Le Comitatus, ou l'invention de la Terreur (4)

Publié le par la Rédaction

 


IV

undefinedL’intérêt de ces excursions historiques, sentiers rebattus des nostalgiques de l’empire, anciens combattants et coloniaux, stratèges de bistrot ou d’état-major, est de nous ramener à des vérités communes, à peu près niées, tues et refoulées depuis un siècle par les opposants comme par les partisans du pouvoir, quoique pour des motifs adverses.

Contrairement aux proclamations de Serge en 1921, il n’est guère de flot révolutionnaire qu’une police criminelle, scientifique et machiavélique, ne puisse endiguer. C’est même la routine du comitatus, des organes de terreur du pouvoir, à quelques échecs près, dus à la guerre extérieure, aux dissensions internes, aux ingérences étrangères, à toutes ces raisons combinées, avec, in fine, l’action d’un organe de terreur révolutionnaire, plus criminel, scientifique et machiavélique encore. Chacun sait bien que ce n’est pas le mouvement révolutionnaire, et encore moins le groupuscule bolchevique, qui a renversé le tsar, mais l’armée allemande. Quatre exceptions éclatent à l’esprit : la Chine (1949), Cuba (1959), le Nicaragua et l’Iran (1979), sous la présidence de l’honnête Monsieur Carter. La Savak surtout, la sanguinaire Organisation pour le renseignement et la sécurité intérieure, formée par la CIA et Le Mossad, répond trait pour trait au tableau de cette police toute-puissante, avec ses milliers d’agents, ses myriades de mouchards, ses tueurs, ses centres de torture, et pourtant incapable d’endiguer, de quarante jours en quarante jours, le flot montant de la révolution. Les explications sont connues : la maladie du shah, son lâchage par les Américains qui l’avaient pourtant refait roi (Opération Ajax, 1953), l’absence de gaz et de balles en caoutchouc pour contenir les premières émeutes, les divisions au sein de l’armée, le recul devant le bain de sang et la guerre civile, la tradition chiite du martyr, mais surtout, une haine du régime aussi phénoménale que générale, et qui n’attendait qu’un relâchement pour se déchaîner.

«Crosses en l’air !» Le passage des troupes au peuple et à l’insurrection était une figure obligée des révolutions d’antan, et qui signait leur victoire. Aussi les révolutionnaires se faisaient-ils un devoir de «travailler la troupe», afin de la rallier, toute ou partie. Faute de quoi, ces révolutions échouaient. C’est dire que non seulement l’armée était l’arbitre du conflit entre la rue et le palais, mais que dès son ralliement à la révolution, elle en devenait la force dominante et limitative. La garante de l’ordre rétabli, et de sa propre perpétuation en tant que sabre du pouvoir. C’est à l’âge ancien des révolutions que nous ramènent l’Iran, Cuba, ou le Nicaragua, quand l’insurrection, à force d’héroïsme pouvait emporter la troupe, voire la vaincre. On ne trouve plus sinon de révolution victorieuse, depuis 1917, sans l’accord ou l’instigation de l’État dans l’État, l’appareil militaro-policier, et surtout pas dans l’ex-URSS et ses États vassaux. Et contrairement aux vaticinations des experts en «guerre asymétrique», il n’est pas, en dehors de l’exemple unique et canonique de la Chine, de «guerre révolutionnaire prolongée» qui ait triomphé. Défaites aux Philippines, en Malaisie, au Kenya, au Cameroun, en Amérique du Sud, fausses guerres asymétriques (Indochine, Afghanistan), fausses victoires (Vietnam, Algérie). Mao en avait donné les raisons dès 1928 (cf. Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine ? in Écrits militaires, Éditions de Pékin). Nul sacrifice humain, si démesuré soit-il, ne suffit à vaincre la supériorité technologique. Il y faut d’autres conditions : guerre d’indépendance (contre le Japon ou le Portugal), soutien de puissances extérieures et d’un arrière territorial (l’URSS ou les pays de la «ligne de front», en Afrique australe), déliquescence du pouvoir, etc. Toutes conditions qui coïncident rarement. À rebours, la combinaison de la supériorité technologique et de la «guerre contre-révolutionnaire» tend à l’invincibilité du pouvoir.

