À quoi sert la prison ?

Publié le par la Rédaction

undefinedIl serait faux de dire de la prison qu’elle est un sujet tabou : on parle régulièrement des prisons, et paradoxalement, souvent pour en dire qu’elles représentent des zones d’ombre de notre société — ce que reconnaît le pouvoir politique lui-même [Sarkozy le reconnaît lui-même dans Le Monde en mars 2007, en qualifiant les prisons de «zone d’ombre de notre république»], alors qu’il est responsable de l’opacité entretenue par l’institution sur elle-même (opacité paroxystique dans le cas de décès, qu’on ne peut, avec les militants, que qualifier de «suspects» en l’absence d’enquête officielle indépendante et sérieuse [Voir par exemple les «affaires» Jawad Zaouiya et Mehdi Rezaga, parmi d’autres résumées sur cette page ; voir, liée à ces affaires, l’action de l’Association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en détention (AFLIDD)]).

La prison se trouve d’une part au centre d’un discours sécuritaire : elle est présentée comme une nécessité dans une société où la criminalité serait devenue une réalité quotidienne. Michel Foucault a ainsi souligné dans Surveiller et Punir (1975) l’utilité politique du «fait divers criminel», qui «par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage». Le respect de la loi est légitimé en soi («la loi c’est la loi») ou par sa fonction de protection de la cohésion d’une société. La prison est donc abordée sur le thème de la répression nécessaire et par le prisme loi-police-justice-prison.

D’autre part la prison est au cœur d’un discours critique à dimension humanitaire : le non respect des droits de l’Homme, la brutalité des surveillants pénitentiaires, la difficulté de voir les familles, les contrariétés quotidiennes mais aussi les souffrances physiques et mentales réelles sont à raison dénoncés. On ressort alors du placard le thème de la réforme des prisons, suite à la révélation de quelque scandale. Ainsi, la publication du livre de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de la Santé en 2000 avait suscité des réactions d’effroi dans le milieu politique, sans pour autant que cela soit suivi d’effet, si bien que Loïc Wacquant a pu noter que ces dénonciations «peuvent s’avérer contre-productives en créant l’illusion qu’on s’est saisi du problème alors qu’on n’a fait que l’éviter».

Car ces deux approches occultent une question proprement politique : à quoi sert la prison ? Quelle(s) fonction(s) remplit l’institution prison ? Qu’attend-on réellement d’elle ? Pouvons-nous encore seulement croire que la prison «guérit» ou qu’elle aide à empêcher ou même à réduire la criminalité ? Quelle utilité la prison incarne t-elle aux yeux du pouvoir, pour que celui-ci assure son maintien, malgré son échec évident ?


Le perpétuel échec de la prison

«Admettons que la loi soit destinée à définir des infractions, que l’appareil pénal ait pour fonction de les réduire et que la prison soit l’instrument de cette répression ; alors il faut dresser un constat d’échec.»
Michel Foucault.

La prison trouve une forme de légitimité dans la fonction sociale qu’on lui prête : elle aiderait, dans une représentation quelque peu pastorale, ceux qui se sont égarés à retrouver le droit chemin. La prison tirerait son utilité de son rôle de réhabilitation et de resocialisation. Le/la détenu·e pourrait donc théoriquement redevenir un·e citoyen·ne de la société après avoir payé sa dette et réappris les règles qui régissent la vie en commun.


