Le Comitatus, ou l'invention de la Terreur (5)

Publié le par la Rédaction



V

undefined«Ces thèses extrémistes ont une véritable résonance “chez certains de nos jeunes d’origine algérienne
dans nos cités”, explique un officier de renseignement. Les services pistent donc en Europe et sur Internet des Français issus de l’immigration algérienne susceptibles de basculer dans l’action avec Al-Quaeda Maghreb Islamique.»
   
«Dans son rapport sur les perspectives pour 2007, l’Uclat (NDR Unité centrale de coordination de la lutte anti-terroriste) soulignait la détection compliquée “de la nouvelle génération de djihadistes, de plus en plus jeunes, auto-radicalisés dans des temps extrêmement brefs, sans passé judiciaire pour la plupart, sans relation avec les institutionnels du terrorisme international, et parmi lesquels les ressortissants nationaux et les convertis tiennent de plus en plus de place”» (Libération, 2 juillet 07).

Extraordinaire fusion policière de l’insécurité et du terrorisme, du sécuritaire et de la sécurité nationale, de la violence urbaine et révolutionnaire, de l’ennemi intérieur et extérieur, entre lesquels les vagues de jeunes vagabonds qui se jettent par milliers à la mer, pour venir ici tenter une survie clandestine, tissent le lien idéal.

Extraordinaire prophétie auto-réalisatrice qui ne manquera pas de fabriquer de multiples Khaled Khelkal, afin de justifier la bonne terreur, la terreur pour notre bien, «l’adhésion» collective «des citoyens» et du «pays» à cette «politique de défense». Et à son appareil militaro-industriel.

Trente ans. Le temps nécessaire aux deux branches du courant national sécuritaire libéré par Giscard — l’appui chaleureux à la guerre de «sécurité nationale» de la junte argentine (Poniatovski), et l’assaut brutal de la loi «Sécurité et Liberté» (Peyrefitte) — pour se réunir sans faux-semblant. Voici donc ce que recélait ce «libéralisme avancé», que la gauche radoteuse ne qualifiait pas encore de «néo, et qui semblait si moderne et décontracté aux intellectuels dégagés.

L’histoire et la géographie font des violences internes à l’Algérie un moyen d’épouvante en France, comme elles font de nos peurs nationales un moyen de violences en Algérie. De Dunkerque à Tamanrasset, finalement, l’ennemi favori de l’oligarchie c’est le jeune prolétaire révolté, que l’on enfonce dans sa prolétarisation révoltée si propice aux massacres unanimes. Rien n’a changé depuis les Journées de Juin, sinon la couleur des parias. L’immigration au XIXe siècle était blonde aux yeux bleus : polonaise, flamande, allemande, etc. Mais la bêtise, pondéreuse ou écervelée, niait déjà la lutte de classes.

Le pouvoir, pour sa propre conservation, ne peut se permettre une police ignorante et stupide. Suite aux émeutes de novembre 2005, un rapport des Renseignements généraux nomme l’ennemi.

«“La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et dans l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leaders et sans proposition de programme”, observe la DCRG (NDR, la Direction centrale des Renseignements généraux), qui évalue le coût des violences à “plus de 250 millions d’euros”.
   
Selon le rapport, dont Le Parisien du mercredi 7 décembre publie des extraits, “aucune solidarité n’a été observée entre les cités”, les jeunes s’identifiant “par leur appartenance à leur quartier d’origine et ne se reconnaissant pas dans ceux d’autres communes”.
   
Les policiers affirment qu’“aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé”.
   
Ainsi les islamistes n’auraient joué “aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion”. Ils auraient au contraire eu “tout intérêt à un retour rapide au calme pour éviter les amalgames”. L’extrême gauche, de son côté, n’a pas vu venir le coup et fulmine de ne pas avoir été à l’origine d’un tel mouvement.
   
Les policiers assurent par ailleurs que “les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française”. (…)
   
En conclusion, les policiers évoquent avec inquiétude, à propos des cités, des “ghettos urbains à caractère ethnique”. “Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d’un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées”.» (Le Monde, 8 décembre 05)

Deux ans plus tard, les émeutes qui suivent la mort de deux jeunes gens à Villiers-le-Bel, dans un incident fortuit avec une voiture de police, vérifient cette conclusion. À cette réserve près que les violences ne se sont pas généralisées, mais intensifiées. Quand donc avait-on vu 150 policiers blessés par des tirs de chevrotine, dans un affrontement de rue ? Les armes de guerre, l’insurrection générale, l’organisation entre cités, viendront une autre fois. Elles trouveront leurs meneurs et leur programme, immanquablement requis et produits par de telles circonstances : islamistes, gauchistes, anarchistes, révoltés. Mais le plus probable est qu’elles inventeront leur type particulier de chefs et de projets, pas forcément émancipateurs, ni victorieux. Cependant, admirons une fois de plus la providence, ou la prévoyance, qui a relégué les nouvelles cités prolétaires loin des centres du pouvoir, séparées les unes des autres, plus commodes à cerner et à réduire.

