Il y a 80 ans : avec la «Plate-forme», l'anarchisme tente la rénovation

Publié le par la Rédaction

Le traumatisme de la Première Guerre mondiale, l’expérience de la révolution russe et l’échec de la vague révolutionnaire de 1919-1920 en Europe ont entraîné de profondes remises en question pour le mouvement ouvrier.

L’anarchisme n’y a pas échappé, et plusieurs tentatives de rénovation théorico-pratique ont existé à partir de 1919, que ce soit avec le «premier Parti communiste» de Raymond Péricat ou avec la Fédération communiste libertaire du Nord (FCL) de Georges Bastien [
David Berry, A History of the French Anarchist Movement 1917-1945]. En Italie, c’est la revue Pensiero e Volontà animée par le vieux Malatesta, Fabbri et Camillo Berneri, qui s’est attaquée à la doxa kropotkinienne. La dernière de ces tentatives, la Plate-forme des anarchistes russes en exil, publiée en juin 1926, est la plus aboutie et la plus ambitieuse. C’est également celle qui va déchaîner le plus de polémiques.

Dans les années 1920, la France est une terre d’asile pour les révolutionnaires persécutés de toute l’Europe et, parmi elles et eux, ce sont incontestablement les anarchistes russes et ukrainiens, auréolés de leur participation à la plus grande révolution des temps modernes, qui polarisent les discussions. Il s’agit entre autres de Voline, Piotr Archinov, Ida Mett, et Nestor Makhno, l’ex-commandant de l’armée insurgée d’Ukraine, la «Makhnovstchina». Ils et elles forment le «Groupe des anarchistes russes à l’étranger» et animent la revue Diélo Trouda («La Cause du Travail»).

Le Diélo Trouda dresse un bilan sans concession du mouvement anarchiste, stigmatisant l’éparpillement et la désorganisation qui, en Russie, l’ont mené à sa perte. S’attachant à y remédier, le groupe édite en juin 1926 une brochure de 16 pages intitulée Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes, sous-titrée «projet». Son édition en français — Voline en est le traducteur — témoigne de la volonté de porter d’emblée le débat hors du milieu russe en exil et de percuter le mouvement libertaire international. Cet opuscule est le point de départ de la polémique.

Un texte dans l’air du temps

La Plate-forme est bien accueillie dans l’Union anarchiste communiste, l’organisation française à laquelle Makhno et Archinov vont bientôt adhérer. L’organisation est elle-même en pleine évolution. De façon presque concomitante à la publication de la Plate-forme, elle a adopté, en congrès à Orléans, un manifeste à forte dominante communiste libertaire. Encore un an, et l’UAC va adopter officiellement les thèses de la Plate-forme, lors de son congrès de Paris, fin octobre 1927. Elle se rebaptise à cette occasion Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR).

Cela faisait plusieurs années que l’UAC mûrissait en ce sens, la majorité se lassant de voir certains groupes adhérer «en touristes», venir dans les congrès comme au spectacle, et en repartir sans volonté de mettre en application les orientations débattues [
Jean Maîtron, Le Mouvement anarchiste en France, tome II]. Désormais, il est précisé que l’UACR «n’accepte pas en son sein les anarchistes individualistes même partisans de l’organisation» [Le Libertaire, 19 novembre 1927]. L’organisation réaffirme son caractère fédéraliste ; les cotisations régulières deviennent la règle ; une commission administrative est mandatée, chargée de veiller à la mise en œuvre des décisions décidées en congrès.

Cette transformation va toutefois se faire au prix d’une scission. Il faut dire que, sept mois avant le congrès, une violente polémique avait éclaté au sujet de la Plate-forme.