On sait que c’est aux colonies, au XIXe siècle, que les armées européennes s’accoutument à l’extermination de population, tout comme le bombardement de Guernica inaugure l’application, alors fort décriée, de la «stratégie anti-cité». L’élaboration de la «guerre contre-révolutionnaire» et de la «défense de surface» par l’armée française sur des territoires relevant ni plus ni moins de la souveraineté nationale que Belfort ou l’Île-de-France, développe et généralise une stratégie anti-population. Celle-ci, après un demi-siècle d’expériences et d’améliorations s’est imposée à toutes les armées comme méthode d’élimination de l’ennemi intérieur et de mobilisation des majorités silencieuses. En témoigne la projection de «La Bataille d’Alger», le film de Pontecorvo et de Yacef Saâdi, dans les écoles de guerre contre-révolutionnaire, et au Pentagone, en 2003, pour s’en inspirer, non sans succès, à Bagdad. «En Irak, nous dit le Monde (18/19 novembre 07), Al-Qaida ne contrôle plus aucun quartier de Bagdad.» Les Américains ont recruté 67.000 miliciens sunnites, quadrillé la ville de «hauts murs antibombes» et de postes militaires. En décembre 2007, le commandant en chef des forces américaines en Irak annonce une chute de 60% des actes de violence depuis juin, et d’une moitié de ses pertes, depuis septembre. Au point qu’Oussama Ben Laden fulmine contre les membres d’Al-Sahoua (Le Réveil), une coalition de tribus sunnites en guerre contre Al-Qaida : «Ils connaîtront les souffrances dans leur vie et dans l’au-delà» (Le Monde, 1er janvier 08).

Peu importe qu’en France, De Gaulle ait banni la guerre contre-révolutionnaire de l’enseignement militaire. Elle s’est banalisée dans l’esprit, la pratique, les structures. Elle va sans dire, voilà tout, et quelques fois même en le disant.

«En 1997, trois ans à peine, après le génocide, Grégoire de Saint Quentin, ancien conseiller parachutiste des Forces Armées Rwandaises pouvait signer dans la très officielle Revue de la Défense Nationale un article intitulé «Vers un retour de la guerre révolutionnaire ?» Depuis le colonel de Saint Quentin a pris du galon et commandé le 1er RPIMa (NDR Régiment parachutiste d’infanterie de marine), la première unité du COS (NDR, Commandement des opérations spéciales). Il n’est pas seul à envisager ce «retour» (cf. Une Guerre noire, G. Peries, D. Servenay, 2007, La Découverte).

Quel retour ? L’article 16 de la constitution, jamais abrogé, légalise à tout moment, pour les soucieux de légalité, le recours à la dictature du chef de l’État, des armées, et de l’exécutif.

La défense opérationnelle du territoire (DOT) planifie depuis 1962 l’élimination de l’ennemi intérieur. Sous l’autorité de l’état-major, elle divise la France en sept zones dirigées par des préfets de zones, préfets départementaux, sous-chefs d’État locaux, flanqués d’officiers généraux et de délégués militaires afin d’assurer de bas en haut l’emprise et la cohésion de cette double hiérarchie sur la population, et en somme, sa discipline.

L’instauration du plan Vigipirate sous Giscard, en 1978, par une instruction ministérielle classée «confidentiel défense», accentue ce dispositif de quadrillage et de surveillance. Nous vivons depuis le 2 janvier 1991, veille de la première guerre du Golfe, sous le régime de ses «niveaux d’alerte», de ses «réactualisations», de ses exercices, de ses patrouilles en arme, de ses campagnes de peur et d’embrigadement (cf. L’Invention du «sécuritaire», Pièces et Main d’Œuvre, 20/04/07).

La gendarmerie, unité militaire de 100.000 hommes, chargée du renseignement et du quadrillage du territoire forme l’assise de la DOT, renforcée des 134.000 soldats de l’armée de terre.

La «réserve citoyenne», 13.000 hommes, regroupe des notables, des cadres d’entreprise et d’association, d’anciens militaires. Réseau de veille sociale, d’influence et de propagande militaire, elle contribue à ce qu’on appelait jadis «l’action psychologique».