Cette institution d’orthopédie du corps social est cependant tout sauf une machine à «guérir» : aujourd’hui en France — ce chiffre est celui, officiel, de l’administration pénitentiaire — un·e détenu·e se suicide tous les trois jours [Ces chiffres rejoignent celui évoqué dans l’étude du docteur Sophie Baron-Laforet de 125 suicides par an en prison, voir : «Repérage du suicide en prison et éléments contextuels», 2000] (ce taux est parmi les plus élevés du monde, et il nous laisse estimer le nombre des tentatives qui n’aboutissent pas). Les pathologies psychiques résultant de la détention sont extrêmement nombreuses et personne n’ose plus affirmer que la prison aide d’une part à aller mieux, d’autre part à se «réhabiliter». «Certains s’en tirent ? Oui, comme d’un cancer du foie. On est tenté de croire alors au miracle», écrit Catherine Baker dans Pourquoi faudrait-il punir ? (2004). Les témoignages de détenu·e·s laissent également peu d’illusions : «On vit dans un manque perpétuel. Si l’enfer existe, il doit ressembler à cela.» [J.-P. Guéno, J. Pecnard, Paroles de détenus, lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000. Témoignage d’Idora, prisonnière politique basque, p.17] Personne ne peut plus même feindre de croire que les passages à tabac, les privations, le froid, la solitude, l’absence d’intimité, aident à une quelconque «resocialisation». Pas de miracle : personne ne «s’améliore» à trois dans une cellule de 9m².

Et que penser de la «resocialisation» de personnes qui ne sont pas encore considérées comme «désocialisées», c’est-à-dire qui ne sont pas encore condamnées ? Elles représentent 35% de la population carcérale en France [Chiffres au 1.08.2005, GNCP (Groupe National de Concertation Prison) «La prison ça n’arrive pas qu’aux autres !», questionnaire «La prison en France» et réponses correspondantes] : 35% des détenu·e·s sont littéralement enfermées pour rien, en attente de leur jugement. Ces accusé·e·s sont ensuite la plupart du temps condamné·e·s : libérer ces personnes serait apparemment un aveu trop criant de l’absurdité de la situation. Le jugement constitue a posteriori une légitimation du temps de détention déjà effectué.

On dit aussi que la prison a un effet curatif : les anciens détenus seraient «réintégrés» à la société, «éduqués» et à nouveau «normaux», leur «pathologie sociale» serait définitivement soignée. À l’opposé de cette vision des choses, nous devons constater que les ex détenus reviennent fréquemment à l’intérieur des prisons, et pas en qualité de visiteurs. Un surveillant de prison : «La réinsertion donne bonne conscience à certains. Pas à des gens comme moi, mais aux politiques. En maison d’arrêt c’est pareil. Combien j’en ai vu me dire, “Chef, vous inquiétez pas, je reviendrai jamais !” et paf ! six mois après…» [Cité par Loïc Wacquant dans «La prison est une institution hors-la-loi», op.cit., source originelle : Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 36]. Il est assez difficile d’estimer le taux de récidive (principalement en raison de la difficulté à établir une définition commune : parle-t-on de récidive uniquement lorsque le même délit ou crime est à nouveau commis ? Prend-on en compte les peines non privatives de liberté ?). Un chiffre peut cependant nous aider à évaluer la situation : 46% des ex détenu·e·s sont à nouveau condamné·e·s (pour un autre motif) et réincarcéré·e·s dans les cinq ans suivant leur libération [Chiffre cité dans le test «La prison ça n’arrive pas qu’aux autres», op. cit., source originelle : Étude d’Annie KENSEY et de Pierre TOURNIER sur la récidive, mars 2004]. Ce constat empirique donne tout son sens à cette phrase de M. Foucault :
«On dit que la prison fabrique des délinquants ; c’est vrai qu’elle reconduit presque fatalement devant les tribunaux ceux qui lui ont été confiés.»

L’échec de la prison est donc double :

— Premièrement les individus placés aux mains du système pénal ne vont pas «mieux» : suicides, viols, souffrances physiques et morales, etc. empêchent toute «amélioration», et bien pire brisent littéralement les détenus.

— Deuxièmement les individus ne semblent pas guéris de la pathologie qu’on a cru déceler en eux : le taux de récidive nous montre que la prison ne peut en aucun cas servir à diminuer la criminalité. Elle offre même parfois un espace de rencontre où de nouveaux réseaux et de nouvelles complicités peuvent se créer.

