Amboise : Retour sur une enquête de gendarmerie à l'école

Publié le par la Rédaction

undefinedQue s’est-il passé, ou qu’a-t-on cherché à faire passer dans la tête des gendarmes d’Amboise, venus enquêter dans une école primaire de cette ville qui accueille beaucoup d’élèves d’origine étrangère, en ce 24 janvier 2008, jour de grève dans l’Éducation nationale ? Le journal local La Nouvelle République du Centre-Ouest du 2 février 2008 nous apprend en effet que, dans le but de faire le point sur une enquête concernant la prévention de la délinquance des mineurs lancée deux ans auparavant, les gendarmes cherchaient auprès de la direction de l’école des renseignements sur le «profil ethnique» des élèves. Interrogés sur cette étonnante initiative, les autorités préfectorales et municipales, ainsi que celles de l’Éducation nationale, assurent ne pas être à l’origine de ce qu’elles nous incitent à considérer comme une regrettable «bavure», qu’elles désapprouvent formellement.

Devons-nous nous contenter de ce désaveu, et considérer le dossier comme clos ? Certainement pas, car nous sommes en droit de nous interroger sur les trois aspects  essentiels de cette affaire :
1/ Pourquoi une enquête sur la prévention de la délinquance auprès des enfants d’une école primaire, c’est-à-dire auprès d’enfants âgés de 6 à 11 ans ?

2/ Pourquoi une telle enquête implique-t-elle de dresser un «profil ethnique» des élèves ?

3/ Comment des gendarmes en sont-ils venus à considérer qu’il était normal et légitime d’exiger ce type de renseignements des enseignants ?

À ces trois points, nous proposons les réponses suivantes :

Le 5 mars 2007 était promulguée une loi, en préparation au ministère de l’Intérieur depuis 2003, et en discussion au sein d’une commission parlementaire depuis 2004, loi dite de «prévention de la délinquance» qui préconise de dépister les futurs délinquants dès la maternelle, à partir d’un «profil» social, familial, psychologique et scolaire, établi sur la base des renseignements donnés par les directeurs d’établissements scolaires, l’Inspection académique, les éducateurs et les assistants sociaux, profil destiné au maire de la commune — et par suite à tous les participants des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), dont les autorités judiciaires et policières. Cette loi de 2007 ne fait que couronner et officialiser des pratiques anticipées à maints endroits par les municipalités, la police et la gendarmerie, imprégnées de cette idéologie sécuritaire de café du commerce qui inspire certaines politiques locales depuis plusieurs années, ainsi que les parlementaires dont le maître à penser en la matière est le député Jacques-Alain Bénisti, auteur de deux rapports publiés en 2004 et en 2005 dont nous recommandons la lecture, particulièrement édifiante pour comprendre comment une telle loi vise les nouvelles «classes dangereuses» et en particulier leur jeunesse.

Du profil familial et social de l’enfant potentiellement délinquant au profil ethnique, il y a une incontestable continuité. Il s’agit d’identifier a priori les familles jugées «fragiles», celles qui ne sont pas bien «intégrées» socialement, les parents qui, submergés par des difficultés sans nombre (pauvreté, précarité, problèmes de logement, etc.) vont être désignés comme des parents «défaillants», sans autorité sur leurs enfants… ce qui va «naturellement» amener ces derniers à devenir précocement des délinquants. Et les rapports Bénisti nous disent clairement où nous allons trouver les familles répondant à ce «profil» : dans les classes populaires les plus précarisées, les moins «intégrées», celles «où on ne parle pas français à la maison». Ces nouveaux parias, ces nouvelles classes dangereuses qui habitent les «quartiers sensibles», on l’aura compris, ce sont les familles immigrées.

La conclusion de tout ceci ? Les gendarmes d’Amboise n’ont pas fait ce qu’ils ont fait par hasard ou par maladresse. Ils l’ont fait parce que pour eux, comme pour ceux qui inspirent ces lois et ces pratiques, tout cela est logique. Devant l’indignation soulevée par cette enquête à Amboise, la Préfecture s’est tactiquement désolidarisée de ce qu’elle veut nous faire prendre pour une bavure. Ce n’est pas une bavure, tout juste un peu d’excès de zèle.

Ce qui est grave et très inquiétant, c’est de constater que tout semble s’installer pour provoquer ou conforter chez nos concitoyens un racisme à l’égard de ces «indésirables» contraints de fuir leurs racines pour tenter de survivre dans notre illusoire eldorado. Il convient donc de redoubler de vigilance et de dénoncer avec force toutes les tentatives insidieuses pour alimenter la peur de l’autre, et,  partant, nous enfermer dans une forteresse paradoxalement vulnérable.

RESF37, mars 2008

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