La «réserve opérationnelle» compte 16.000 membres dans l’armée de terre, et 22.500 dans la gendarmerie, avec l’objectif de doubler ces effectifs d’ici 2012. Selon le ministère de la Défense, un militaire sur cinq est réserviste. Les réservistes soulagent l’active des tâches d’administration et de logistique, renforcent le service d’ordre, participent aux plans de recherche, à Vigipirate, et depuis peu aux opérations extérieures. À quoi s’ajoutent 26.000 anciens militaires d’active, disponibles en cas de crise, pendant une période de 5 ans.

C’est beaucoup d’uniformes, en un temps où la haute technologie a supplanté les gros bataillons, où des techniciens hautement qualifiés ont remplacé les masses de conscrits, rendant plus improbable que jamais le ralliement «de la troupe» au «peuple». Mais apparemment c’est le nombre minimal pour maintenir l’ordre dans une population de 62 millions d’habitants, et participer aux campagnes impériales, en attendant que des logiciels et des robots aient remplacé jusqu’à cette main d’œuvre auxiliaire.

Bien sûr, il faut pour s’engager et être admis dans le personnel militaire, d’active ou de réserve, partager ce goût de la force armée, de la discipline collective, de l’ordre hiérarchique, bref, ces valeurs militaires propres aux partisans de la domination. Non seulement le pouvoir organise, arme, et solde ses fidèles sur l’impôt des tributaires, mais l’institution de la réserve, également soldée, lui permet d’accroître ses capacités et son emprise. Sous des mobiles civiques — «servir», «se sentir utile» — ou personnels — «l’expérience», «la formation salariée», «les avantages» — c’est le parti de l’ordre, le parti des Versaillais, des normaux et des honnêtes gens qui se dispose à toutes fins utiles. Le service d’ordre s’applique aussi bien aux spectateurs du Tour de France qu’aux manifestants contre le sommet du G8, à Évian. Le plan d’urgence concerne aussi bien un enfant disparu qu’un individu en fuite. L’exercice d’alerte simule aussi bien les réactions à un tremblement de terre qu’à une fuite radioactive, ou à un «attentat terroriste au palais des sports de Grenoble» (Le Daubé, 22 septembre 07). Culture du risque oblige.

Constamment excitée à la «lutte contre l’insécurité» et à la «vigilance antiterroriste», la réserve est — en dehors des sociétés de chasse et des milices de voisinage qu’elle pourrait fort bien absorber dans son creuset — l’embryon le plus proche de ces unités territoriales, encadrées par des forces spéciales, et préposées par la stratégie de guerre contre-révolutionnaire à l’éradication de l’ennemi intérieur.

Quoi !… Des éradicateurs, cette étudiante en commerce, cet ingénieur BTP, ce vendeur en électroménager, ce professeur de chimie, qui patrouillent en uniforme dans les gares, et offrent leur temps et leurs compétences à la défense nationale ?… Vous sombrez décidément dans la paranoïa la plus échevelée. — Au fait. Les Français ne sont ni des Rwandais, ni des Serbo-croates, ces demi-brutes. Ce n’est pas ici qu’on verrait des factions s’entretuer. Les mentions «Juif» ou «musulman» sur les cartes d’identité. Des rafles policières, des ratissages guerriers. Et donc, il n’y a pas lieu de s’inquiéter de la militarisation rampante de ce pays, de décennie en décennie, ni de l’intégration des citoyens les mieux pensants dans une chaîne de commandement en lien direct avec l’état-major.

Jean-Claude Mallet. Conseiller d’État, président de la commission du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale. «Ce à quoi nous nous intéressons, ce sont les grands risques, qui visent le fonctionnement des pouvoirs publics et de la société française, la protection des citoyens en tant que nation. Voilà ce que recouvre la terminologie de “sécurité nationale”, qui recoupe la notion anglaise de national security. (…) Il n’est pas inutile, après la professionnalisation (NDR, de l’armée), de se poser la question de la relation entre la défense, la politique de sécurité nationale et la société. Il faut trouver les moyens de conforter et d’assurer l’adhésion du pays à cette politique de défense. Cela rejoint les questions de communication : quelle est la stratégie de communication des pouvoirs publics en cas de crise majeure ? Chacun a pu remarquer à quel point les Britanniques ont réagi de manière extraordinairement positive et forte au moment des attentats de Londres : cette capacité à “encaisser” de manière collective est un exemple à suivre» (Le Monde, 28/29 octobre 07).