En avril 1927 a paru un pamphlet de 40 pages couramment appelé Réponse à la Plate-forme et signé de plusieurs Russes dont, au premier plan, Voline [
Le fait que Voline soit le traducteur de la Plate-forme en même temps que son principal détracteur n’a pas manqué de soulever l’indignation à l’époque. Il fut notamment accusé de traduction déloyale, pour donner au texte une tournure assez autoritaire. Dans son étude de 1987, Alexandre Skirda, russophone, atteste que la traduction de Voline était effectivement tendancieuse.]. Le ton de la brochure est particulièrement violent puisqu’il y est asséné que les plate-formistes veulent rien moins que «bolcheviser» l’anarchisme ! Chaque point de la Plate-forme y est décortiqué et réfuté. Le caractère de classe de l’anarchisme ? Il est nié, l’anarchisme étant également une conception «humanitaire et individuelle». La partie constructive de la Plate-forme ? C’est un déguisement de la «période de transition» étatique à la sauce léniniste. Les principes organisationnels sont, eux, assimilés à de la discipline de caserne. Même la défense de la révolution, inspirée de la Makhnovstchina, est réprouvée. Les auteurs de la Réponse y voient la «création d’un centre politique dirigeant, d’une armée et d’une police se trouvant à la disposition de ce centre, ce qui signifie, au fond, l’inauguration d’une autorité politique transitoire de caractère étatique» [Cité dans Alexandre Skirda, Autonomie individuelle et force collective, 1987].

La Réponse, enfin, développe une idée, déjà exprimée par Voline depuis quelques années, mais qui va faire florès. L’anarchisme serait divisé en trois courants : communiste libertaire, anarcho-syndicaliste et individualiste. L’objectif devrait être de les réconcilier pour accoucher d’une «synthèse» qui serait la base de l’anarchisme moderne [
Gaetano Manfredonia, «Le Débat Plate-forme/Synthèse» in Itinéraire no 13]. Mais tant que ce travail de synthèse théorique n’aurait pas été effectué, il ne faudrait surtout pas d’organisation anarchiste.

Après la publication de ce fascicule, la controverse s’emballe. S’étalant largement dans la presse anarchiste, elle va faire rage jusqu’en 1931.

«Bolchevistes» contre «dilettantes»

Si Makhno et Archinov balaient sans trop de peine les accusations de bolchevisme — n’oublions pas le prestige qui entoure l’épopée de la Makhnovstchina — ils vont plus loin et s’attaquent au postulat fondamental de Voline, à savoir l’existence des trois courants d’une même famille anarchiste. Pour eux, si les anarchistes appartiennent à une famille, c’est exclusivement à celle du mouvement ouvrier, à ses valeurs, à ses luttes, à ses organisations de classe. Les individualistes se situent en-dehors du mouvement ouvrier, donc en-dehors de l’anarchisme. Les passages de la Réponse sur la nécessaire synthèse théorique ne sont que palabres dilatoires : «Au lieu de nous menacer pour la cent et unième fois de produire un travail théorique approfondi, les auteurs de la Réponse ne feraient-ils pas mieux d’entamer cette besogne, la mettre au point et l’opposer à la Plate-forme ?» s’agace Archinov.

Au bout du compte, les plate-formistes dénoncent dans la Réponse une opposition factice, uniquement motivée par une résistance paresseuse à «l’esprit d’organisation». Ainsi, à l’accusation de «bolchevisme» des uns, répond celle de «dilettantisme» des autres. Les termes essentiels du débat sont dès lors installés, et ils ne vont plus guère varier.

Après la scission de l’UACR, les opposantes et les opposants à la Plate-forme se regroupent dans une relativement ectoplasmique Association des fédéralistes anarchistes (AFA). Leur chef de file, Sébastien Faure, s’efforce de lui donner un contenu doctrinal en publiant en 1928 un texte fondateur : La Synthèse anarchiste. Dans cette brochure de 16 pages, Sébastien Faure compare l’anarchisme à «ce que, en chimie, on appelle un corps composé […] : l’anarcho-syndicalisme, le communisme libertaire et l’individualisme anarchiste. Sa formule chimique pourrait être S2, C2, I2. Selon les événements, les milieux […], le dosage des trois éléments est appelé à varier. […] S3, C2, I1 ; ou bien S2, C3, I1 ; ou encore S1, C2, I3 […]. Mais toujours est-il que ces trois éléments […] sont faits pour se combiner et pour constituer, en s’amalgamant, ce que j’appelle : “la Synthèse anarchiste”.» [
Sébastien Faure, La Synthèse anarchiste]

Cette conception quelque peu puérile est une déformation de la pensée de Voline. Alors que le Russe reconnaissait qu’une clarification de l’anarchisme était nécessaire (mais pas avec la méthode plate-formiste), Faure estime que cette clarification n’est pas souhaitable. Non sans un certain sentimentalisme, il porte au pinacle l’éclectisme que son modèle semble figer définitivement en l’état.

Voline avait inventé le terme de «synthèse». Avec Sébastien Faure, le «synthésisme» est né.

