Interview de Martin sur le film "Choron, dernière"

Publié le par la Rédaction


Le 10 janvier cela fera déjà trois ans que le phare du 10 rue des Trois-Portes s’est éteint… Pour ne pas oublier ce que Choron a apporté aux quelques rares humoristes encore drôles dans ce pays, Martin, qui est auteur pour le Groland, et Pierre Carles ont réalisé un magnifique documentaire afin de mieux cerner ce personnage unique et hors du commun qui nous manque terriblement.

Marc Bihan : Le film Choron, dernière est-il bien distribué dans les salles ?

Pour l’instant Choron, dernière n’a été préacheté par aucune télévision française. Or un film qui n’a pas de préachat télé a fort peu de chance de sortir en salles. C’est pourquoi on fait tourner Choron, dernière, même dans sa version non finalisée, dans les festivals en attendant de trouver l’argent pour le sortir. Et l’écho qu’il rencontre lors des projections est au-delà de toutes nos espérances. Ce qui nous fait plaisir avec Pierre, c’est quand on voit des jeunes venir nous dire qu’en leur faisant découvrir Choron — qu’ils ne connaissent généralement pas — on leur fait prendre conscience qu’ils vivent dans un monde rempli d’interdits et de morale dégoulinante. La liberté de ton de Choron les fait bander. Moins les chaînes de télé, apparemment. Choron fait encore peur, même mort…




Il n’y a plus de presse satirique en France, comment expliques-tu cela ?

Tout simplement parce que c’est une marchandise à emmerdements. Quand on a sorti Zoo avec Faujour et Berth, un journal dans lequel collaboraient Choron, Vuillemin et Schlingo, on s’est mangé un tas de procès. Les sommes demandées par la justice étaient astronomiques au regard des ventes du journal. Résultat, trop de fric a servi à payer les amendes et Zoo a coulé. La censure aujourd’hui ne se fait plus par l’interdiction du journal, comme cela a été le cas pour Hara Kiri, mais par le fric. Pour preuve, l’éditeur de Zoo a fini avec un contrôle fiscal. Quand tu vois qu’en plus, des tarés religieux sont prêts à te faire la peau pour un malheureux dessin qui se moque de leur religion, quel éditeur aura le courage de nos jours de sortir en kiosques un vrai journal satirique ? Je te laisse chercher, je vais me chercher une bière…

Choron a énormément influencé un tas d’artistes, c’est pour rendre hommage à ce personnage si injustement inconsidéré, et pour remettre les pendules à l’heure, que tu as fait ce film avec Pierre Carles ?

Attention, on ne prend pas Choron pour un dieu. Notre but n’est pas de le hisser sur un piédestal car on montre aussi ses mauvais côtés dans le film. Finalement, c’est Choron lui-même qui emporte l’adhésion du public. Parce qu’il est naturellement drôle, touchant même. Il m’entendrait dire ça, il me balancerait son verre de champagne à la gueule en me traitant de connard. Il détestait qu’on dise qu’il était quelqu’un de bien. Le film est aussi là pour rappeler que Choron n’était pas, comme certains aiment à le penser, qu’un provocateur. Choron a été l’un des plus grands patrons de presse français. En publiant Hara Kiri et Charlie Hebdo, il a donné un écho national à une nouvelle forme d’humour dont tout le monde s’inspire encore aujourd’hui. Comme le dit Marc-Édouard Nabe, Choron est le diamant brut sur lequel tous les humoristes sont venus gratter quelques éclats. Sans lui, pas de Nuls, pas de Guignols, pas de Groland. À Groland, on revendique complètement sa filiation, on en est même fiers. La semaine de sa mort, Moustic a présenté toute l’émission, déguisé en Choron, mais on n’a pas évoqué son décès. Parce que pour nous, l’esprit de Choron est toujours vivant… Ne serait-ce que dans les conneries qu’on peut écrire dans Bienvenue au Groland.



Raymond Deffossé et Michaël Kael présentent le film de Pierre Carles et Éric Martin Choron, dernière lors du Festival grolandais, le 22 septembre 2006.


Les humoristes sont tous mièvres et politiquement corrects en ce moment. Quels sont ceux qui trouvent grâce à tes yeux ?

Sans hésiter Sacha Baron Cohen dans Borat. Ça m’a scotché. Borat est pour moi ce qui se rapproche le plus cinématographiquement de l’esprit Hara Kiri. Tu vois quelqu’un produire ça en France ? Je te laisse encore chercher, je vais me chercher une autre bière…

Groland est-il le dernier endroit où l’on peut encore rire de tout ?

Oui… Et on n’en est pas fiers pour autant parce que le vrai problème c’est qu’ailleurs on n’a le droit de rire de rien. Ou l’humour est tellement au ras des pâquerettes que t’as envie de te tirer une balle en entendant les sketches des soit-disants nouveaux comiques. Pour revenir à Groland, je trouve que Benoît Delépine dégage la même énergie qu’un Choron. Même après vingt verres dans le nez, il est capable de trouver une idée géniale ou de remuer ciel et terre pour créer un festival du film grolandais, tourner un film, organiser un entartage géant. C’est ce genre de dingues qui rendent la vie plus belle. Choron disait que notre passage sur terre ne dure qu’une demi-seconde. Pourquoi le passer à se faire chier ?

