Répression contre les sans-papier-e-s

Publié le par la Rédaction

La situation des immigréEs ne cesse de se détériorer depuis les années 1980, c’est une évidence que l’on doit tant à la gauche qu’à la droite. Après les quotas d’expulsion portés cet été à 25.000 personnes, véritable préparation d’artillerie, un palier a été franchi avec la loi Hortefeux. Au-delà du sinistre test ADN, l’arbre qui cache la forêt, cette loi raciste tend à réduire les immigréEs en main d’œuvre corvéable à merci ainsi qu’en fusibles utiles à une politique de casse sociale hargneuse.

La loi Hortefeux annonce d’emblée ses objectifs. On privilégie, dans une logique utilitariste, une immigration de travail dite choisie et on attaque toutes les autres manières d’entrer sur le territoire. Ainsi, les candidatEs au regroupement familial ont droit à un test de langue française et au test ADN qui a suscité tant d’oppositions, mais que le parlement a fini par ratifier. Ce test n’est plus obligatoire, mais il sera vite impératif pour voir les démarches arriver à leur terme. Or il n’est pas gratuit (près de mille euros remboursés uniquement si le résultat est positif) ce qui exclut de facto les immigréEs les moins riches. D’ailleurs, pour les candidatEs à l’asile on exige des revenus pouvant aller jusqu’à 1,2 SMIC. C’est là d’une part reconnaître qu’on ne peut vivre décemment avec un SMIC (même si le gouvernement en refuse toute revalorisation) et d’autre part qu’on ne veut choisir que les immigréEs les plus qualifiés, les plus riches, etc.

Contrôle über alles

Les recours pour les déboutéEs du droit d’asile seront encore plus difficiles qu’avant : la commission des recours des réfugiés (CRR) est intégrée à l’intérieur de l’OFPRA (lui-même partie intégrante du ministère de l’immigration). Autrement dit, faire un recours équivaut à demander à celui qui a pris une décision de se déjuger lui-même ! Quand on sait qu’en 2006 l’OFPRA déboutait 92,2% des demandeurs d’asile, que 87,61% des décisions faisaient l’objet d’un recours et que 14,1% de ces recours aboutissaient à l’obtention du statut de réfugié, on comprend que cette manœuvre qui s’est plus ou moins faite en catimini rendra quasi impossible l’asile pour celleux qui n’ont pas été choisis par l’État.

Autre nouveauté, tous les organismes possibles sont mis à contribution afin de traquer les sans-papierEs. On avait déjà le fichage des élèves sans-papier-e-s avec le fichier base-élèves, on aura maintenant les ASSEDIC, l’ANPE, l’inspection du travail pour dénoncer les travailleurs/ses sans papiers.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que cette loi sur l’immigration (la cinquième en quatre ans !) rend aussi toujours plus difficile la situation des immigréEs légaux, notamment lors du renouvellement des titres de séjours, tant la machine administrative s’apparente à un monstre fou. Cette complexification outrancière est d’ailleurs voulue puisqu’elle vise en premier lieu à décourager les rapprochements de conjoints les plus fréquents, c’est-à-dire entre unE FrançaisE et unE étrangerE, tout en maintenant les immigréEs dans la précarité et la peur organisées.

Un néo-colonialisme utile

Pour celles et ceux qui auraient réussi à franchir le cap, tout n’est pas gagné puisqu’on leur impose un «contrat d’accueil et d’intégration» qui les obligera à suivre un stage pour apprendre à éduquer leurs enfants sous peine de ne plus recevoir d’allocations. En traduction simple, les étrangerEs ne sont pas capables de «s’intégrer», il faut que l’État aille mettre son nez partout en ce qui les concerne. D’ailleurs ces mesures stigmatisantes s’inscrivent dans la droite ligne des propos présidentiels en Afrique. Il rendait les AfricainEs responsables de leur misère, exonérant d’un coup le passif colonial et l’affairisme néo-colonial. Autrement dit, le pillage organisé de l’Afrique et son maintien à un niveau intolérable de pauvreté semblent avoir de beaux jours devant eux alors qu’ils sont les principales explications des migrations massives !

