Attaques capitalistes et résistances populaires - Italie

Publié le par la Rédaction

Interview avec Nestor Mc Nab, de la FdCA

Alternative libertaire : Peux-tu exposer brièvement ce qu’est la FdCA aujourd’hui ?

Nestor : La Fédération des Communistes Anarchistes a fêté ses vingt ans d
existence en 2006, elle est donc lorganisation politique anarcho-communiste la plus durable de lhistoire italienne. Elle a des militant(e)s et des sections dans onze régions différentes et même en Suisse et au Portugal et elle est dans une phase de croissance numérique constante. Cependant, en raison de la nature de lorganisation, qui pratique une unité politique ferme des militant(e)s, ladhésion de nouveaux militant(e)s est un processus bien plus long que pour les organisations qui accueillent quiconque se définit anarchiste.

AL : Dans quel contexte politique êtes-vous amenés à militer actuellement ? En quoi le gouvernement Prodi est-il en rupture ou dans la continuité de celui de Berlusconi ? [
Cet interview a été réalisé en décembre 2007, avant la démission de Romano Prodi de son poste de premier ministre]

Nestor : Actuellement, la situation politique institutionnelle est fortement influencée par les vicissitudes des deux principaux regroupements politiques qui sont dans une phase de réorganisation. Au sein de la coalition gouvernementale, sont nées deux nouvelles forces politiques : le Parti Démocratique (essentiellement constitué des deux principaux partis de la coalition, les Démocrates de Gauche et Démocratie et Liberté) et une nouvelle force de «gauche radicale» d
importance beaucoup plus limitée, mais potentiellement plus combative [Elle se nomme «La Gauche-LArc-en-ciel» et rassemble les Verts, Refondation Communiste, Parti des Communistes Italiens et Gauche Démocratique. Elle a tenue une assemblée générale, mais ne fonctionne pas encore comme un parti.]. Dautre part, dans les rangs dune opposition toujours plus désorganisée, Berlusconi essaye de fonder un Parti du Peuple qui laisse froid lAlliance Nationale [Parti «post-fasciste» créé en 1995 par la majorité du parti fasciste historique, le Mouvement Social Italien-Droite Nationale. Il a participé à la majorité gouvernementale de Berlusconi de 2001 à 2006.] et les partenaires démocrates chrétiens, petits partis qui risquent de disparaître en même temps que les petits partis de gauche. Car, si le projet de loi électorale passe, cela se traduira par lexclusion du parlement de nombreux petits partis. Mais le gouvernement Prodi poursuit les politiques néo-libérales du précédent gouvernement Berlusconi. Il est vrai que quelques lois ont été supprimées, par exemple concernant la législation sur la précarité, la formation et sur limmigration, mais lorientation générale est restée intacte. Et dans le champ social, il semble parfois vouloir se montrer plus à droite que la droite.

AL : Quels sont les principaux effets des politiques européennes sur les choix du gouvernement ? Et question connexe : les privatisations et la casse sociale galopantes, préfiguration de ce qui se met en place en France, rencontrent-elles des résistances ?

Nestor : Les politiques sécuritaires qui affligent l
Europe se sont également répandues en Italie, largement aidées par l'instrumentalisation des médias qui suscitent la peur parmi les habitants du pays. Lennemi islamique, trop lointain pour être utile comme menace quotidienne réelle, est remplacée par le «péril roumain», même si la majorité des tueurs sont des Italiens, fils, maris, pères et que les tueries «en famille» occupent en permanence les unes de la presse et les journaux télévisés. La peur est toujours plus forte. Une autre politique européenne qui influence les choix gouvernementaux italiens concerne la réalisation de corridors, ces voies de communications qui doivent/devront traverser lItalie depuis le Portugal jusquà lest et du nord de lEurope jusquà la Méditerranée. Enfin la libéralisation des services va dans le sens de leur privatisation, réduisant toujours plus lespace public collectif. Cest une question qui désormais concerne chaque secteur, des transports à la santé, de la sécurité sociale à lassistance publique et à lécole. Les formes de contestation que lon rencontre le plus souvent sont de caractère corporatif. Cest le cas des mouvements de protestation contre la libéralisation chez les taxis, les pharmaciens, les chauffeurs routiers, les notaires, etc. Par contre, en ce qui concerne les privatisations des services les ripostes de base sont beaucoup plus faibles, malgré une perception générale de malaise et une pauvreté croissante et, parfois, de la rage.