Vous voyez bien que la défense de la société exige l’adhésion des citoyens, et leur participation à la politique de sécurité nationale.

Mondialisation oblige : ce qui s’établit sous commandement, ou sous brevet américain, c’est une Défense opérationnelle de la planète. La fameuse «Global war on terrorism» justifie l’institution d’une loi martiale planétaire, l’extension et l’intégration des différents systèmes militaro-policiers.

En 2002, la CIA et la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) créent l’«Alliance Base», doublet sémantique et «antiterroriste» d’Al-Qaida — «La Base», en arabe. Cette base, rappelons-le, était d’abord celle des données informatiques pour répertorier, combiner, activer les forces du djihad. Une idée si techno-bureaucratique qu’on la dirait issue des cerveaux de Langley. L’anti-Base ne procède pas autrement. «Alliance Base», selon le Washington Post (3 juillet 2005) et le Monde (5 juillet 2005), a pour fonction d’«analyser les mouvements transnationaux de terroristes suspects et de lancer des opérations pour les capturer ou les espionner». Un an plus tard, Christophe Chaboud, chef de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT), en confirme l’existence (Le Monde, 14 septembre 06). Sise à Paris, dirigée par un général de la DGSE, Alliance Base dont la langue de travail est le français, regroupe des représentants de six pays : Royaume-Uni, France, Allemagne, Canada, Australie, États-Unis. Pour la France participent des officiers de la DST, des RG, et de la DGSE. «Cette cellule travaille de façon permanente sur des cibles opérationnelles, en amont du judiciaire. Elle permet d’échanger des renseignements, tels des extraits d’écoutes ou des fichiers informatiques, bien plus vite que dans un simple cadre bilatéral» (Le Monde, 14 septembre 06). En somme, une nouvelle édition du Plan Condor. Fichier, traques, éliminations.

Exemple de collaboration entre la CIA et la DGSE, l’arrestation de deux membres soupçonnés d’Al-Qaida en Europe. Arrestation nécessitant l’implication de Jean-Louis Bruguière, le juge «antiterroriste». Celui-ci déclare au Washington Post qu’il a «de bons rapports avec la CIA et le FBI». Et mieux que cela, selon Karen Greenberg, directeur du Centre pour la Loi et la Sécurité de l’université de New York : «Le juge Jean-Louis Bruguière a en quelque sorte montré la voie et construit quelque chose de très intéressant en établissant un réseau de relations personnelles et de confiance. (…) De mon point de vue, les services antiterroristes français sont un bon modèle. Vous savez depuis longtemps l’importance du renseignement humain. Vous avez ce qui manque le plus aux États-Unis : des personnes d’origine arabe et musulmane qui travaillent dans les services antiterroristes ou servent d’informateurs. Jean-Louis Bruguière comprend très bien la nécessité d’infiltrer les réseaux sur le plan local et de connaître dans le même temps leurs ramifications internationales» (Le Monde, 27 octobre 05).

L’arrestation de deux présumés terroristes d’Al-Qaida ne serait, selon Le Monde du 5 juillet 2005, qu’une des douze opérations de grande envergure d’Alliance Base depuis sa création. La CIA, autre exemple, aurait utilisé la base française de Djibouti, pour le décollage d’un drone Predator chargé de tuer des membres d’Al-Qaida au Yémen. Ou du moins de gens que la CIA voulait morts. Quant aux dix autres opérations, pourquoi pas vingt ? Pourquoi pas cent ? Sans doute sont-elles trop honorables pour valoir une simple mention. Les Américains disposent eux-mêmes d’un camp retranché de 1800 hommes sur place, et voilà pourquoi la veuve du juge Borrel aura plus que du mal à obtenir justice contre «IOG» : Ismaël Omar Guelleh, le président de la République antiterroriste de Djibouti.

Dans l’Alliance Base, selon le Washington Post, la CIA apporte le financement, la France, ses lois antiterroristes et sa surveillance des réseaux islamistes. «Il y a un échange d’informations facile» avec la CIA, rapporte Pierre de Bousquet de Florian, l’ex-directeur de la DST. Et ce n’est pas Bruguière qui le contredira.