Je laisse ici de côté la conception de la peine pour la peine, considérant qu’elle ne relève pas d’une théorie de la prison, mais d’une forme de vengeance non argumentée. On pourrait à vrai dire aller plus loin que cette impression d’irréflexion du «ça leur apprendra», en disant que la peine-souffrance (c’est-à-dire qui n’a d’autre but que la punition) peut être indirectement un discours à la population externe aux prisons : «Surveillez votre comportement, car vous savez ce que la prison représente comme somme de douleurs» ou qu’elle peut «servir de leçon» aux personnes qui s’y sont frottées. Dans cette perspective aussi, l’échec est évident, au regard de la récidive.


Malgré cet échec patent de la prison nous ne constatons pas de recul dans la politique pénale, bien au contraire : nous pouvons observer une nouvelle vague massive d’emprisonnements dans les dix dernières années, motivée notamment par la politique de la «tolérance zéro». Pourquoi ?

«Mais peut-être faut-il retourner le problème et se demander à quoi sert l’échec de la prison ; à quoi sont utiles ces phénomènes que la critique continûment dénonce : maintien de la délinquance, induction de la récidive, transformation de l’infracteur d’occasion en délinquant d’habitude, organisation d’un milieu fermé de délinquance.»
Michel Foucault.

Tâchons de dévoiler les fonctions réelles qu’occupe la prison dans notre société.



L’archipel carcéral et l’extension du système disciplinaire

«On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ?»
Foucault.

Un réseau continu


On peut penser la prison comme partie d’un système général – le système disciplinaire. Selon M. Foucault, il n’existe pas de différence essentielle entre le pouvoir qui s’exerce en prison et celui qui s’exerce dans le reste de la société : il se refuse à percevoir la discipline et la surveillance uniquement derrière des barreaux. Mais il ne s’agit pas ici d’une banalisation des conditions de détention, car demeure un «seuil terrible qui sépare le monde ordinaire de celui de la prison» (Alain Brossat). Il s’agit bien plus d’une possibilité théorique de penser la continuité d’un pouvoir, sa transversalité (sous différentes modalités) à travers divers lieux. La prison est un degré — et certes le degré le plus élevé — d’un pouvoir disciplinaire. S’il est essentiel de dénoncer l’intolérable de la situation à l’intérieur des prisons, on ne doit pas détourner son attention des disciplines qui encadrent notre vie. Ce sont les mêmes, qui se révèlent cependant de façon plus brutalement évidente dans les prisons : «la prison ne représente pas du tout le déchaînement d’un pouvoir d’une autre nature, mais juste un degré supplémentaire dans l’intensité d’un mécanisme qui n’a pas cessé de jouer dès les premières sanctions» (Foucault). Pas de différence de nature, mais une différence de degré.

Foucault parle également d’un «archipel carcéral [qui] transporte cette technique de l’institution pénale au corps social tout entier» et d’une «grande trame carcérale [qui] rejoint tous les dispositifs disciplinaires, qui fonctionnent disséminés dans la société». Le «continuum carcéral» symbolise ainsi la réussite d’une société disciplinaire dans laquelle les disciplines sont une expression du pouvoir, des dispositifs de pouvoir et non de simples instruments du pouvoir. Schématiquement, le pouvoir ne fonctionne plus tant sur le mode vertical (comme au Moyen Âge) entre le roi et ses sujets que comme un réseau de contraintes, de rapports de pouvoir, de lois, de dispositifs et de techniques. Le pouvoir de juger et de punir n’est plus le privilège du roi, du souverain, du puissant. Ces pouvoirs se sont partagés et diffusés, conséquence du «morcellement du pouvoir légal de punir» : «toute une armée de techniciens est venue prendre la relève du bourreau (…) les surveillants, les médecins, les aumôniers, les psychiatres, les psychologues, les éducateurs». Ces nouveaux personnages indiquent une nouvelle nature du pouvoir : la figure clef n’est plus celle du bourreau mais du technicien de vie. Nous entrons alors dans l’ère des disciplines qui représente un affinement et une complexification du pouvoir.

Définition de la discipline

«La “discipline” ne peut s’identifier ni avec une institution, ni avec un appareil ; elle est un type de pouvoir, une modalité pour l’exercer, comportant tout un ensemble d’instruments, de techniques, de procédés, de niveaux d’application, de cibles ; elle est une “physique” ou une “anatomie” du pouvoir, une technologie.»