En plus de ce contrôle, l’État entend développer des statistiques de l’immigration prétendument pour lutter contre l’exclusion. Mais l’objectif est bien de fixer des quotas d’immigration en fonction de l’origine géographique, comme l’ont d’ailleurs annoncé à mots plus ou moins couverts Hortefeux et Sarkozy. Là encore, l’amendement ADN montre bien que c’est l’immigration africaine que l’on cherche à réduire.

Les boucs émissaires de la casse sociale

Derrière cette loi et cet affichage racistes, il faut évidemment voir aussi une stratégie politicarde vieille comme le monde, celle du bouc-émissaire. Lors des présidentielles, Sarkozy a clairement labouré dans le sillon du Front National (logique sécuritaire, contrôle des «flux migratoires», etc.) entraînant derrière lui la plupart des candidatEs de droite comme de gauche. Quoi de plus simple en effet quand on cherche à faire passer la flexibilité généralisée, la déréglementation totale du marché du travail, la destruction des services publics et de la solidarité collective, que de taper sur les plus faibles en les désignant à la vindicte populaire comme les seulEs responsables de la misère, alors que c’est le capitalisme et la logique d’État qui sont à l’œuvre. C’est aussi cela qui explique la mise en avant du fameux test ADN, jusqu’alors présenté comme un outil de lutte contre la délinquance sexuelle et le terrorisme. Les immigréEs passent alors symboliquement dans le camp des pervers, des terroristes potentiels, des «délinquantEs crapuleux». Le projet de directive européenne visant à allonger la durée de rétention à 18 mois ne dit pas autre chose : il s’agit de punir les «criminelLEs» qui passent les frontières pour chercher une vie meilleure !

Enfin, les politiques sécuritaires et de régression sociale s’imposent grâce à la peur de la déchéance sociale individuelle. Ainsi, les sans-papierEs et les immigréEs en général servent de repoussoir, de miroir de la misère sociale dont on doit chercher à se préserver, tout en ne regardant surtout pas au-dessus, c’est-à-dire du côté de cette hyper-classe qui concentre les richesses et les avantages sociaux.

Les cobayes de la République

Les sans-papierEs, parce qu’illes sont isolés et particulièrement fragilisés, servent aussi de champ d’expérience à l’État et au patronat dans deux domaines plus particulièrement : la politique sécuritaire et la précarisation généralisée.

Le test ADN pour prouver la filiation est à ajouter à la multiplication des fichiers divers et variés qu’accumule l’État pour faire régner la peur du contrôle et l’acceptation de la régression sociale (cf. La Sociale 24, juin 2007). C’est aussi un nouveau galop d’essai pour nous préparer à être contrôlés toujours et partout par des flics, des travailleurs/ses sociaux, l’administration, nos voisinEs (via la vidéo-surveillance, les citoyens volontaires, la police de proximité, les contrats locaux de sécurité…

Enfin, la condition plus que précaire des sans-papierEs a été plusieurs fois utilisée pour détruire progressivement les conditions de travail de leurs collègues. Les chantiers de l’Atlantique à saintNazaire (La Sociale 11, déc. 2003) ont largement expérimenté la chose. On sait aussi que les patronNEs qui exploitent des sans-papierEs sont rarement condamnés et beaucoup moins en tout cas que leurs salariéEs. C’est clairement une incitation à fermer sa gueule et accepter la loi patronale. Enfin, l’immigration dite «choisie» de travailleurs/ses s’apparente à une immigration jetable après service. Bref, les sans-papierEs ressemblent finalement à la main-d’œuvre d’avenir dont rêve le MEDEF.

Répression des luttes

Les rafles et les expulsions qui se multiplient sont par essence violentes. Certaines, plus encore que d’autres, dénotent le peu de cas que font les autorités françaises de ces droits de l’Homme dont elles se prétendent les garantes. Ainsi, plusieurs expulséEs, à peine débarqués sur le sol qu’illes avaient fui, se retrouvent en prison. David, ancien élève du lycée Faidherbe de Lille qui avait échappé à l’expulsion l’année dernière grâce à la mobilisation de ses camarades et de ses profs, a été placé en détention en Géorgie. Membre d’une minorité persécutée, les dangers qu’il encourait avaient été régulièrement répétés. Cela n’a pas ému les services d’Hortefeux. Son cas n’est pas isolé et certainEs ont même trouvé la mort après le charter. D’ailleurs, de plus en plus d’associations de défense des droits de l’Homme comme Amnesty International et même l’UNICEF condamnent la politique d’immigration et d’asile de la France. En plus de cette violence étatique, responsable de quasi suicides tant la peur du flic est forte chez les sans-papierEs, la répression ceinture la lutte des sans-papierEs.