Les activités de la CIA et des autre services, américains ou associés, ne se bornent pas aux enlèvements, tortures et assassinats de présumés terroristes. En même temps qu’il s’étend à toute la planète, le filet sécuritaire se resserre sur chacun de ses habitants. La loi antiterroriste d’octobre 2001, dite Patriot Act, renouvelée en 2006, autorise le FBI à émettre des «lettres de sécurité nationale» sans l’aval d’un juge. À la réception d’une de ces lettres, les banquiers, fournisseurs d’accès Internet, compagnies de téléphone, organismes de crédit, bibliothécaires ou agents de voyage sont tenus de fournir secrètement à la police, tous les renseignements sur leurs clients. Le FBI, selon un rapport du ministère de la Justice américain, a ainsi collecté des informations sur 24.937 citoyens américains et 27.262 étrangers, et les a placées dans une base de données accessible à 12 000 agents du FBI et à certains gouvernements étrangers (Le Monde, 11 mars 07).

D’un point de vue patrimonial, on ne peut s’empêcher d’admirer ces «lettres de sécurité nationale», réminiscentes des lettres de cachet de l’absolutisme monarchique. Aussi bien est-ce un absolutisme oligarchique assuré par technologie qui se déploie en dépit de résistances mineures à l’échelle mondiale.

La NSA (National Security Agency) espionne non seulement les communications électroniques et téléphoniques à l’étranger, c’est sa fonction, mais aussi, depuis 2002, celles de millions d’Américains. Une pratique illégale et secrète, régularisée un lustre plus tard par le Congrès américain (Le Monde, 8 août 07). Depuis 2002 également, un programme clandestin, quoique toujours en effet sans doute, permet à la CIA d’espionner par dizaines de milliers les transactions bancaires des Européens. Pièce maîtresse de ce programme, le réseau SWIFT — Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication — centre nerveux des transactions financières mondiales par lequel transitent chaque jour 6000 milliards de dollars (Le Monde, 25/26 juin 06 ; 17 mars 07). Depuis le 5 mars 2003, les compagnies d’aviation européennes doivent livrer aux autorités américaines les informations dites PNR (Passenger Name Record), sur leurs voyageurs à destination des États-Unis (Le Monde, 28 avril 04). L’Union Européenne, après les attentats de Madrid (mars 2004), nomme un «coordinateur de la lutte antiterroriste», un certain Gijs de Vries, néerlandais (Le Monde, 15 février 07). Ce coordinateur, à ce qu’il appert, se coordonne surtout aux exigences américaines. Cinq pays, l’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, et le Portugal, lancent une Force de Gendarmerie Européenne (FGE), destinée à l’occupation du territoire dans les zones de guerre, après les interventions de l’Otan ou des Nations Unies (Le Monde, 27 janvier 06). Eurojust, l’unité de coopération judiciaire de l’Union Européenne et le département américain de la Justice renforcent leur coopération et leurs échanges de données. «Les renseignements “particulièrement sensibles” (ethniques, politiques, religieux, syndicaux, sexuels, etc.) pourront être communiqués s’ils sont “particulièrement pertinents” pour écarter une menace imminente et sérieuse ou pour lutter contre “des formes graves de criminalité”» (Le Monde, 6 novembre 06). Des conditions qui ne devraient pas être insurmontables. En février 2007, le coordinateur de l’Union Européenne pour la lutte antiterroriste démissionne. M. de Vries a pourtant un bon bilan : une surveillance accrue des ports et des aéroports, l’augmentation des échanges d’informations, l’introduction des passeports biométriques, la conservation des données téléphoniques, etc. Hélas, il a échoué à créer un «renseignement véritablement européen» (Le Monde, 15 février 07). C’est-à-dire à transformer une addition de services en un service unifié. La broyeuse européenne se casse encore les dents sur le noyau dur des États nationaux, quoique un peu moins à chaque cycle politique. Ainsi, le Système d’information Shengen (SIS), notamment, mais pas uniquement, prévu pour lutter contre l’immigration clandestine, rallie 26 pays, 8 de plus en 2007, autour d’une base commune de 20 millions de données stockées dans une unité centrale à Strasbourg, à l’abri de locaux isolés, équipés de fenêtres blindées, et surveillés «comme une base militaire» (Le Monde, 21 décembre 07). Les polices européennes ou assimilées (Europol, Eurojust) peuvent la consulter 24 heures sur 24 de n’importe quel terminal.

L’ex-coordinateur a aussi quelques cailloux sur la conscience, dont il se débarrasse dans la brouette du Monde (18/19 février 07). Des complaisances envers les vols secrets de la CIA dans le ciel européen ? Non, puisque «le contrôle des agences nationales de renseignement est explicitement exclu des compétences de l’Union Européenne». En revanche, remontrances platoniques, «la lutte antiterroriste doit être menée dans le respect des lois». Les pays occidentaux doivent «appliquer ce qu’ils prêchent» : les droits de l’homme, y compris dans la lutte contre le terrorisme. Et il est temps, partout, de déclarer illégale la torture, et notamment dans les «pays tiers» où elle a servi à extorquer des aveux à des terroristes présumés. On a vu qu’en fait, c’est l’inverse qui était arrivé, aux Etats-Unis et en Israël, où l’on régresse à la légalisation de la question, sans parler des nombreux pays où le fait prime le droit. Mais, quoi, notre coordinateur de la lutte antiterroriste ignore les nécessités de la traque et du renseignement.