Les disciplines représentent originairement des méthodes de contrôle du corps et consistent en une coercition constante du corps dans le détail. Foucault éclaircit ce point par un exemple : l’essentiel n’est plus que l’écolier parvienne à produire une page d’écriture à l’école, mais la façon dont il l’écrit, la façon de tenir son stylo, la façon qu’il a de se tenir, des doigts jusqu’aux pieds. On peut voir le même type de pouvoir à l’œuvre en prison, où on n’apprend pas aux prisonniers d’activité utile (comme le tressage des cordes par exemple : qui peut exercer un métier en dehors de la prison avec cette formation ?). La formation à un futur métier n’est précisément pas ce qui importe en prison. Le but est «le sujet obéissant, l’individu, assujetti à des habitudes, des règles, des ordres, une autorité qui s’exerce continûment autour de lui et sur lui, et qu’il doit laisser fonctionner automatiquement en lui». Ce projet de «former un sujet d’obéissance plié à la forme à la fois générale et méticuleuse d’un pouvoir quelconque» se trouve au cœur du système disciplinaire. Le corps devient objet de savoir, porteur et relais d’un réseau de pouvoir continu.


Selon Foucault, bien plus qu’un pouvoir, il y aurait des pouvoirs et des réseaux de pouvoir : des relations de pouvoir en tension et en mouvement permanents. Le pouvoir est bien plus une stratégie, une tactique, qu’une qualité ou une propriété. Ce pouvoir ne se possède pas mais s’exerce. La question n’est pas celle du détenteur du pouvoir : chacun·e est un relais du pouvoir, (et partout où il y a pouvoir, il y a résistance). Enfin il importe de ne pas considérer uniquement la dimension répressive du pouvoir, mais de prêter attention au fait que le pouvoir est aussi productif.

Ce projet d’assujettissement rencontre des intérêts économiques : les disciplines ont émergé dans le cadre du capitalisme naissant et d’une nouvelle façon de faire de la politique : la gouvernementalité.



L’utilité économique de la prison

«Cet investissement politique du corps est lié, selon des relations complexes et réciproques, à son utilisation économique ; c’est, pour une bonne part, comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n’est possible que s’il est pris dans un système d’assujettissement […] ; le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti

Selon l’auteur de Surveiller et punir la prison forme, presque physiquement, des personnes dans un but également économique. L’utilité n’est pas directe, au sens où on ne forme pas les détenu·e·s à un métier et où le travail effectué à l’intérieur des murs ne rapporte pas beaucoup d’argent à l’administration pénitentiaire (même s’il faut rappeler que l’exploitation de la main d’œuvre détenue est réelle et scandaleuse [
Séverine Vatant, dans un article de juin 2003 dans Le Monde diplomatique, rappelle qu’en France l’activité salariée en prison est en moyenne rémunérée 3 euros par heure. («Droit du travail au rabais pour les détenus»). Le documentaire «dossier Scheffer» diffusé sur Arte le 8 septembre 2007 sur la prison de Saint Quentin aux États-Unis évoque quant à lui un salaire horaire correspondant à environ 20 centimes d’euros, pour des travaux pénibles.]). Mais on habitue les détenu·e·s à se lever tôt, à obéir aux ordres, en bref : à se soumettre à un pouvoir. «L’utilité du travail pénal ? Non pas un profit ; ni même la formation d’une habileté utile ; mais la constitution d’un rapport de pouvoir, d’une forme économique vide, d’un schéma de la soumission individuelle et de son ajustement à un appareil de production.»