En vérité, si le terrorisme et l’insécurité, si l’ennemi n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et s’il existe, il est bon que d’opportuns dysfonctionnements lui permettent ces attaques démoniaques qui rappellent à la société et au pays la nécessité de conforter et d’adhérer à la politique de sécurité et de défense nationale.

Plus personne ne doute que le FSB, ex-KGB, n’ait commis ou commandité les attentats massacres attribués aux combattants tchétchènes qui, en 1996 et en 1999, assurèrent les élections victorieuses de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine. Que vaincue dans la guerre froide par sa rivale américaine, l’oligarchie russe ne soit revenue d’une propriété en indivision étatique de l’économie à une appropriation privée, plus performante. Le directeur du FSB place son fils, également officier du FSB, à Rosneft, la firme géante du pétrole russe, auprès du directeur, lui-même ancien officier du KGB (Libération, 20 février 07). Medvedev, le nouveau Premier ministre a travaillé trois ans pour Ilim Pulp, autre géant dans l’industrie du bois. Le général-colonel Ivanov, chef-adjoint de l’administration présidentielle, contrôle en même temps Almaz-Anteï, l’entreprise qui fabrique missiles S 300 et systèmes de défense aérienne (Le Monde, 19 décembre 07). Artyakov, issu du service de renseignement militaire (GRU), dirige successivement le groupe automobile Avtovaz et la région de Samara
(Le Monde, 20 novembre 07). À toi le gaz, à moi le pétrole, à vous l’aluminium ou le bois, à eux les banques et la communication. Ces choses-là se disent jusque dans les journaux russes où les sages des organes adjurent les clans de cesser toute guerre interne, de peur d’y perdre leur pouvoir et leurs richesses. Cependant la Douma autorise les grandes entreprises, Gasprom, Transneft, à lever leurs propres armées dotées de pouvoirs élargis et d’équipement spéciaux, au moment même où elle adopte une loi contre «l’extrémisme» politique, c’est-à-dire les gens qui se présentent aux élections contre le candidat du pouvoir. La «diffamation envers un représentant de l’État» est une manifestation d’extrémisme, et les «appels à l’extrémisme» sont passibles de cinq à six ans de prison. La notion de crimes et délits commis pour «motifs de haine politique et idéologique» entre au code pénal. Les participants à des troubles massifs (?) pourront être condamnés à douze ans de détention. Les forces de sécurité sont autorisées à épier les conversations téléphoniques des personnes suspectes d’infractions, quelle qu’en soit la gravité. «Par ailleurs, les médias n’auront plus le droit de diffuser d’informations sur les organisations reconnues comme “extrémistes” par le tribunal, pas même pour spécifier qu’elles ont été interdites ou dissoutes» (Le Monde, 6 juillet 07, 8/9 juillet 07).

Ceux-là même qui depuis 2001 se gaussaient ou s’indignaient de toute «théorie du complot» concernant l’attentat des Twin Towers, font maintenant la part du doute croissant du public.

«Dès janvier 2001, nous informe Le Monde (17 avril 07), les services étaient informés des projets de détournement d’avions d’Al Qaida. Des dizaines de documents de la DGSE (NDR, Direction Générale des Services extérieurs) en attestaient : les réseaux d’Oussama Ben Laden étaient infiltrés depuis plusieurs années.»

L’article d’un certain Guillaume Dasquié, apparemment dans les petits papiers des «services», s’appuie sur «328 pages classifiées. Rien de moins que l’essentiel des rapports de la DGSE rédigés entre juillet 2000 et 2001.» Ce Dasquié est bien heureux, non seulement d’accéder aux dossiers «confidentiels défense» de la DGSE — un organisme peu suspect de confier ses secrets à n’importe qui — mais encore de les divulguer dans l’organe officieux de la République. La publication de fac-similés, notes, cartes, diagrammes, vise à certifier qu’à travers lui, c’est bien la DGSE qui parle. Et pour un service secret, parler c’est agir, quels que soient les effets escomptés, multiples, et plus ou moins scrutables, de ces actes performatifs. La DGSE confirme l’infiltration d’Al Qaida, «jusque dans les structures des commandements de camp», ce qui est bien le minimum pour un réseau co-fondé par la CIA afin de guerroyer contre les Russes en Afghanistan, et truffé d’agents doubles. Elle détaille ses propres moyens d’espionnage — la filière du MIO (Mouvement Islamique d’Ouzbékistan), les djihadistes de banlieue retournés (ce qui devrait provoquer de fructueuses tueries entre islamistes), les renseignements fournis par Massoud, commandant de l’Alliance du Nord, les écoutes de communication — sans doute pour dissimuler ses vraies sources (algériennes ?). Elle insiste sur la transmission de ses informations aux agents de la CIA, à Paris (Bill Murray), et à Langley (Gary Berntsen, Michael Scherrer). Bref, on ne peut mieux dire que la CIA a ignoré, sinon étouffé ces avertissements, et alimenter la «théorie du complot».