Ces réticences bénignes et postérieures qui s’expriment chez de hauts fonctionnaires et des parlementaires, américains et européens, dans Le Monde, le New York Times ou le Washington Post, signifient peut-être une pause dans l’offensive «contre le terrorisme». Lassitude du public, scepticisme, départ de Bush, permanence de Poutine, mais comme Premier ministre. Peut-être, après sept ans de «guerre au terrorisme», convient-il dans ces périodes toujours incertaines de renouvellement, de soulager la tension du public, de le rassurer par des apparences de réaction démocratique, plutôt que de l’angoisser par l’annonce de nouvelles guerres et restrictions policières. La machine sécuritaire traverse une phase digestive. On connaît l’effet cliquet. «Ce taquet mobile, nous dit le Robert, empêche une roue dentelée de tourner dans le sens contraire à son mouvement». La roue de l’Histoire ne reviendra pas sur ces sept années de déchaînement policier, concomitant de la présidence Bush — au 10 septembre 2001. Les idées, les us, les libertés broyés, les lois instaurées, les traumas, les dispositifs technologiques, les intérêts, l’empêchent. Tout au plus s’agit-il de regonfler la vieille baudruche citoyenne et libérale, avant de s’en débarrasser définitivement au prochain, ou à l’après-prochain, cycle politique. Tout ce que demandent les parlementaires qui ont voté et renouvelé le Patriot Act, c’est que l’on n’espionne pas les citoyens américains indûment. C’est-à-dire, sans avoir respecté les procédures. Et ces procédures ne sont pas même des demandes d’autorisation auprès d’un juge, mais des enregistrements administratifs (Le Monde, 11 mars 07). Mais l’on a vu en France nos élus Verts chicaner la prolifération de la vidéosurveillance, au motif qu’elle ne serait pas efficace. Voilà à quelles dérisions se sont réduites les possibilités de dissension au sein de l’institution.

En 1940, les États-Unis, selon l’historien militaire Edward Luttwak, ne possèdent que la sixième armée du monde, derrière l’Allemagne, la France, l’URSS, le Japon et l’Empire britannique ; en 1945, la première, devant l’URSS et l’Empire britannique. Pour 2000 morts, l’attaque contre Pearl Harbor avait permis au régime américain de muer ses forces armées, assez provinciales, isolationnistes et affectées par la crise économique, en super puissance nucléaire, de vassaliser la meilleure part du monde et d’écraser toute opposition intérieure.

Pour 3000 morts, l’attaque contre les Twin Towers lui permet de reconduire et d’accroître son emprise, avec un degré de brutalité militaro-technologique inatteint jusqu’ici. Manoeuvres préliminaires à l’affrontement ultime avec l’Empire du Milieu.

Bon. On sait bien qu’il y a seulement vingt ans, l’Océania était en guerre avec l’Estasia et alliée à l’Eurasia. Mais ce n’est qu’un renseignement furtif et frauduleux retenu par hasard parce qu’on ne maîtrise pas sa mémoire. Officiellement, le changement d’alliés n’a jamais eu lieu. L’Océania est en guerre avec l’Eurasia. L’Océania a, par conséquent, toujours été en guerre avec l’Eurasia. L’ennemi du moment représente toujours le mal absolu et il s’ensuit qu’aucune entente passée ou future avec lui n’est possible. You see ?

Contre l’ennemi du moment, ce mal absolu, la Forteresse Europe adopte quatre ans après les États-Unis le système de collecte de dix-neuf informations personnelles concernant les passagers aériens en provenance ou à destination de l’Union. Gilles de Kerchove, le nouveau coordinateur de la lutte antiterroriste «devrait mettre l’accent sur l’indispensable renforcement du SitCen, le centre bruxellois de crise et de l’analyse de la menace, où doivent — en principe — parvenir toutes les informations importantes détenues par les États membres. Il soulignera la nécessité d’une protection accrue des infrastructures “critiques”, qui pourraient devenir des cibles d’attentats. Il insistera pour que les dispositifs antiterroristes des Vingt-Sept soient au même niveau, afin d’éviter des “maillons faibles” qui pourraient fragiliser toute la chaîne. (…) La question de la radicalisation des jeunes d’origine musulmane en Europe est un sujet de préoccupation pour le coordinateur, qui espère coupler la réflexion sur ce problème à l’étude des processus de discrimination» (Le Monde, 6 novembre 07). Nos lecteurs auront retourné machinalement : la vraie préoccupation n’est pas tant celle de la «radicalisation» des jeunes d’Origine, que celle de l’enragement des vieux de Souche. Mais en fait toutes les conditions ont été réunies pour dresser l’une contre l’autre ces deux couches de la population, de façon à ce qu’elles ne puissent être que victimes l’une de l’autre.