Connais-tu les réactions de Val, Cabu et Wolinski suite à la sortie de ton film ?

Le film n’étant pas sorti, il n’y a pas de réaction. Mais on les attend et on est prêt.

Wolinski y passe pour un être infect et pitoyable n’ayant aucune reconnaissance envers celui qui l’a fait connaître. Cabu est complètement à la botte de Val. Quant à ce dernier, je n’en parle même pas… Quels sont tes sentiments face à tant d’ingratitude envers Choron ?

Je vois surtout trois humoristes qui sont devenus terriblement tristes et qui cherchent à gommer Choron de l’histoire de Charlie Hebdo, comme on gommait les gens gênants sur les photos staliniennes… Je peux comprendre que tout n’ait pas été rose lorsque Choron était gestionnaire et que certaines rancœurs aient subsisté. Mais franchement, si le prof n’avait pas balancé ses couilles dans le potage pour publier leurs dessins et croire en leur talent, seraient-ils devenus les caricaturistes qu’ils sont aujourd’hui ? Bien que le niveau ait beaucoup baissé. Les dessins de Wolinski dans Le Journal du Dimanche et dans Paris Match sont nullissimes ! Je ne te parle même pas des sommes astronomiques que Choron a dû trouver pour payer les procès engendrés par les unes d’Hara Kiri ou les visuels photos. C’est simple, quand Choron est mort, il était endetté jusqu’au cou. Pendant ce temps, Cabu, Val et Wolinski buvaient leur bière chez Lipp.

On voit Cavanna très ému à l’évocation de son vieux pote Choron. Pourtant on sent qu’il n’est pas facile pour lui de prendre position, on le sent sous l’emprise de Val. Tu penses qu’il regrette d’avoir retourné sa veste à une période ?

Je ne sais pas, je ne suis pas dans sa tête. Mais ce qui est sûr, c’est que Cavanna démonte dans le film la théorie défendue par Cabu et Wolinski qui veut que ce soit Cavanna qui ait tout inventé dans Charlie Hebdo. Il remet Choron à sa juste place. La place d’un vrai créateur.

Beaucoup l’ont lâché à la fin de Charlie Hebdo ; heureusement il restait les fidèles comme Vuillemin, Berroyer, Nabe, Schlingo et d’autres. Y avait-il une famille choronienne ?

Oui et tu viens de citer tous ses apôtres. Ah non, il en manque un : saint Lefred Thouron.

Que penses-tu de la nouvelle version de Charlie Hebdo avec Val à sa tête ?

Franchement, même en étant un ancien d’Indo, Choron n’aurait jamais eu l’indécence d’encourager la guerre du Kosovo ou la guerre du Golfe comme l’a fait le nouveau Charlie. Val a fait d’un journal de voyous un journal de moralistes. À partir du moment où tu te positionnes sur l’échiquier politique, tu es dans l’obligation de démontrer que le camp adverse a tort. Donc, tu dois passer pour quelqu’un d’intelligent, qui a le sens de l’analyse, de l’à propos. Et tu deviens chiant, comme Val. Le rêve de Val est de devenir un grand éditorialiste que l’on invite sur tous les médias pour déballer sa science infuse et ses fumeuses théories sur le siècle des Lumières. La seule chose qu’on peut accorder à Charlie, c’est qu’ils n’ont pas flanché dans l’affaire des caricatures de Mahomet. En même temps, pour un journal qui se dit satirique, c’est le minimum syndical. Mais je suis certain que, même dans cette affaire, Choron aurait trouvé un angle d’attaque inattendu qui aurait fait chier les deux camps. En tout cas, il ne se serait jamais drapé dans les atours d’un grand défenseur de la liberté d’expression comme a pu le faire Val.

Quels sont les meilleurs souvenirs que tu garderas de tes moments passés avec le professeur ?

Tous, sans exception !… J’adorais aller rue des Trois-Portes dans son bureau, j’étais toujours bien reçu. Un petit coup de blanc et hop ! on bossait pour Zoo ou le bouquin Tout s’éclaire. Avec le prof, j’étais sûr de me marrer trois heures non-stop. Je me rappelle d’un soir où il a mis tout le monde à la porte vers 21 heures En nous raccompagnant au métro, il a croisé sur le chemin un groupe de musiciens roumains. Ni une ni deux, il est parti acheter du champagne dans une épicerie voisine et nous a réinvités chez lui. Les musiciens ont joué et se sont retrouvés avec la casquette du prof remplis de billets de 50 balles. Ils sont ressortis complètement bourrés et ont gagné en deux heures ce qu’ils devaient difficilement gagner en une semaine.

