Une bien triste histoire

Publié le par la Rédaction

Cela nous est arrivé dans le XXe à Paris il y a maintenant un mois.

Un ami peut disparaître du jour au lendemain. Sans l’avoir voulu et sans être mort non plus. Un ami peut disparaître du jour au lendemain et vous pouvez mettre 20 heures à l’apprendre. Un ami peut réapparaître du jour au lendemain parce que c’est un homme bien, qu’il a des amis et des amis d’amis…

undefinedBoubaker a disparu une nuit parce qu’il traversait la Place de la Nation à proximité d’une voiture de police. Il n’était pas seul mais c’est à lui seul, brun aux yeux marrons et au teint bistre, que les policiers ont demandé ses papiers. Il n’en avait pas mais, fier de son nom, il l’a donné et l’ordinateur policier a parlé : Boubaker, sans papier, avait déjà l’obligation de quitter le territoire.

Cette nuit-là, les policiers étaient pressés. Dans un bureau du commissariat, ils lui demandent de se déshabiller. Fouille au corps, humiliation gratuite. C’est avant même de lui signifier sa garde à vue (et ses droits) qu’ils l’ont auditionné. Boubaker est fier et n'a pas honte de sa vie : aux policiers il dit sans détour qu’il est ici depuis neuf ans, marié à une Française mais séparé, comme tant d’autres couples… Parce que Boubaker est fier, il se dit qu’il a peut-être des droits. Il demande un avocat ; les policiers lui en promettent un, plus tard. Boubaker refuse de signer le PV d’audition. Tant pis. Nuit en cellule, mal de tête et pas le droit de fumer. Lorsqu’au matin Boubaker demande un médecin, les policiers lui mettent un marché en main : si on t’autorise une cigarette tu renonces au médecin ? Boubaker persiste quelques heures puis accepte. Il a vraiment besoin de fumer : on lui a appris qu’il était frappé par un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (APRF). Il a, pour faire appel, 48 heures, y compris les nuits.

H - 42, il est 15 heures. Boubaker arrive menotté au centre de rétention de Vincennes. Découverte du bureau de la Cimade, seule association autorisée à être présente dans le centre de rétention. Un bénévole l’écoute et l’avertit : c’est sérieux, il peut vraiment être renvoyé en Algérie, très vite. H - 39, Boubaker appelle un ami, son voisin du pays, son compatriote à Paris. Le centre de rétention — c’est la loi — n’est pas une prison. On peut recevoir des visites à condition que les visiteurs aient le temps : le temps d’attendre plusieurs heures qu’on veuille bien les faire entrer. Ali prendra le temps, deux fois par jour, tous les jours. La première fois, Boubaker lui dit : «Vas au bar, c’est là que sont mes amis».

H - 35, il est 22 heures, Ali parle à Vladimir qui appelle Boubaker. Il a un téléphone portable à cours de batterie et pas le droit à un papier et un crayon. Boubaker plein de colère rentrée. Déjà presque plus là. Si ses amis ne se bougent pas, il sera bientôt ailleurs. Par texto, il recevra le numéro d’un avocat et des encouragements.

H - 24, c’est mardi matin et tous les amis sont prévenus. Il y a urgence. Il faut tisser un lien entre Boubaker et l’extérieur, contacter la Cimade à l’intérieur. Lali et Tim téléphonent aux amis, aux connaissances. Numéro trouvé et composé, le bénévole au bout du fil voit, hasard heureux, Boubaker entre au même moment dans son bureau. Le contact est établi. Le bénévole, bienveillant et efficace, peut enfin expliquer aux amis la liste des pièces à rassembler. Il faut d’abord l’acte de mariage. Boubaker l’a perdu il y a quelques temps, il ne sait plus. Pour en obtenir un autre, il doit se présenter en personne à la mairie mais il ne peut pas. Il peut aussi faire une procuration à un ami et l’accompagner d’une photocopie de sa pièce d’identité. Oui mais voilà, Boubaker n’a pas de papier. Il est 14 heures. La mairie ferme à 17 heures. Chacun de leur côté, Antoina et Ali se démènent. Le premier appelle les élus qu’il connaît, un par un jusqu’à obtenir l’assurance que l’acte sera quand même donné. Ali fait la queue au guichet. Quand son tour arrive, le papier est prêt. Il est transmis à la Cimade qui peut enfin (H - 15) présenter un recours contre l’APRF. Boubaker est marié à une Française mais le motif est faible car il a reconnu ne plus vivre avec sa femme. Il a 40 ans et pas d’enfants. Le dossier se présente très mal. Les amis se sentent impuissants. Et pourtant on ne lâchera pas l’affaire.