Cependant que l’ONU s’aligne sur la CIA pour établir une liste noire de «362 personnes et 125 entités, sanctionnées pour leurs liens présumés avec Al-Qaida ou les talibans» (Le Monde, 18 août 07), en France, le comitatus ne cesse de concentrer ses forces et d’optimiser son organisation. Le RAID (Unité de recherche, d’assistance, d’intervention et de dissuasion) créé par Pierre Joxe en 1985, et basé à Bièvre dans l’Essonne, peut lancer 163 personnes, dont 7 femmes, aux trousses d’Yvan Colonna, et «lorsqu’il s’agit de suivre à la trace des militants islamiques dans les cités sensibles, on utilise les quelques policiers d’origine maghrébine» (Le Monde, 7 octobre 05). L’unité de choc policière (tireurs, plongeurs, grimpeurs, paras), toujours suréquipée des dernières technologies et qui combattait les braqueurs de banque, est maintenant «réorientée vers l’antiterrorisme». Elle reçoit les rapports des autres services, développe sa propre base de données informatiques, et suit chaque semaine, «des cours théoriques (…) sur l’histoire du salafisme, la hiérarchie de l’ETA ou les mouvements nationalistes corses.» (id.) Gageons que l’écologie radicale, considérée, paraît-il, par le FBI comme la deuxième source de terrorisme mondial, figure au programme d’études.

La constante est respectée. L’appareil de terreur du pouvoir, sa milice armée, connaît son ennemi qui ne le connaît pas et ne s’en soucie guère. Connaissance générale, même faussée par l’idéologie. Connaissance concrète et détaillée, par le fichage et l’espionnage.

Aussaresses : «Parfois, le FLN essayait de se venger, mais il osait rarement attaquer des parachutistes. Il ne pouvait, de toute façon, frapper qu’à l’aveuglette : son service de renseignements n’a en effet jamais réussi à comprendre la manière dont nous opérions. Ils s’en prenaient par nécessité aux chefs d’unité dont les noms apparaissaient dans les journaux.» En vain, puisque les tueurs du FLN ne disposaient pas de bonnes photos, et que ces chefs se déplaçaient rarement en public, et toujours sous escorte, à toute allure. «Mais personne ne s’en prit jamais à moi. Mon nom n’apparaissait pas dans la presse, je ne donnais pas d’interviews, j’évitais les photographes et je rasais les murs. Dans la journée, je passais pour un bureaucrate de plus. J’étais la discrétion même et, mis à part l’entourage de Massu ainsi qu’une poignée d’officiers de la 10e DP, nul n’a jamais soupçonné que j’étais le chef d’orchestre de la contre-terreur. (…) Même à l’état-major de la 10e division parachutiste, il s’est trouvé des gens qui ne comprirent pas tout de suite ce qui se passait» (cf. Services spéciaux, Algérie 1955-1957, Opus cité).

A-t-on remarqué comme les policiers qui filment les manifestants en plans séquences ininterrompus s’échauffent dès qu’on les filme en retour ? Que craignent-ils ? Qu’y a-t-il de si menaçant à filmer des individus ? Ils doivent le savoir, eux qui le font systématiquement. Sans doute n’est-ce pas sans raison que les tueurs d’État des services spéciaux sont protégés par des cagoules, l’anonymat, le secret.

Occulte, violent, terroriste, l’État dans l’État, le «noyau d’un État» (Chaliand), n’obéit en France qu’à un seul chef, à la fois chef de l’État et des armées. «Le renseignement, c’est du pouvoir, et le pouvoir, l’hôte de l’Élysée ne le partage pas…» (Le Monde, 12 juillet 06). Outre les 200 hommes du GIGN (groupe d’Intervention de la Gendarmerie) et leurs pareils du RAID, ce noyau de veille armée comprend les 4800 agents de la DGSE, et ses 800 agents du service Action, habilités à pratiquer l’illégalité, et stationnés sur une quinzaine de sites en métropole et ailleurs, tels le camp de Cercottes près de la base aérienne d’Orléans, la station d’écoute de Domme en Dordogne, ou le fort de Quéhern dans le Finistère (cf. Le Monde 2, 26 août 06). À quoi s’ajoutent les 1800 membres de la DRM (Direction du Renseignement Militaire), également créée par Pierre Joxe en 1992 aux fins d’espionnage électronique ; les 1460 employés de la DSPD (Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense), chargés de la surveillance des personnels des industries de Défense ; les 2000 hommes du COS (Commandement des Opérations Spéciales), déjà mentionnés ; les 3500 mouches des Renseignements Généraux et les 1800 sbires de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) (Le Monde, 23 mai 06 ; Libération, 8 octobre 07).