Et l’anecdote qui t’as fait le plus marrer en sa compagnie ?

C’est lorsqu’on est allé sur un plateau télé pour faire la promo de Zoo. Dans les coulisses, MC Solaar, qui était un grand fan du prof, est venu le voir pour lui dire toute son admiration. Choron a demandé à MC Solaar s’il savait ce qu’était un Noir ? Solaar a répondu : «Non !» «Soixante kilos de connerie dans une combinaison de plongée» lui a rétorqué le prof. Putain, t’aurais dû voir la gueule d’MC !

Quelle est l’image que tu aimerais que les gens aient de Choron après avoir vu ton film ?

Yann Kerninon, ancien collaborateur de Zoo, l’a très bien résumé : «Choron était un gentleman déguisé en salaud qui a passé sa vie à rire avec talent d’une société de salauds déguisés en gentlemen».



Le 22 septembre 2006, lors du 2e Festival du film grolandais (Quend-Plage-Les-Pins), Éric Martin et Pierre Carles présentent en avant première leur dernier film, Choron, dernière. Dans la salle, Carles reconnaît l’ex-directeur des programmes de Canal +, Alain de Greef, en poste en 1995 lorsque son film, Pas vu Pas pris, commandé par la chaîne, a été censuré. Et au quart de tour… c’est parti.


Aura-t-on un jour la chance de voir diffuser ce film sur Canal malgré l’altercation houleuse de Pierre Carles et De Greef lors du festival du film grolandais ?

Le jour où Canal mettra du pognon dans un film de Pierre Carles il faudra faire officialiser le miracle par le Vatican ! Pierre s’est carbonisé à Canal avec son premier film Pas vu Pas pris. La direction de l’époque où officiait Alain De Greef, n’avait pas aimé ses méthodes d’investigation. De Greef reprochait à Pierre d’avoir piégé des stars de la télé en leur posant des questions dérangeantes sur le rapport médias-pouvoir. Ce qui est marrant, c’est qu’à la même époque, l’intelligentsia française encensait Michael Moore, dont on connaît aujourd’hui les méthodes de travail carrément douteuses. Il suffit de voir ce qu’il raconte sur le système de santé français dans son dernier film Sicko pour s’en assurer. Mais Michael Moore critique le système américain. Ça ne mange pas de pain, et ça fait plaisir à tout le monde. Par contre si tu oses critiquer le système français, tu te retrouves très vite sur le banc de touche. Je trouve honteux que le film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, seul documentaire réalisé sur le sociologue Pierre Bourdieu, n’ait jamais été diffusé sur une chaîne publique française alors qu’il est par exemple projeté dans des universités américaines. Ça fait vraiment mal au cul après ça de payer sa redevance !

Pour quand est prévue la sortie en dvd de Choron, dernière ?

Comme pour les autres films, après sa sortie en salle. Et ce n’est pas gagné ! Y a-t-il un de vos lecteurs qui a 100'000 euros à nous filer pour terminer le film ?

Lors d’une émission de télé, l’écrivain Alain Soral comparait Choron à Dieudonné et affirmait que si le prof était encore vivant aujourd’hui il soutiendrait certainement Le Pen ! Que répondrais-tu à Soral ?

D’abord que c’est un gros tas de merde ! Ensuite qu’il faut être méchamment culotté pour se substituer à Choron et prétendre savoir ce qu’il aurait fait pendant les élections. D’ailleurs il n’aurait rien fait. Choron considérait la classe politique comme un troupeau d’ânes et je l’ai toujours entendu conchier Le Pen. Mais c’est marrant que tu parles de Dieudonné. Il y a sur Dailymotion, l’intégrale d’une émission TV diffusée il y a quelques années, dans laquelle Marc-Édouard Nabe moque l’antifascisme de Dieudonné (qui à l’époque se présentait à Dreux contre le Front National) et analyse que si ce dernier est anti-Le Pen c’est justement parce que Le Pen le fait bander. Regardes comment a fini Dieudonné. En train de serrer la main du borgne après les élections présidentielles ! Sauf que tu ne verras jamais Nabe, que des bien pensants comme Gérard Miller traitent de fasciste, dans une fête des Bleu Blanc Rouge. C’est un peu comme pour Choron. Les valeurs sont inversées. Les ordures ne sont pas toujours celles qu’on croit.

Quels sont tes projets à venir après ce documentaire ?

Me saouler la gueule. Tu veux une bière ?

Le Mague, 10 janvier 2009.

Les livres incontournables : Moi Odile, femme à Choron, hélas introuvable, le meilleur livre écrit sur l’aventure des éditions du Square, Mengès, 1983. Vous me croirez si vous voulez rassemblées par Jean-Marie Gourio, Flammarion, 1993. Tout s’éclaire par Martin et Choron, La Dilettante, 2001.

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Bourreau fais ton office 14/04/2009 23:34

- Tu sais ce qu' est un blanc ?- Non.- C' est soixante kilos de connerie ds une combinaison spatiale.