Les détenus doivent également «réapprendre» en prison un certain nombre de principes jugés fondamentaux comme celui de propriété privée (et on peut penser le fait qu’on les dépossède de quasiment tout comme un apprentissage en négatif de l’importance de la propriété privée). Même si Foucault rechigne à employer une terminologie marxiste, il est bien question d’un «justice de classe» dans Surveiller et punir : les personnes qui font l’expérience de la prison sont très majoritairement pauvres. «L’institution prison, c’est pour beaucoup un iceberg. La partie apparente, c’est la justification : “Il faut des prisons parce qu’il y a des criminels.” La partie cachée, c’est le plus important, le plus redoutable : la prison est un instrument de répression sociale. Les grands délinquants, les grands criminels ne représentent pas 5% de l’ensemble des prisonniers. Le reste, c’est la délinquance moyenne et petite. Pour l’essentiel, des gens des classes pauvres

Loïc Wacquant poursuit cette analyse de la prison par le prisme économique et prouve de manière sociologique l’intuition de Foucault : aux États-Unis deux tiers des détenus proviennent de foyers qui disposent d’un revenu inférieur à la moitié du seuil de pauvreté. Il ne s’agit pas d’un hasard : cette politique pénale constitue une nouvelle manière de gérer la misère. En effet, la misère n’est plus prise en charge par la main gauche de l’État — c’est-à-dire par l’aspect social de l’État (sécurité sociale, éducation, santé…) — mais par sa main droite — c’est-à-dire la police, la justice, la prison. Bien plus, il s’agirait d’un passage de l’un à l’autre dans un sinistre jeu de jonglage entre les deux mains : la politique pénale permettrait de gérer et dissimuler les conséquences du retrait de l’État providence : «là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons». Wacquant parle d’une «transition historique de l’État-providence à l’État-pénitence».

Wacquant procède à un constat sociologique : qui se trouve en prison ? Il prend également en considération la population qui est «sous main de justice», à savoir les personnes, qui, sans être incarcérées, sont placées sous contrôle judiciaire, enregistrées dans les fichiers de la police, condamnées à des peines dites «légères» : amendes, travaux d’intérêts généraux… Aux États-Unis il constate une surreprésentation d’une population masculine, jeune, très pauvre et de couleur (dans l’ordre d’importance : noire et hispanique). Suite à ce constat il pose la question suivante : dans quelle mesure cette incarcération est utile aux yeux du pouvoir ? Quel intérêt économique peut avoir le pouvoir à construire toujours plus de nouvelles prisons et à les remplir ?

La prison et le marché déqualifié du travail

Wacquant avance l’idée qu’enfermer de nombreuses personnes au chômage entraîne une réduction artificielle des chiffres du chômage. Une partie des chômeurs est en effet ainsi retirée de la statistique. Selon Wacquant, la prison aurait retiré pendant les années 90 deux points à l’indice du chômage aux États-Unis. Je serais personnellement prudente avec cette analyse : tout d’abord parce qu’il ne cite aucune étude précise et ensuite parce que le pouvoir n’a pas besoin de la prison pour baisser artificiellement le taux de chômage. À cet égard, il suffit de se souvenir de la polémique autour des chiffres officiels du chômage en France, remis en cause par des statisticiens et chercheurs de la DARES (Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques) par exemple. Il est beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux d’arranger des chiffres que de jeter des gens en prison pour faire baisser un taux de chômage, même si on comprend que cet effet collatéral soit appréciable.

La deuxième hypothèse de Loïc Wacquant me paraît beaucoup plus pertinente : la prison servirait à ajuster la population à une économie néo-libérale. Le but serait de remettre au travail les personnes qui rechignent à accepter une activité rémunérée dans des conditions dégradées et dégradantes. Et dans les faits «les anciens détenus ne peuvent guère prétendre qu’aux emplois dégradés en raison de leur statut judiciaire infamant». On sait aussi très bien que pour bénéficier d’une libération conditionnelle, les détenus ont tout intérêt à présenter un contrat d’embauche (ou une promesse d’embauche). Illes sont ensuite placé·e·s sous le contrôle d’un juge d’application des peines, pour qui le facteur emploi est un critère décisif. Dans le système américain les détenus et les condamnés sont en général exclus du système de sécurité sociale (sur le principe : un manquement à la loi conduit à une suspension des droits sociaux. Les droits ne vont pas de soi, et doivent être mérités, ils ne sont que la contrepartie de devoirs). Pour toutes ces raisons il apparaît cohérent de voir la prison comme une institution soutien à une politique d’ajustement de la population à la précarité.