En somme, et pour ce qu’on en sait, l’État dans l’État organise une quinzaine de milliers de prétoriens, dont nombre de tueurs d’élite, soutenus par les forces concentriques de la police nationale (150.000 fonctionnaires), de la gendarmerie (100.000 hommes), des armées (240.000 hommes), des réserves, et de toutes les milices privées, associatives, municipales, etc. La police, elle-même, depuis la loi pour la Sécurité Intérieure du 18 mars 2003, dispose d’une réserve recrutée parmi ses retraités, mobilisables 90 jours par an, pendant cinq ans, «en cas de menaces ou de troubles graves à l’ordre public». Est-ce vraiment une information d’apprendre que «Le Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers tisse un réseau chez les policiers» ? (Le Monde, 6 octobre 05). On s’étonnerait de voir anarchistes et pacifistes s’engager dans les forces de l’ordre plutôt que les partisans de l’État et de la violence organisée. Mais faut-il que soit précaire la «sécurité nationale», et pressante la nécessité de «conforter et d’assurer l’adhésion du pays à cette politique de défense», pour accroître ainsi, sans cesse, l’emprise armée de l’État sur la société.

Où l’Union Européenne a provisoirement échoué, la République hexagone a enfin réussi. Après des années de tractations et rétractations, la direction des Renseignements généraux, celle de la DST, et la Sous-Direction Antiterroriste de la police judiciaire (SDAT), ont emménagé dans un bâtiment commun à Levallois Perret (Hauts-de-Seine, Pasqualie), avant d’annoncer pour janvier 2008, la fusion des deux premiers services au sein d’une Direction Centrale du Renseignement Intérieur — DCRI (Libération, 14 septembre 07). «L’évolution de la menace terroriste, l’accès étendu aux sources ouvertes permis par Internet et les contraintes budgétaires drastiques expliquent cette nouvelle donne» (Le Monde, 18 mai 06).

L’ennemi — intérieur, donc — et commun à ces trois services ? «Le terrorisme islamiste» (Le Monde, 30 avril 05), dont nul n’ignore plus le portrait-robot : jeune d’origine dans un quartier sensible. C’est pour le combattre que «des pôles régionaux de lutte contre l’islamisme radical sont lancés partout en France, réunissant les fonctionnaires des RG et de la DST.» (id.) Et avec quel succès. 140 personnes arrêtées en 2006, dont 17 écrouées (Le Monde, 7 février 07). On voit que le pays l’a échappé belle, et qu’il fallait bien la rationalisation de la surveillance, la mutualisation des moyens, depuis les cellules de garde-à-vue jusqu’au centre d’espionnage électronique (Le Figaro, 28 mai 07), en passant par les archives et le personnel, «l’addition de la connaissance du terrain propre aux RG et des capacités techniques et technologiques de la DST» (Le Monde, 18 mai 06), pour accroître la production de terroristes favorable au développement de l’appareil policier. Que deviendrait la brigade antiterroriste sans terroristes ? Que deviendraient le prestige, la puissance, l’emploi de ses membres ? Mais aussi, que deviendrait l’organisation terroriste sans la police ?

«Maurice Laporte, l’historien de l’Okhrana, prétend que la provocation était la pierre angulaire de son activité. (…) Depuis sa fondation, la terreur n’avait pas diminué en Russie, tant s’en faut ; au contraire, ce n’était qu’au moment de l’apparition de l’Okhrana que l’on avait vu également surgir un mouvement clandestin organisé et continu. Les agents secrets du tsarisme y jouent un tel rôle qu’il est impossible de séparer l’histoire de la révolution de leurs provocations. (…) “La tradition de la révolution russe de 1917, dit Hannah Arendt, est, pour une part assez substantielle, un succédané de la police secrète russe”.» (cf. Les rêveurs de l’absolu, Hans Magnus Enzensberger, 1964, Allia 1998).

Au sens premier, la police est le gouvernement de la cité (XIIIe siècle), l’exercice du pouvoir politique, avant de désigner «l’organisation rationnelle de l’ordre public» (début XVIIe), et par extension les forces de l’ordre qui en assurent le maintien (cf. Le Robert et le Dictionnaire étymologique du français).