Tribunal numéro un. Mercredi, l’avocate compte demander la remise en liberté de Boubaker. Ce serait bien si les amis pouvaient venir pour prouver ses attaches en France. À quelle heure ? Le greffe du tribunal dit 15h30 peut-être 16h30. À 13 heures, Boubaker appelle : il est déjà dans un fourgon et arrivera au tribunal à tout casser dans une demi-heure. Dans ces affaires-là ni les juges ni les greffiers n’aiment la publicité, alors si on peut l’éviter… Huit amis sont venus en urgence : ce n’est pas beaucoup parce que beaucoup travaillent. Sur les lieux, Boubaker apprend que les policiers l’ont contrôlé, officiellement parce qu’il avait traversé la Place de la Nation en dehors d’un passage clouté… C’est un motif très courant pour arrêter des sans-papiers. L’avocate attaque : ce contrôle-là était «discriminatoire» (l’homme blanc à proximité de Boubaker n’a pas eu à montrer ses papiers), «baclé» (il n’est pas prouvé que Boubaker était à plus de 50 mètres du passage clouté) et les droits de la défense ont été bafoués quand Boubaker a été auditionné avant que sa garde à vue lui soit signifiée. Comme tout cela ne figure pas sur les procès-verbaux, le juge des libertés considère que c’est «parole contre parole» : celle de l’amené contre celle des policiers. Il choisit celle des policiers. «Vous êtes quand même garant des libertés individuelles», lui rappelle l’avocate. En vain.

Tribunal numéro deux. Le rendez-vous est fixé à jeudi 13 heures au tribunal administratif pour tenter de faire casser l’APRF. D’ici là, il faut trouver des papiers prouvant que Boubaker a des attaches en France. Tim cherche à obtenir des quittances de loyer pour la chambre d’hôtel que Boubaker loue 600 euros par mois. Le propriétaire est un marchand de sommeil : si Boubaker est expulsé, il en trouvera un autre, il ne va pas en plus lui fournir des reçus pour l’argent versé. Laura cherche la femme de Boubaker : elle ne viendra pas. Ali trouve un papier, un seul que l’avocate pourra utiliser. C’est tendu. Il faudra du monde.

Jeudi 13 heures. Au tribunal, les amis se retrouvent. Ils ne sont plus huit mais douze puis trente et bientôt 45. Il y a les clients du bar, ceux qui ont sympathisé avec Boubaker, ceux qui ont passé des soirées à discuter avec lui de pays, de musique, de vie, ceux à qui il a rendu service ou encore ceux qui le connaissent moins mais aiment sa musique, ses chants kabyles et ses solos de guitare, les soirs de fêtes et les soirs de peines. On est là toutes générations confondues, hommes et femmes, étudiants, cadres et chômeurs, joueurs alternatifs et fonctionnaires concernés. Avec la peur au ventre, les larmes aux yeux et le sourire de soutien. Boubaker nous voit, nous salue et redresse la tête. Première victoire : l’avocate pourra s’appuyer sur notre présence. Boubaker a une vie en France, des amis et des voisins prêts à se déplacer pour lui. Boubaker a même une promesse d’embauche, signée il y a huit mois par un ami du bar. L’avocate montre le papier et l’ami. Boubaker n’est pas qu’un sans-papiers : c’est un humain «intégré», une personnalité dans son quartier. L’avocate sait aussi se servir des failles du dossier. Elle tourne en dérision le motif de l’arrestation : traverser en dehors des clous… «C’est très grave», ironise le président du tribunal. Deuxième victoire. Boubaker est un homme honnête, poursuit l’avocate : il ne vit plus avec sa femme et il l’a dit aux policiers. Pour l’accusation, Boubaker est un délinquant qui travaille au noir puisqu’il n’a pas de feuille de paie. Oui Boubaker travaille au noir mais s’il avait des feuilles de paie, on l’inculperait d’usurpation d’identité. «On ne peut pas demander tout et son contraire à une personne», remarque l’avocate. Il aurait pu au moins payer des impôts, tente l’accusation. «C’est kafkaïen», tranche l’avocate. Risqué. Reste à brandir le seul papier d’identité dont Boubaker dispose. Il y a quelques années, il a perdu son passeport et la préfecture de police lui a délivré un récépissé assorti d’une phrase très officiellement tamponnée : «document valant titre provisoire de séjour». Boubaker est entré légalement en France, on aurait dû lui signifier une nouvelle obligation de quitter le territoire et attendre un mois avant l’APRF. La jurisprudence est formelle et le tribunal administratif est sourcilleux sur la jurisprudence. Alors l’avocat de la Préfecture de Police, reconnaît que l’acte à été rédigé sur une base fausse, plutôt que de le reconnaître invalide, et demande d’en changer la formulation a posteriori, ce que bien sûr l’avocate réfute formellement. L’audience est terminée. Les 45 amis se lèvent en même temps et vident la salle. Sur le parquet, 90 pieds qui marchent, cela fait du bruit. Le président du tribunal sursaute. Il doit interrompre quelques minutes l’énoncé du cas suivant parce qu’«on ne s’entend plus». Il y avait vraiment du monde pour BOUBAKER.

Trois heures plus tard, quelques amis sont encore là. Le président du tribunal lit ses huit délibérés (huit sans-papiers jugés) à toute vitesse. Est-on sûr d’avoir compris ? L’APRF de BOUBAKER est cassé. Il faut lui donner un peu d’argent avant qu’il ne retourne à Vincennes. Mais non, BOUBAKER est libre, tout de suite. Le soulagement, la joie, la fête… Pas pour tout le monde. Sur les huit sans-papiers comparaissant ce jour-là, deux seulement ont été libérés. Les deux qui avaient des amis ou de la famille à même de leur choisir un avocat. Les autres n’avaient qu’un avoué commis d’office, un homme de loi qui n’avait eu que quelques heures pour monter un dossier. Parmi eux un Tchétchène, un homme renvoyé dans un pays où sa vie est en danger.

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