le sentiment que les salariés se font à l’idée, non pas qu’il est normal ou nécessaire d’être licencié, loin de là, mais qu’il faut simplement en tirer le maximum (financièrement avec le montant des primes de licenciement, mais aussi dans le contenu du plan social), et qu’il ne sert pas à grand-chose de faire confiance aux promesses de reclassement avec suivi par un cabinet privé, coaching ou autre.

Un des enjeux du conflit à l’Imprimerie Nationale concernait les mesures de reclassement, et ce que les futurs chômeurs seraient en droit d’attendre… ou en devoir d’accepter. Au départ, l’accord présenté prévoyait que si les salariés licenciés ne retrouvaient pas de boulot, au bout d’un an, ils étaient tenus d’accepter des propositions dans un périmètre de 100 km… Ce qui n’a pas plu à des personnes qui ont construit leur vie en région parisienne, et n’ont pas l’intention de se laisser imposer des changements de cet ordre.

Signalons qu’à ce niveau-là, les luttes de salariés et celles de chômeurs se rejoignent, puisque ces derniers se battent eux aussi contre l’emploi non choisi, l’orientation forcée vers les métiers en tension. Et les futurs discussions des «partenaires sociaux» sur la définition d’une offre d’emploi valable aura des conséquences pour tous : salariés, futurs licenciés, chômeurs indemnisés par l’Assedic, Rmistes en voie de passer sur le RSA…

Donc les luttes «défensives» sont toujours là, mais les luttes offensives reprennent du poil de la bête. C’est ce que les Échos traduisent par «la grève pour défendre [le] pouvoir d’achat», mais la référence constante, aussi bien médiatique, politique que syndicale au pouvoir d’achat est extrêmement restrictive et limitative.

Oui, les hausses de salaire et/ou les primes sont une revendication récurrente. Mais ça ne signifie pas que les salariés le font juste pour consommer plus, acheter une nouvelle télé et faire tourner l’économie capitaliste (car c’est ce qui est en filigrane de la notion de pouvoir d’achat : non pas le bien être des salariés, des chômeurs, des retraités, des étudiants, mais une source de profits pour les entreprises… et l’État au passage, merci la TVA).

Car ce n’est pas tant le pouvoir d’achat qui est en baisse (parce que nous devrions être convaincus qu’il faut qu’il augmente, tout comme les profits des entreprises, qui doivent non seulement être plus importants d’une année sur l’autre, mais augmenter plus et plus vite, sinon, c’est le fameux «ralentissement de la croissance») que les prix qui augmentent : loyers, transports, vêtements, garde d’enfants ou frais de scolarité ; et que la redistribution sociale qui disparaît : destruction du logement social, privatisation des retraites et de la couverture maladie, diminution des moyens accordés à l’enseignement public ou à l’hôpital, baisse des indemnisations du système de Sécurité Sociale hérité des luttes de la 2e guerre mondiale et de l’après-guerre [C’est juste un constat, ça ne veut pas dire que c’était parfait avant : le logement social a démarré difficilement et s’est construit pour résorber une crise plus que pour bien loger ceux qui en avaient besoin, l’indemnisation chômage est venue près de 15 ans après le reste et a très vite été revue à la baisse, et les immigrés des décennies passées n’ont eu de glorieuses que leurs luttes…].

Autre source de la revendication d’augmentation de salaires : les bénéfices de l’entreprise. Ben oui, on en revient à un basique : le capitalisme, c’est quelques uns qui gagnent de l’argent grâce au travail des autres, et la lutte des classes, c’est tout ce qui va dans le sens de changer cet état de fait, sans s’arrêter à une simple répartition équitable des richesses.

À juste titre, les Échos notent le retour d’augmentations de salaire collectives, et non plus strictement individuelle en fonction de l’évaluation de chacun, des objectifs atteints, de la productivité… Un dirigeant d’une société de conseil explique qu’il y a actuellement une «remise en cause globale du management par objectif, en raison notamment du stress qu’il engendre», et un autre que malgré le développement de la part variable de la rémunération (qui dépend donc de l’atteinte d’objectifs chiffrés), «les entreprises constatent que les résultats ne sont pas aussi bons qu’escomptés» : les salariés ne se laisseraient donc pas menés par le bout de la carotte ?