Prison et assistance sociale

L. Wacquant pense également le rapport entre prison et système d’assistance sociale : selon lui, c’est un contrôle en continu (ou du moins l’ambition) qui est à l’œuvre. Tout comme les ex détenu·e·s, les récipiendaires de l’aide sociale sont de plus en plus contrôlé·e·s, selon l’idée que de telles aides ne vont pas de soi et que l’État ne peut être aveuglément généreux : «c’est le thème, canonisé depuis par Tony Blair, des “obligations de la citoyenneté” qui justifie la mutation du welfare en workfare». On instaure ainsi une différence entre «bons» et «mauvais» pauvres, c’est «l’idée que les “mauvais pauvres” doivent être repris en main (de fer) par l’État». La vie des bénéficiaires d’aide sociale est de plus en plus soumise à une intrusion de la part de l’État. Wacquant donne un exemple saisissant :
«La “réforme” du welfare avalisée par Clinton en 1996 soumet les récipiendaires de l’aide publique à un fichage intrusif et instaure une supervision étroite de leurs conduites — en matière d’éducation, de travail, de drogue et de sexualité — susceptibles de déboucher sur des sanctions tant administratives que pénales. (Par exemple, depuis octobre 1998, dans le Michigan, les allocataires d’aides doivent obligatoirement se soumettre à un test de dépistage des stupéfiants, à l’instar des condamnés en liberté surveillée ou conditionnelle).»
Il parle à cet égard d’un «État libéral-paternaliste naissant» et voit une complémentarité entre ces deux organes de contrôle de la population pauvre (parce qu’il s’agit toujours de la même population qu’on retrouve dans les prisons et dans le système d’allocations : les plus démunis). Selon lui, cette complémentarité fonctionne d’une manière sexuellement différenciée : la composante pénale s’occupe principalement des hommes, tandis que la composante sociale s’adresse plus aux femmes et aux enfants. De plus en plus de personnes sont exclues du système de sécurité sociale pendant que de plus en plus de personnes entrent en prison. L’auteur explique qu’il n’a été possible d’attribuer de plus en plus de moyens à la police (nouvellement équipée, mieux payée) et aux prisons (il se construit toujours plus de prisons) qu’en réduisant sensiblement et dans un mouvement inversement proportionnel le budget social.

«L’augmentation des budgets et des personnels consacrés à l’emprisonnement n’a été possible qu’en amputant les sommes vouées aux aides sociales, à la santé et à l’éducation. Ainsi, alors que les crédits pénitentiaires du pays augmentaient de 95% en dollars constants entre 1979 et 1989, le budget des hôpitaux stagnait, celui des lycées diminuait de 2% et celui de l’assistance sociale de 41%. L’Amérique a fait le choix de construire pour ses pauvres des maisons d’arrêt et de peine plutôt que des dispensaires, des garderies et des écoles.»

La privatisation du pouvoir de punir


Si M. Foucault se refuse à voir dans les prisons une utilité économique directe, cela tient peut-être au fait qu’il n’a pas vu le développement d’une forme de management carcéral. Les prisons sont en effet presque devenues des entreprises parmi d’autres. De plus en plus de firmes privées à but lucratif gravitent autour de la prison : blanchisserie, sécurité, cuisine : ces activités (entre autres) sont de plus en plus confiées à des sous-traitants. L. Wacquant parle à ce propos d’un «développement frénétique d’une industrie privée de l’emprisonnement». En 1983, il n’y avait aux États-Unis pas une seule place en détention dans des prisons privées, il y en aurait 276.655 en 2001. L’augmentation du nombre d’employés dans les prisons est aussi un indice probant : «Au total, la “pénitentiaire” comptait plus de 600.000 employés en 1993, ce qui fait d’elle le troisième employeur du pays».