AL : Quelle est la situation des organisations syndicales ? En particulier des syndicats de base ?

Nestor : La CGIL est ancrée au gouvernement de centre-gauche. Toutefois, à l
intérieur le syndicat de la métallurgie et de la mécanique (FIOM) et le réseau du 28 avril [Le Réseau du 28 avril est un groupe oppositionnel organisé au sein de la CGIL. Il a été fondé officiellement en octobre. Des militant(e)s de la FdCA membres de la CGIL y participent. Il défend la démocratie et l’indépendance syndicale. Le secrétaire de la FIOM est également à sa tête.] constituent un espoir et une contradiction avec les politiques de partenariat du plus grand syndicat italien. Les syndicats de base sont maintenant accablés par un manque stratégique de projet, ils narrivent pas à se donner ni une forme de coordination, ni une plate-forme qui aille au-delà de la convocation dune grève générale dun jour ou deux. Cest trop peu pour constituer une alternative. Par contre dans quelques zones du pays ou dans quelques catégories ou secteurs, la situation est différente et les syndicats de base ont une influence certaine.

AL : Revenons à l
immigration : vous avez récemment publié un communiqué sur la xénophobie croissante en Italie, symptôme et paravent à la fois de la crise et de la casse sociale que traverse le pays. Existe-t-il aujourdhui une mobilisation des immigré(e)s, avec ou sans papiers, face à la stigmatisation (et la répression) dont ils sont lobjet ?

Nestor : Ce n’est pas chose facile que de contrecarrer l
influence massive des médias dominants sur une question telle que le rôle de bouc émissaire de létranger, coupable de tous les mots de la société. Je dirai même que cest impossible au moment dune «panique médiatique». Il ny a donc aucun mouvement organisé de contestation. La xénophobie doit être combattue dans la vie quotidienne et notre tâche doit être de sensibiliser aux problèmes des migrant(e)s et aux causes réelles des maux qui nous accablent.

AL : Quelles sont les luttes les plus dynamiques portées par le mouvement social ?

Nestor : Les mouvements d
opposition extra-parlementaire sont nombreux en Italie, de dimensions variables et ils sintéressent à différentes questions. Peut-être que celui qui a la plus grande importance aujourdhui est le mouvement antimilitariste, surtout engagé dans la lutte contre lexpansion de la base étatsunienne de laéroport de Dal Molin à Vicence. Ce mouvement est un bel exemple de résistance sociale à la militarisation du territoire et de démocratie directe. Il caractérise cette partie du pays qui nentend pas se soumettre à des décisions qui font des territoires les instruments du profit et dune politique de grands travaux comportant des effets dévastateurs sur les plans écologique et social. Cest donc un aspect dune réalité plus vaste, faite de nombreux comités locaux, qui aujourdhui en partant du Val de Suse contre le TAV [Projet de train à grande vitesse entre Lyon et Turin nécessitant de gros travaux, dont plusieurs dizaines de kilomètres de tunnels. Cette ligne est un élément du «corridor no 5» qui reliera transversalement l’Europe de l’est depuis Kiev avec plusieurs grandes villes d’Europe occidentale, dont Gênes, Marseille, Barcelone et Lisbonne.], en passant par la Vénétie contre le Mose [Un projet d’infrastructure destiné à protéger Venise des inondations coûtant plus de 6 milliards d’euros et dont l’efficacité est sujette à caution] et à travers tant dautres luttes de défense de lenvironnement et de la santé publique. Il est important de nous assurer que ces luttes sont liées aux autres questions sociales comme la baisse du pouvoir dachat des salariés avec pour conséquence laugmentation de lendettement et la perte dautonomie financière des travailleurs et de leurs familles. Lurgence dans le logement, la dégradation environnementale, la casse des territoires provoquée par les privatisations, le militarisme, le saccage des sols et des ressources publiques modifient profondément les rapports entre temps de vie et usage du territoire, entre autonomie salariale des travailleurs, des citadins, de la population et la possibilité daccéder à des biens collectifs et aux services, toujours plus privatisés, monétisés et soustraits au contrôle social collectif. Loffensive du capitalisme qui est facilitée par limpréparation et lopportunisme de la gauche institutionnelle, déchirée entre sa crise didentité et les choix de gestion pro-gouvernementaux, est partiellement contrebalancée par des mouvements qui partant de problématiques locales arrivent à agréger des alliances significatives, acquérant parfois une valeur nationale.