Plus personne ne doute de la négligence, délibérée ou non, des services secrets américains lors de l’attaque contre le World Trade Center, qui profita si fabuleusement à l’oligarchie, à tous points de vue : politique, économique, militaire, etc. Sans doute peuvent-ils plaider que des signaux d’apparence mineure se perdent dans le flot d’informations traitées, mais une alerte répétée aux détournements d’avion, en provenance d'un service aussi respectable que la DGSE, est-elle un signal mineur ?

C’est l’habituel alibi du «dysfonctionnement», déjà employé pour Pearl Harbor, et dont on sait qu’il s’agit du fonctionnement réel et non du fonctionnement officiel, quand on n’en appelle pas à la théorie du chaos : une panne de transmission et — petites causes, grands effets — les bateaux coulent, les tours s’écroulent. À moins qu’on n’évoque «les rivalités entre services», CIA, NSA, FBI. Selon un rapport interne de la CIA, partiellement censuré, celle-ci «savait, début 2000, que deux suspects, Nawaf Al-Hamzi et Khaled Al-Mihdhar, qui feront partie des commandos du 11 septembre, avaient l’intention de se rendre aux États-Unis. Bien que 50 à 60 agents de la CIA aient été au courant, le FBI n’a pas été informé» (Le Monde, 23 août 07).

Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, ne peut faire moins que de porter plainte pour «détention et divulgation au public de renseignement ou fichier ayant le caractère d’un secret de la défense nationale». Ce qui accrédite ipso facto le scoop de Dasquié ; de même que sa mise en garde-à-vue, sept mois plus tard, par la DST, ramène l’attention sur les malheureux dysfonctionnements de la CIA lors de l’hyper attentat du 11 septembre, alors qu’entre-temps, Alliot-Marie est devenue ministre de l’Intérieur.

Du compte-rendu que Dasquié fait de ses 48 heures de garde-à-vue, sur une pleine page du Monde (27 décembre 07), il ressort que la DST et le procureur le menacent d’emprisonnement s’il ne livre pas sa source. «J’ai donné un nom, je n’oublierai rien, je raconterai tout.» Bon, voilà un livre tout fait et assuré d’une belle publicité. En attendant de voir quelles affres réelles résulteront de sa mise en examen, on peut se demander si, vraiment, les services français n’ont pas quelque compte à régler avec leurs collègues américains.

Le même Dasquié dans un article de Libération (11 septembre 07) nous rend compte d’un «rapport classifié du FBI», «jamais rendu public» — ce garçon a décidément des connexions — où l’on découvre, paraît-il, à peu près tout ce que nous cache la CIA sur les auteurs des attentats du 11 septembre, et leurs réseaux de soutien : «des listes, des pistes mais pas de suite». Sans doute puisque l’empire a jugé plus profitable de déclencher une perpétuelle «guerre au terrorisme», que de poursuivre en justice les auteurs et complices de l’attentat particulier.

Dasquié : «J’ai le sentiment que mon article démontrant que l’on connaissait le danger d’attaque terroriste aux États-Unis dès janvier 2001 a gêné les décideurs américains, on a pensé qu’il s’agissait non d’une véritable enquête journalistique mais d’une fuite organisée par un cabinet ministériel, comme c’est souvent le cas» (Le Journal du Dimanche, 9 décembre 07).

En dehors de notre journaliste d’investigation, à qui peut servir et desservir la fuite et la publication des «notes classifiées de cette compilation circulant librement dans Paris depuis fin 2001» (Le Monde, 27 décembre 07) ? À conforter l’idée d’une politique arabe et indépendante de la France face aux États-Unis et à Israël ? Du gaullo-chiraquisme ? À torpiller le clan Bush junior et à soutenir des factions multilatéralistes, à Washington ? À promouvoir la politique dialoguiste de la DGSE, face à la ligne éradicatrice de la DST ? On verra bien. Dasquié racontera tout.