L’ensemble de ces avantages économiques peut expliquer l’emballement pour une politique pénale de sévérité (comme celle de la «tolérance zéro»). Il serait pourtant selon nous naïf de croire que la prison ne doit son existence qu’à des raisons économiques. Cela reviendrait aussi à croire que nous avons à faire à des acteurs purement machiavéliques, motivés uniquement par une logique de rentabilité, en évacuant toute influence idéologique. Nous ne pouvons considérer la prison comme un simple instrument, en faisant semblant de croire que l’idéologie politique n’a aucune influence sur les relations de pouvoir.


Utilité politique de la prison : diviser pour mieux régner

L’invention de la délinquance

Dans Surveiller et punir M. Foucault formule explicitement l’idée selon laquelle l’échec perpétuel de la prison peut en fait être compris comme une réussite. La prison créerait en effet un milieu homogène : celui de la délinquance.

«La prison a fort bien réussi à produire la délinquance, type spécifié, forme politiquement ou économiquement moins dangereuse — à la limite utilisable — d’illégalisme.»
Michel Foucault.

Cette idée induit logiquement la question suivante : quel intérêt aurait le pouvoir à créer un milieu délinquant ? Pourquoi le (ou les) pouvoir(s) produirait ou renforcerait-il ce qu’il prétend combattre ? M. Foucault dirait que les illégalismes existent de toutes façons et que le projet de les éliminer serait illusoire. La création de «la délinquance» permet au moins, autant que possible de gérer ces illégalismes. Ceux-ci sont donc ramenés à un milieu particulier, plus facilement contrôlable : «un milieu délinquant bien fermé, bien noyauté par la police». En lieu et place d’une mouvance permanente d’infractions à la loi occasionnelles et disparates, susceptibles de se répandre, il est plus agréable pour le pouvoir de faire face à un groupe relativement circonscrit d’individus «délinquants». Cette catégorie représenterait également une utilité directe pour le pouvoir. Selon M. Foucault, ces délinquants auraient souvent servi d’auxiliaires de police : indics, briseurs de grève… Ce n’est pourtant pas à cet égard que le travail de Foucault est le plus convaincant. Sa conception de l’utilité indirecte de la délinquance est bien plus intéressante.


L’utilité de la délinquance : tracer une ligne de séparation entre prolétariat et «lumpenprolétariat»

«Parce que la délinquance est un signe d’insoumission, elle porte quelque chose de nous tous.»
Catherine Baker.

La spécification des illégalismes
suppose l’idée que le non respect de la loi serait réservé à une catégorie particulière. Une ligne hermétique est ainsi produite autour de la délinquance, ce milieu sombre et menaçant auquel il serait impossible de s’identifier. Les illégalismes, en portant atteinte à un système de lois bourgeoises (c’est-à-dire des lois qui favorisent la classe bourgeoise : le droit de propriété en est l’expression la plus éclatante) portent en eux (même si c’est rarement de façon intentionnelle) un potentiel politique de subversion. Selon Michel Foucault, après la Révolution Française (et après 1848 et 1870) une des grandes peurs de la bourgeoisie était l’émeute populaire. La prison serait alors devenue un moyen de briser les liens entre prolétariat et illégalisme. La prison mettrait de côté les individus potentiellement dangereux, afin qu’ils ne puissent servir de fers de lance pour des luttes sociales révolutionnaires. Il s’agirait de dresser une barrière étanche entre le prolétariat et ce que Michel Foucault nomme «la plèbe non prolétarisée» : «Coupure entre le prolétariat et la plèbe non prolétarisée, et je crois que des institutions comme la police, la justice, le système pénal sont l’un des moyens qui sont utilisés pour approfondir sans cesse cette coupure dont le capitalisme a besoin.»