La solidarité est un délit

Si les sans papierEs sont les principales cibles de la répression, celleux qui les soutiennent sont aussi dans le viseur de l’État. On ne compte plus les arrestations, poursuites et comparutions devant la justice bourgeoise des «criminelLEs de la solidarité». Florimont Guimard, François Auguste, sont deux exemples médiatiques récents. Il en est bien d’autres dont la presse ne s’est pas fait l’écho. Le premier objectif est bien de faire peur aux individuEs afin qu’illes laissent les flics et l’administration faire leur sale boulot. Le second est d’attaquer les associations au portefeuille pour payer les amendes et les frais de justice tout en poussant les soutiens à s’occuper de leur propre défense plutôt que de celle des sans-papierEs. Dans le cas d’Indymedia, c’est la même logique qui est à l’œuvre, mais c’est aussi la volonté d’empêcher l’information de circuler puisque le problème des réfugié-e-s dans le Calaisis aurait été réglé depuis la fermeture du centre d’hébergement de la Croix Rouge en 2004 à Sangatte et l’extension du centre de rétention de Coquelles.

Rendre les sans-papierEs invisibles

Le cas lillois est exemplaire de la politique que cherche à mener l’État. En effet, le CSP59 a permis aux sans papierEs de s’organiser et de mener depuis plus de dix ans nombre de combats victorieux. C’est bien cette auto-organisation des sans papierEs (en partenariat avec de nombreuses personnes «régulières») qu’a cherché à détruire la préfecture, de manière encore plus nette que les années précédentes. En expulsant des grévistes de la faim, l’État entend montrer qu’il n’existe aucune protection quand on se bat. La lutte deviendrait même un danger pour des sans-papierEs qu’on incite donc à subir en silence leur condition de parias utiles.

Leur seule possibilité de recours serait alors individuelle. C’est en ce sens que les sbires de la préfecture sont allés au contact des grévistes affaiblis, dans les hôpitaux, pour leur faire miroiter de vagues promesses contre un arrêt de la grève et de la lutte. C’était aussi un moyen de saper à la base la légitimité du CSP59 en jouant contre lui la carte de quelques associations humanitaires prêtes à suivre le préfet Canépa où qu’il nous mène. D’ailleurs, l’échec relatif de la lutte tendrait à montrer que seules les structures ayant pignon sur rue sont habilitées à discuter du sort des sans-papierEs et certainement pas les intéresséEs elleux-mêmes. C’est clairement l’élimination du CSP59 que vise le préfet quand il met en place une commission de recours qui n’inclut pas le mouvement des sans-papierEs. Évidemment, l’arnaque est grossière ! On sait que les dossiers les plus difficiles revenaient systématiquement au CSP59 puisqu’il est le seul à disposer d’un rapport de force.

Enfin, même dans une logique de cas par cas, seule la lutte des immigréEs organisés au sein du CSP a permis quelques avancées notables. Autrement dit, mais doit-on en être surpris, la stratégie étatique est bien de faire disparaître les sans-papierEs de la scène militante et médiatique dans laquelle ils avaient surgi à la fin des années 1990 pour en refaire des clandestinEs soumis aux lois des flics, des patronNEs et des services de l’immigration.

Après avoir réprimé la lutte des sans-papierEs l’été dernier, après avoir éliminé le CSP de la commission de recours, la préfecture essaie de discréditer totalement le CSP59 par le biais d’actions en justice.