La plupart des luttes récentes ne se résument d’ailleurs pas à de simples augmentations de salaires. Des revendications sur les conditions de travail sont quasi systématiquement présentes, même s’il n’est pas évident d’avoir des infos précises et détaillées à ce sujet-là. Les conducteurs de bus des Courriers d’Ile de France parlent de la longueur de leur journée de travail, de la durée des pauses entre deux tournées. Leurs collègues des Cars Perrier ont, entre autres, gagné d’être de repos un week-end sur deux. Les ouvriers de l’usine L’Oréal de Rambouillet profitent de la grève pour rappeler que 80% d’entre eux ont des problèmes musculaires liés aux gestes répétitifs du travail posté…

C’est peut-être la grève des ouvriers de Citroën Aulnay au printemps 2007 qui a la première inauguré ce retour de l’envie de gagner plus par la lutte, et donc pas seulement de réagir à telle ou telle décision de la direction, et des grèves longues.

Car les conflits ne se contentent pas d’être nombreux, ils sont aussi souvent longs. Aussi longs que nécessaire pour obtenir satisfaction. Et si on lit entre les lignes des articles de presse, c’est bien la volonté des grévistes qui fait durer la grève, bien plus que celle des représentants syndicaux.

Ainsi lors de la grève des chauffeurs des Cars Perrier (rachetés il y a deux ans environ par une filiale de la RATP), un protocole de sortie de crise a été signé par les syndicats et RATP Développement le lundi 3 mars 2008. «Si, demain [le 4/03/08], nous obtenons une réévaluation de nos salaires comme nous le souhaitons depuis le début, les chauffeurs pourraient reprendre le service dès mercredi matin», indiquait Pascal Hautot, le représentant de la CGT. Sauf qu’il a fallu négocier jusqu’au vendredi 7 mars, et que la reprise du travail a été fixée au 10… Mais ça valait le coup de tenir bon, puisque hormis le paiement des jours de grève (3 semaines, mais les retenues seront étalées sur 6 mois), toutes les revendications ont été satisfaites.

Dans certains cas, le fossé entre travailleurs en lutte et syndicalistes est encore plus perceptible : lorsqu’une centaine d’agents de maintenance d’EuroDisney se met en lutte le 26 février 2008, suite à une réorganisation des plannings et des zones d’intervention, le délégué UNSA explique à l’AFP que le mouvement est à l’initiative des salariés et non des syndicats, qui avaient par ailleurs quelques semaines auparavant envoyé une alerte sociale à la direction. Un représentant de la CFDT fait encore mieux, en expliquant que la réorganisation «peut avoir du bon, c’est la façon dont elle est présentée qui pose problème».

Ce genre de situations se retrouve à l’intérieur d’un même syndicat. Lorsque des salariés de la Snecma envahissent par surprise le siège social de Courcouronnes (Essonne) le 22/02/08, la direction porte plainte pour dégradations. «C’est vrai qu’il y a eu des actions un peu fortes», reconnaît Frédéric Bourges, secrétaire CGT. «Il n’y a eu que quelques plantes renversées et une poignée de porte cassée», assure Manuel Sanchez, délégué CGT… tous deux cités par le Parisien, mais dans des éditions départementales différentes.

Ces divergences entre salariés en lutte et responsables syndicaux ne sont pas nouvelles, mais il semble que les salariés en lutte soient de plus en plus enclins à en tirer les conséquences, soit en s’organisant en dehors des syndicats ou sans en attendre l’aval, soit en imposant aux responsables syndicaux leurs exigences.

De quoi espérer, donc, si cette tendance se confirme…

Collectif RTO, 9 mars 2008

Avis à ceux qui voudraient confirmer, compléter ou nuancer ces constatations ou partager le déroulement d’une lutte. Envoyez donc vos textes, vos témoignages ou si c’est court, publiez un commentaire !

 

Publié dans Colère ouvrière

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