Cette séparation est partie prenante d’un processus de moralisation de la population : la propriété est inculquée comme valeur et le vol est en conséquence érigé en crime (la sympathie avec le voleur de pain doit être réduite à néant). C’est dans ce même mouvement qu’émerge le pacifisme à destination des classes populaires : l’idée que la violence est un monopole de l’État et qu’elle est réservée aux institutions responsables de l’État.
«Quand on vous apprend à ne pas aimer la violence, à être pour la paix, à ne pas vouloir la vengeance, à préférer la justice à la lutte, on vous apprend quoi ? On vous apprend à préférer à la lutte sociale la justice bourgeoise.»
La prison produirait donc un discours implicite en direction du prolétariat : voulez-vous vraiment être apparentés à ce milieu répugnant de voleurs, de barbares sans morale, qui sont fainéants au travail pendant que vous vous tuez à la tâche ? Ces catégories et des divisions artificielles produisent des inimitiés à l’intérieur d’une population qui souffre objectivement des mêmes conditions d’exploitation. Et l’invention de la catégorie de la délinquance joue également un rôle central dans l’acceptabilité de la surveillance et du contrôle. L’existence d’une population bouc émissaire permet et légitime un contrôle policier étendu :
«Sans délinquance, pas de police. Qu’est-ce qui rend la présence policière, le contrôle policier tolérable pour la population, sinon la crainte du délinquant ?
L’époque de la mise en œuvre de ce discours est aussi celle des débuts du mouvement syndical et de l’élargissement du droit de vote : la bourgeoisie était prête (elle y était en quelque sorte forcée, si elle voulait éviter l’émeute) à concéder quelques droits au prolétariat, à la condition que ce prolétariat montre patte blanche et se démarque du lumpenprolétariat. Et c’est précisément à l’intérieur de ce processus de distinction que furent produites ces deux catégories : un milieu ouvrier, syndicalisé, respectable et digne de confiance, avec qui l’on peut mener des négociations, et un milieu quasi barbare de personnes délinquantes, insoumises et immorales. De fait, la bourgeoisie reconnaît au prolétariat une certaine légitimité en l’élevant au statut de partenaire dans un dialogue dit social. Ce processus de manipulation méprisable a pour autant permis, à une certaine époque, la reconnaissance de droits et d’exigences (droits syndicaux, droit de vote, possibilité d’une organisation de travailleurs face au patronat…). Il s’agissait pour la bourgeoisie d’un minimum nécessaire à concéder, pour continuer à faire accepter un système général d’exploitation. En résumé : jeter un os à ronger, pour se préserver de la morsure…

Mépriser les criminels et délinquants ou condamner les illégalismes, c’est donc rejoindre le parti de l’ordre.

Texte de Lucie sur le site Dissidence, décembre 2007



Bibliographie :
— BAKER Catherine, Pourquoi faudrait-il punir?, sur l’abolition du système pénal, Tahin Party, 2004.
— BARON-LAFORÊT Sophie, «Repérage du suicide en prison et éléments contextuels», 2000.
— BOURDIEU Pierre, Sur la télévision, Liber éditions, collection Raisons d’agir, 1996.
— BROSSAT Alain, Pour en finir avec la prison, La Fabrique éditions, 2001.
— ÉRIBON Didier, Michel Foucault, Champs Flammarion, 1993.
— FOUCAULT Michel, Surveiller et Punir, naissance de la prison, collections Tel, éditions Gallimard, 1975.
— FOUCAULT Michel, Dits et écrits I (1954-1975), éditions Quarto Gallimard, 2001.
— GNCP (Groupe National de Concertation Prison) «La prison ça n’arrive pas qu’aux autres !», questionnaire «La prison en France» et réponses correspondantes, 2005.
— GUÉNO Jean-Pierre, PECNARD Jérôme, Paroles de détenus, lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000.
— HADDAD Christian, «Les prisons en France», 2006.
— JACQUART Albert, avec la contribution de AMBLARD Hélène, Un monde sans prisons ?, éditions du Seuil, 1993.
— VASSEUR Véronique, Médecin-chef à la prison de la Santé, le Cherche midi éditeur, 2000.
— WACQUANT Loïc, Les prisons de la misère, éditions Raisons d’agir, novembre 1999.
— WACQUANT Loïc, «La prison est une institution hors-la-loi», 2000.

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