Plus personne ne doute que le DRS algérien (Département du Renseignement et de la Sécurité, ex-Sécurité Militaire), n’ait infiltré, voire co-fondé les GIA (Groupes Islamiques Armés) de 1993 à 1999 ; qu’il n’ait fomenté des égorgements de masse dans les circonscriptions d’élection des islamistes du FIS (Front Islamique du Salut) afin de punir, mater, et retourner leurs électeurs ; et donc que les attentats perpétrés par les GIA contre des Français, soit en Algérie, soit en France, n’aient été en fait des machinations de ce même DRS, afin de s’assurer le soutien, les armes, l’argent, des décideurs et des services français. Égorgements d’Emmanuel Didier et François Berthelet le 21 septembre 1993, près de Sidi Bel Abbès. Enlèvement de trois agents consulaires le 24 octobre 1993, à Alger. Détournement d’un airbus d’Air France le 24 décembre 1994, à Alger, et exécution de trois passagers. Attentats dans le RER, à Paris le 25 juillet 1995 (7 morts), place de l’Étoile le 17 août, dans la région lyonnaise les 26 août, 3, 4, et 7 septembre ; et de nouveau dans le RER le 17 octobre. Enlèvement et assassinat de sept moines, à Tibhirine au printemps 1996. Assassinat de Pierre Claverie, évêque d’Oran, le 1er août 1996.

Moins notoire, le fait que le gouvernement et les services français aient toujours su — et tu — que les GIA étaient des marionnettes aux mains du DRS ; et que la DST ait participé à l’une au moins, de ces manipulations : l’enlèvement des agents consulaires, à Alger (cf. Françalgérie, crimes et mensonges d’États, Opus cité).

Ces exactions tombaient à point pour rappeler aux citoyens la nécessité de conforter et d’adhérer à la politique de sécurité et de défense nationale. Carlos était si périmé que le DRS et le Soudan en faisaient cadeau à la DST (cf. DST, police secrète, R. Faligot, P. Krop). Le FNLC n’effrayait guère en dehors de la Corse. Quant aux enfants perdus d’Action Directe, ils croupissaient déjà au trou. Se souvient-on comme les RG et la DST de Pasqua sautèrent sur l’occasion pour rafler 88 sympathisants du FIS, en France (9 novembre 1993), et faire ainsi place nette aux louches envoyés des GIA ? Se souvient-on de Khaled Kelkal, jeune homme en torche, et suicidaire comme on ne peut l’être qu’en sa jeunesse fuyante, mort à 24 ans d’avoir croisé ces envoyés ; par eux d’abord utilisé comme tueur en transe ; puis traqué, blessé, achevé devant les caméras par les exécuteurs du GIGN, sans autre raison plausible que de lui clore la bouche.

En vérité, s’il n’y avait eu de Khaled Kelkal, il eut fallu le fabriquer, tant il combinait pour l’honnête habitant des zones pavillonnaires, potentielle recrue de la Défense opérationnelle du territoire, les traits de l’ennemi idéal. Ennemi intérieur, implanté sur notre sol à des centaines de milliers d’exemplaires, mi-voyou mi-instruit, mi-Français mi-Arabe — pire — Algérien, aigri, déclassé, et finalement terroriste islamiste. Malraux en eut fait La Condition humaine. DRS algérien et DST française en font un mythe : l’épouvantail fantomatique et récurrent de «l’insécurité» ; le fauve incarné, échappé de cette jungle, dont le ministre Peyrefitte nous alertait en juin 1980 (cf. L’Invention du «sécuritaire», Pièces et Main d’Œuvre, 20/04/07), et que le pouvoir depuis 1962 a patiemment cultivé dans ses zones de relégation.