Police et Justice main dans la main

D’abord un membre de la commission juridique est gardé à vue 35 heures, sa femme et ses enfants sont interrogées, son logement perquisitionné pour des accusations d’enrichissement personnel. Bien sûr aucun début de preuve n’est à mettre au dossier, c’est un coup d’épée dans l’eau. Dans le cadre de cette enquête Roland, porte-parole du CSP59, avait lui aussi été auditionné. Comme on n’a rien trouvé, il fallait créer une nouvelle affaire pour essayer de liquider le CSP. C’est Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, qui se charge de porter plainte contre X pour «diffamation et atteinte à l’honneur et à la considération de la police nationale». En cause : des tracts du mois d’août 2007 qui dénonçaient les exactions de la police contre les sans-papierEs grévistes de la faim, «bastonnés, menottés par les jambes et les pieds et attachés aux sièges comme des bêtes. Pour les faire taire dans l’avion, les policiers les ont étouffés en comprimant la gorge avec les doigts.» Les témoins de ces agissements de la police sont nombreux, et en particulier les sans-papierEs eux-mêmes ! La police enquête en perquisitionnant le local du CSP59 et en convoquant à tour de bras pour trouver une tête à décapiter, un responsable sur qui faire peser la répression : dans le cadre de cette affaire, on en est déjà à 4 convocations dont l’objectif est de savoir qui rédige les tracts en question. Que les tracts soient validés par l’AG des sans-papierEs importe peu pour les bourres. Ils veulent un responsable, un chef. On les comprend, après tout ça marche bien comme ça chez eux ! Peut-être même s’imaginent-ils que les sans-papierEs et leurs soutiens ne seront pas révoltés sans chef !

On se souvient de l’affaire d’Indymedia Lille et des militantEs calaisienNEs. Là aussi, sur plainte du ministre de Villepin, on cherchait à trouver qui répandait des horreurs sur la police, et là aussi, les interrogatoires s’étaient multipliés. Les défenseurs des flics n’ont même pas cherché à nier les faits qui étaient reprochés aux flics, mais considéraient que les violences vis-à-vis des réfugiéEs faisaient partie d’un travail réalisé en toute humanité.

Le but de tout cela est de faire peur pour nous faire rentrer dans le rang. Dans le cas des sans-papierEs c’est très clair : on brandit des quotas d’expulsion qu’on n’arrive même pas à remplir — alors que parmi ceux-là se trouvent plein de gens qu’on renvoie simplement vers la Belgique. Pourquoi juste faire peur ? Pour que les sans-papierEs ne protestent pas, restent planquéEs et se fassent bien sagement exploiter sur les marchés, dans l’agriculture, la confection, le bâtiment, le nettoyage, etc. et que la France s’enrichisse tranquillement sur leur dos !

Le combat continue !

Malgré la répression croissante, la solidarité continue à s’organiser. Si beaucoup de collectifs de sans-papierEs ont faibli, le RESF a réussi à avoir une audience importante dans l’opinion et continue ses actions de sensibilisation, d’aide à la régularisation et d’entrave aux politiques d’expulsion partout en France. Air France, devant la levée de boucliers des syndicats, n’expulse plus (même si d’autres compagnies, comme Royal Air Maroc, ont repris le flambeau). Les sans-papierEs employés par Buffalo Grill et par la blanchisserie industrielle Modeluxe se sont révoltés l’année dernière pour obtenir leur régularisation. Les grèves de la faim et les mouvements du mois de décembre dans les centres de rétention de la région parisienne ont montré que les sans-papierEs ne s’avouent pas vaincus, même dans les antichambres des expulsions. À Lille, la lutte continue et le CSP poursuit ses manifestations hebdomadaires, appuyé par de nombreuses personnes, associations, syndicats et mouvements politiques. À Valenciennes, suite au soutien apporté cet été aux grévistes des hôpitaux, un collectif de soutien essaie de se mettre en place.

La solidarité internationale se développe également. On se souvient des flics français reçus par un comité d’accueil sur l’aéroport de Conakry en Guinée, affaire qui avait fait du bruit et provoqué des excuses de l’État guinéen. Cette affaire est symptomatique du fait que les États africains (notamment le Sénégal) semblent avoir de plus en plus de mal à faire avaler à leurs opinions publiques la coopération avec la politique d’expulsion à tour de bras menée par la France. De même en Algérie, le SNAPAP (Syndicat National autonome des personnels de l’administration algérienne) organise l’accueil des expulséEs, et tente d’élargir cette solidarité à tout le Maghreb.

Ici comme dans les pays d’émigration, il est plus que jamais indispensable de soutenir la lutte des sans-papierEs et de se battre pour la liberté de circulation et d’installation !

La Sociale no 25, février 2008
Feuille @-périodique du GDALE
Groupe d’Anarchistes de Lille et Environs

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