Nous vivons en ce début de XXIe siècle, ce moment où la coïncidence de la gestion administrative et de la pression armée, dans le mot de police, redevient manifeste pour tout un chacun ; à cette différence près, que devant l’acuité du conflit social parvenu au stade de la crise écologique et planétaire, la pression armée et magnifiée par la technologie, devient elle-même le mode de gestion dominant.

L’avènement d’un ministre de l’Intérieur à la tête de l’État illustre localement cette tendance. Nul ne peut reprocher à Sarkozy, la moindre obscurité de langage. Il sait où se retranche le pouvoir, l’État dans l’État, et l’a exprimé crûment, d’abord en s’incrustant place Beauvau, puis en déclarant hautement qu’il y resterait le plus longtemps possible afin de parer toute machination des autres clans du palais, durant la campagne présidentielle. Il s’était en outre fortifié dans son donjon, en nommant ses hommes liges — tous de grands professionnels loués par le Monde, cela va de soi — aux postes de direction. Michel Gaudin, directeur général de la police nationale (2002-2007) est «la cheville policière de Nicolas Sarkozy» (Le Monde, 18 mai 07). «On lui promet la Préfecture de police de Paris, d’où on a une vue privilégiée sur les affaires sensibles.» Bernard Squarcini, ancien numéro 2 des RG et «patron de la direction de la surveillance du territoire (DST), allie compétence et fidélité absolue à Nicolas Sarkozy. (…) Le directeur des RG, Joël Bouchité, est un de ses proches. Enfin, M. Squarcini connaît les principaux responsables de la DST, en particulier dans le domaine de l’antiterrorisme» (Le Monde, 28 juin 07). Frédéric Pèchenard, qui remplace Michel Gaudin à la direction de la police nationale est «le super-flic du président» (Le Monde, 29 septembre 07). «Ami d’enfance de Nicolas Sarkozy, il lui doit sa nomination à la tête de la police. Cette proximité n’entame en rien la réputation de ce policier reconnu par ses pairs» et «défenseur acharné du fichage génétique». Pierre Monzani, nommé à la tête de l’INHES (Institut National des Hautes Études de la Sécurité), un service de production idéologique du ministère de l’Intérieur, est «un proche de Pasqua, mis en examen pour “complicité de blanchiment”» (Le Monde, 1er février 07). Et qui s’exprimait ainsi lors des émeutes de l’automne 2005 : «D’abord donc briser, par la répression et les mesures adaptées de redressement, comme l’on disait jadis, ce noyau des plus durs» (…) «les élites ont laissé se développer une immigration massive, avec l’erreur fatale du regroupement familial il y a trente ans» (Ladroitelibre.com, 6 décembre 05). Jean-Louis Fiamenghi, patron du Raid, confie : «Nous avons un lien affectif avec Sarkozy, il nous a remis le pied à l’étrier» (Le Monde, 7 octobre 05). Il est donc bien cohérent que le vice-Sarkozy, son âme damnée, plus puissant que le Premier ministre, soit Claude Guéant, ancien membre du cabinet de Pasqua, directeur général de la police en 1994, directeur du cabinet de Sarkozy au ministère de l’Intérieur, et son secrétaire général, désormais, à l’Élysée.

Supposons maintenant qu’un comité imaginaire, mélange de têtes chaudes et d’idéologues pervers, recuit en vase clos, échauffé par quelques soubresauts (émeutes de quartier, manifestations lycéennes), se dispose à la lutte armée. Nos wannabe insurgés, d’ailleurs connus, infiltrés, suivis des services compétents, tiennent des conciliabules dans leurs Zones d’Autonomie Temporaires et autres quilombos. Ils chuchotent sur le net et de capuche à capuche qu’ils passent dans la clandestinité, organisent des stages de karaté et publient leur manifeste, «Vers la guerre civile», chez l’éditeur officiel de la marge radicale. Des manuels de guérilla, tels l’atterrant opuscule de Carlos Marighela, écrits par des héros morts voici quarante ans d’avoir cru à leurs propres prescriptions, réapparaissent subliminalement. Le landerneau bruisse des prochaines «offensives» annoncées.

À ce stade, le mieux est que nos partisans se fassent promptement ramasser en tentant d’incendier un commissariat désaffecté. Il se peut qu’ils échappent à cette grâce, simplement parce que d’avisés policiers trouveront plus judicieux de relever l’arborescence de leurs relations, de les garder pour une meilleure occasion, ou d’employer leurs exploits à l’effroi des honnêtes gens.