Voici quarante-cinq ans, depuis la fin de la guerre d’Algérie, que le condisciple d’Aussaresses aux Jeunesses étudiantes chrétiennes, son camarade d’Alger, para tortionnaire d’El Biar et de la Villa des Roses, Le Pen, ses semblables, son engeance, désignent les Algériens, les Arabes, les Africains, leurs enfants, Français de naissance et d’éducation, à l’éradication nationale. Dès 1973, Ordre Nouveau et Minute lancent une campagne ininterrompue à ce jour contre «l’immigration sauvage». À Marseille, le meurtre d’un traminot par un dément permet à l’éditorialiste du Méridional de se déchaîner : «Nous en avons assez ! Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée» (26 août 1973).

Racaille.

L’obligeant Giscard acquiesce suavement : suspension de l’immigration (1974), incitation au départ volontaire (le «million Stoléru», 1977), mécanisme de retour forcé, objectif 500.000 expulsions par an (1978), loi Bonnet pour la prévention de l’immigration clandestine (1980).

Éradication ethnique : la valise ou le cercueil. Les paysages des Balkans, paraît-il, avec leurs villages pavillonnaires, leurs battues de chasseurs en kaki, leurs champs et leurs bois, ressemblent à ceux du Dauphiné où papistes et parpaillots s’étripaient jadis.

On sait que la fonction du bouc émissaire est de restaurer l’unité violente de la communauté, lors de ses crises d’indifférenciation mimétique (René Girard). Parmi les signes d’élection victimaire : l’appartenance à la communauté afin d’en drainer la souillure, mais aussi que cette appartenance soit marginale afin que la victime reste sacrifiable.

Quelle victime serait la plus sacrifiable, si la lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, qui déchire cette société comme toutes les autres, se résolvait en guerre civile ? Quel ennemi serait le plus apte à restaurer contre lui la quasi-unanimité nationale ? La population de Neuilly, du XVIe arrondissement, des beaux quartiers, des villégiatures de luxe, la classe dominante dans ses déclinaisons : personnel politique, chefs d’entreprise, chefs civils et militaires ? Ou la classe dangereuse, archi-dominée des cités d’outre-périphériques, là où se fondent tiers et quart-monde : chômeurs, rmistes, intérimaires, précaires, ouvriers, sous-ouvriers et caissières, délinquants enragés par 45 ans de pousse-au-crime ?

Quel conflit l’emporterait ? Le conflit national sécuritaire des De souche contre les D’origine ? Ou le conflit social libertaire de ceux d’en bas contre ceux d’en haut ? Qui sont les plus étrangers et les plus nocifs à la communauté ? Ses maîtres ou ses misérables ? Et de quel bord combattraient les petits soldats, blonds, blancs, roses, de l’énorme classe moyenne, civiquement enrôlés dans la Défense opérationnelle du territoire et encadrés par des militaires d’active ?

Par la grâce de l’hyper-attentat contre l’hyper-puissance, le régime franco-algérien devient un précurseur, un partenaire et un bénéficiaire de la guerre mondiale au terrorisme. Ce que celle-ci a rapporté aux généraux vampires d’Alger, en armes, contrats, crédits, faveurs, les curieux peuvent le découvrir sur le site Algeria-Watch, qui en tient le compte encyclopédique.

En bref, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou ailleurs, le terrorisme est une trop bonne affaire, politique et financière, pour le laisser péricliter. Aussi les spécialistes nous ont-ils avertis. Peu importe l’éventuelle mort de Ben Laden, l’insaisissable ennemi de l’Humanité et chef de la secte des Assassins ; désormais l’Hydre épouvantable n’en finira plus de repousser ses gueules maléfiques.

Ce ne sont pas seulement Madrid, Londres ou Bali qui subissent des répliques de l’attentat princeps. En Algérie, à peine liquidés ce que la rue nommait les Groupes Islamiques de l’Armée, paraît un remarquable Groupe Salafiste pour le Combat et la Prédication (GSPC), rassemblant sous la direction de parachutistes, déserteurs de l’armée algérienne, l’usuelle piétaille de paumés, de jobards, et de brutes. L’épisode le plus hilarant du combat et de la prédication de ce groupe salafiste advint en 2004, quand il se fit pincer en pleine vadrouille par les rebelles tchadiens du Mouvement pour la Démocratie et la Justice au Tchad (MDJT). Obligeamment, les rebelles du MDJT proposent à l’armée algérienne de lui livrer cet émir Abderazzak-El-Para qu’elle traque partout au Sahara. Il faut huit mois de tractations au MDJT pour arriver à se débarrasser de son prisonnier dont le gouvernement algérien ne veut ni entendre parler, ni l’entendre parler. Finalement récupéré, il s’est malheureusement enfui avant tout procès (cf. «Al-Qaida au Maghreb», ou la très étrange histoire du GSPC algérien, F. Gèze et S. Mellah, Algeria-Watch).