AL : Pour la FdCA plus précisément, quelles sont les priorités à l
ordre du jour ?

Nestor : Les militant(e)s de la FdCA sont comme toujours immergés dans les luttes syndicales en qualité de membres de leur organisation syndicale, promouvant toujours l’unité de classe, la conflictualité et la démocratie dans les syndicats. En dehors du syndicalisme, nos militant(e)s participent à divers comités et mouvements locaux sur le lieu où ils/elles résidents, s
occupant de lutte écologique, antifasciste, antimilitariste, antiraciste, ainsi quau niveau national dans quelques cas. Comme la laïcité où nous tentons de contrecarrer lingérence croissante de léglise catholique dans la vie publique italienne, partie intégrale (et intégriste) de lattaque de la droite contre les valeurs laïques et antifascistes du pays. Il est nécessaire de reprendre avec plus de vigueur la lutte de classe, faire en sorte que les inégalités diminuent, que la solidarité entre femmes et hommes quelle que soit leur nationalité reprenne avec force, rappelant à lattention de tous les limites de cette société dans laquelle grandit toujours plus la richesse de quelques-uns et lexploitation du plus grand nombre et où la violence contre les femmes est une constante. Il faut retrouver lautonomie de classe et un projet libertaire, lunique alternative à la barbarie fratricide dans laquelle le capitalisme cherche à nous entraîner usant des armes de la division, y compris ethnique, de la répression, des bombardements médiatiques. Dans ce contexte lintervention des militant(e)s de la FdCA doit contribuer à identifier et à amplifier les caractéristiques anticapitalistes et de classe qui souvent sont seulement implicites dans la plupart des luttes ; contribuer à garantir lhorizontalité et une praxis libertaire correcte, dans la contestation des logiques de lobby et de délégation qui finissent par créer de nouveaux leaderships ; et chercher toujours à pousser vers la fédération des luttes, des structures auto-organisées et des mouvements. Enfin, en ce qui concerne nos rapports avec le mouvement anarcho-communiste du reste du monde, la FdCA soutient activement le projet Anarkismo.net et cherche à maintenir des rapports bilatéraux avec nos organisations sœurs. Travailler en direction d’une vision commune et une des tâches les plus importantes des anarcho-communistes. Le capital, toujours plus globalisé, est combattu également par un mouvement globalisé et les organisations anarcho-communistes doivent toujours échanger entre elles, leurs expériences et leurs analyses, de telle sorte qu’on se dirige vers une stratégie commune dans les luttes globalisées. C’est la tâche principale, selon nous, du projet Anarkismo.net.

Nestor McNab est membre du Secrétariat aux relations internationales de la FdCA et il est délégué au collectif éditorial de Anarkismo.net

Propos recueillis fin décembre 2007 par Hervé et Corinne
Traduits de l’Italien par Hervé, Alternative libertaire

Publié dans Camarades

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