Trois rafales et quelques morts plus loin : à demain pour trente ans de pourrissoir, d’avocasseries et de «comité de soutien» avant d’enfin convenir, mezzo voce, que «les conditions n’étaient pas réunies», que «le passage à la lutte armée avait été une erreur». Dites-le aux enfants, au lieu de jouir du louche prestige de l’assassinat et de la prison. La violence, pour s’exercer, choisit les pires des hommes, et plus elle dure, plus ils empirent : darwinisme politique. L’exception à la règle ce sont les Dora Brillant, Kaliaïvev, Savinkov, Sasonov, terroristes délicats de l’Organisation de Combat du Parti des révolutionnaires sociaux, Alexandre Oulianov et les quatre anarchistes étudiants de la Volonté du Peuple, pendus en 1887, qui ouvrent la voie aux bouchers bolcheviques : Fusillez ! (cf. Les rêveurs de l’absolu, Opus cité)

Dans nos technopoles réelles, chaque jour plus proches d’un État de siège resserré autour de son donjon techno-sécuritaire, le pouvoir ne laissera jamais les franchises de notre organisation fictive muter et proliférer au point de le défier à mort. Et si par impossible, telle rébellion, aussi opaque et disséminée soit-elle, articulait ce défi en actes, voici : à menaces exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Le président, en vertu de l’article 16 de la constitution assume les pleins pouvoirs. Radios, sites Internet et journaux sont fermés, les associations dissoutes. L’armée quadrille villes et campagnes. La gendarmerie et les unités de réservistes patrouillent le territoire. La Direction du Renseignement Intérieur livre ses dossiers au Raid, au GIGN, aux forces spéciales, y compris les vieux fichiers de la DST et des RG. En tous lieux, sur tous médias, reviennent des appels à délation moyennant récompense, à destination d’une population apeurée. Le système de traçabilité électronique et les logiciels de recoupement suivent en temps réel les mouvements de chacun. «Ainsi en 1979, la police de Francfort, présumant que les membres de la Fraction armée rouge n’utilisent pas de carte de crédit ni de chèque de peur d’être repérés, demande à la compagnie d’électricité de lui communiquer la liste des personnes qui ont payé leur facture en argent liquide. 18.000 personnes sont dans ce cas. En croisant ces informations avec des données en provenance d’autres organisations (agences de location), elle réussit à identifier deux personnes, deux appartements. L’un habité par un dealer. L’autre par un militant de la RAF activement recherché» (cf. La globalisation de la surveillance, Aux origines de l’ordre sécuritaire, A. Mattelart, 2007, La Découverte).

Il est suspect de circuler sans téléphone portable. Cela trahit, comme on l’a vu récemment en Allemagne, des «intentions conspiratrices». Des commandos nocturnes, en cagoules et combinaisons, raflent ceux qui dans les vingt dernières années ont manifesté en paroles ou en actes, leur résistance à l’omnipotence. Le bon sens désigne ce fonds d’opposition comme le vivier nécessaire de peu mystérieux activistes. On arrête leurs parents, leurs amis, leurs collègues : quinze inoffensifs pour un offensif. On les questionne.

«Nous savons que vous n’avez rien à voir avec le terrorisme ou la guérilla, mais nous allons vous torturer car vous êtes un opposant. Vous n’avez pas compris que dans le pays, il n’y a pas d’espace politique pour s’opposer au gouvernement du processus de réorganisation nationale.» Puis le médecin est attaché sur une table, bras et jambes écartés, et subit sa première séance de torture. On lui applique la gégène aux testicules, aux oreilles, à l’abdomen ; on le brûle avec un fer rouge, on lui arrache la plante des pieds avec un rasoir, on lui écrase les testicules avec une pince, il perd conscience. On le laisse «récupérer», puis on le sodomise avec un objet métallique relié à la génératrice d’électricité. Un jour, on lui présente des tissus ensanglantés en disant qu’ils proviennent de sa femme et de ses filles. Puis on va chercher son épouse, Hilda Nora Erenu, qui, manifestement, a subi les mêmes tourments. Après deux mois de sévices quotidiens, le Dr Liwsky a perdu vingt-cinq kilos, souffre d’insuffisance rénale et a les testicules énormes et bleus…» (cf. Escadrons de la mort, L’école française, Opus cité).

Une loi, s’il le faut, précisera les tortures licites, comme le réclamaient les tortionnaires d’Alger, et comme en ont promulgué les gouvernements américains et israéliens.

Problème : sachant qu’il suffit de 27 mois aux Renseignements Généraux pour éradiquer les 150 résistants des groupes armés parisiens ; et de 10 mois à la 10e division parachutiste, pour éliminer les 1500 militants du FLN algérois ; combien de temps faudrait-il, cinquante ans plus tard, à la Direction du Renseignement Intérieur, au Raid et au GIGN, pour traiter, compte tenu de l’avancée des connaissances, les 50 illuminés du Sentier Invisible ?

L’Histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller.

Pièces et Main d’Œuvre
Grenoble, le 12 janvier 2008


Publié dans Théorie critique

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