En fait cette équipée transsaharienne offre aux Américains le prétexte pour lancer en juin 2005 leur «Initiative de contre-terrorisme dans le Sahara», bientôt transformée en «Africom», du nom de l’opération «consistant à créer un commandement militaire unique sur le Continent noir, qui sera opérationnel à l’automne 2008» (Le Monde, 19 juillet 07). De la corne de l’Afrique à la Mauritanie, militaires français et américains travaillent à former leurs auxiliaires locaux. C’est que «l’accès au pétrole africain et la volonté de contrer la présence grandissante de la Chine sur le Continent noir font partie des intérêts stratégiques qui poussent les États-Unis à rationaliser leur approche de l’Afrique.» (id.)

En 2003, le GSPC enlève et relâche 32 touristes européens dans le Sahara. Ce n’est pas assez pour établir sa crédibilité djihadiste aux yeux du public qui en a vu d’autres, en Algérie et ailleurs. En septembre 2006, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’attaque contre les Twin Towers, Ayman al-Zawahi, l’alter ego de Ben Laden, annonce dans une vidéo le ralliement du GSPC à Al-Qaida : «Que grâce soit rendue à Allah pour cette adhésion bénie qui sera une épine dans la gorge des croisés américains, français et de leurs alliés, et fera naître la peur dans le coeur des traîtres et des mécréants de France» (Libération, 2 juillet 07).

On ne sait en fait sur qui cette annonce d’alliance en dit le plus long, d’Al-Qaida ou du GSPC ; ni lequel des deux est le plus infiltré et le plus manipulé. Quoi qu’il en soit, le GSPC renommé Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI, janvier 2007), étend ses prétentions à toutes les rives du Sahara, et multiplie depuis deux ans en Algérie les massacres au camion piégé et les attentats suicides qui, en matière d’épouvante, constituent actuellement le plus haut fait. Plus de 150 morts en 2007, suivant le modus operandi d’Al-Qaida, avec des attaques aux dates fétiches du 11 avril, 11 juillet, 11 décembre. Mieux encore. En Mauritanie, il suffit d’une louche agression contre des touristes, si mal ficelée qu’on voit trois des assaillants improviser une fuite en taxi au Sénégal, et d’un vague communiqué d’Al-Qaida au Maghreb Islamique, pour annuler le rallye Lisbonne-Dakar, une affaire de 50 millions d’euros pourtant (cf. Le Journal du Dimanche, 6 janvier 08 ; Le Monde, 6/7 janvier 08). Si après cela vous n’êtes pas convaincu de la menace terroriste sur «le Continent noir», c’est que vous êtes de ces éternels sceptiques qui nient le caractère positif de la colonisation ou la sincérité des services associés : DRS, CIA, DST.

Ni le gouvernement mauritanien, ni les voyagistes ne sont convaincus, eux qui continuent de charrier leurs tombereaux de touristes d’un bout à l’autre du désert. Il faudra décidément que les séides d’Abderazzak- El-Para en égorgent quelques-uns pour que les opinions en appellent à la sécurisation du Sahara. Étrange péril d’une secte dont on évalue les effectifs à 600 affidés, au mieux, sur quelques millions de kilomètres carrés, plutôt rustiques, et qui malgré l’une des polices les plus redoutables du monde, perpétuent soudain des massacres dans les quartiers les plus surveillés d’Alger. On doit à François Géré, «directeur de l’Institut d’Analyses stratégiques», le commentaire le plus burlesque du phénomène : «La lutte en coulisses pour la succession du Président Bouteflika favorise nécessairement un relâchement de la vigilance des services algériens. (…) Récemment, on a vu réapparaître des islamistes que les services algériens avaient déclarés morts !» (Le Daubé, 12 décembre 07). Et gageons que ces fantômes réapparaîtront chaque fois que les services algériens sentiront la nécessité de redurcir leur emprise sur le pays.

Mais rappelons-nous : L’Algérie, c’est la France.


Publié dans Théorie critique

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