L’UACR, de son côté, ne restera pas longtemps plate-formiste. L’habit était séduisant, mais à l’usage il se révèle trop rigide pour une petite organisation qui traverse alors la plus sévère période de vache maigre depuis sa fondation. Elle abandonne la Plate-forme dès le congrès de 1930. La controverse, elle, s’éteint aux alentours de 1931. Elle sera ensuite escamotée par d’autres préoccupations : la montée du fascisme, le Front populaire, la Révolution espagnole, la guerre.

Dépassement et persistance du débat

En 1931, le débat sur la Plate-forme semble donc enterré. Définitivement ? Pas exactement. Car la controverse ne s’est pas réduite pas aux passes d’armes entre Makhno, Archinov et Voline. Pour en saisir les ressorts profonds, il faut considérer le théâtre principal de l’affrontement : l’UAC et son hebdomadaire, Le Libertaire. Le contexte des années 1925 à 1930, qui est celui d’une forte régression des luttes et du mouvement ouvrier, était propice aux déchirements internes. Toutes les militantes et les militants les plus en vue de l’UAC se sont jetés dans la bataille. Les articles vengeurs ont succédé aux réponses cinglantes. La polémique a largement dépassé l’exégèse de la Plate-forme : elle a révélé un clivage bien plus profond, qui touchait à la nature même de l’anarchisme.

Il faut comprendre que la controverse de l’époque — qui aujourd’hui encore, dans certains pays, n’est pas épuisée — était due moins au contenu du texte lui-même, qu’à une question cyclique qui se pose à l’anarchisme : savoir s’il doit être un mouvement politique ou un milieu culturel. Ce litige était bien antérieur à la Plate-forme, mais celle-ci lui a donné son aspect définitif.

C’est sans doute la raison pour laquelle elle va connaître une longue postérité. Cette Plate-forme, qu’en 1931 tout le monde pensait enterrée, sera régulièrement exhumée par la suite. Et à chaque fois, ce sera moins pour son contenu que pour se démarquer du magma communautaire et marginaliste où l’anarchisme s’est parfois enlisé. Les jeunes communistes libertaires des FA française et italienne la redécouvriront avec ferveur en 1949-1950. Les fondateurs de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) en 1965-67. Ceux et celles de l’ORA britannique attendront 1973 pour la lire [
«Anarchist communism in Britain, 1870-1991», in Organise ! no 42, printemps 1996]. Elle sera de nouveau brandie par les jeunes organisations libertaires qui se créeront dans les deux Amériques au cours des années 1990. «Nous sommes plate-formistes !» annonçait ainsi fièrement Ruptures, le périodique francophone de la Nefac canadienne en octobre 2001.

En France le débat ne s’est apaisé que dans les années 1990. René Berthier ou Gaetano Manfredonia ont proposé des approches dépassionnées de la question [
René Berthier, «À propos des 80 ans de la Révolution russe», Le Monde libertaire, 18 décembre 1997]. La très synthésiste Fédération anarchiste (FA) s’est en réalité éloignée du catéchisme de Sébastien Faure. L’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), constituée en 1976, avait pour sa part rapidement évoluée vers un dépassement de la Plate-forme dont elle retenait davantage l’esprit que la lettre — Alternative libertaire se situe dans cette continuité.

Guillaume Davranche, AL Paris-Sud
Alternative libertaire, décembre 2007


La Plate-forme : un but, une méthode
La Plate-forme est composée de trois parties : une «partie générale», sur le capitalisme et la stratégie pour le renverser ; une «partie constructive», sur le projet communiste libertaire ; une «partie organisationnelle», sur le mouvement anarchiste lui-même.
I. La «partie générale» affirme que l’anarchisme n’est pas une «belle fantaisie ni une idée abstraite de philosophie», mais un mouvement révolutionnaire ouvrier. Elle propose une grille d’analyse reposant sur le matérialisme et la lutte des classes comme moteur de l’histoire. Dans une situation révolutionnaire, l’organisation anarchiste doit proposer une orientation «dans tous les domaines de la révolution sociale : [celui de] la nouvelle production, celui de la guerre civile et de la défense de la révolution, de la consommation, de la question agraire, etc. Sur toutes ces questions et sur nombre d’autres, la masse exige des anarchistes une réponse claire et précise.» L’enjeu étant de «relier la solution de ces problèmes à la conception générale du communisme libertaire».

II. La «partie constructive» propose justement un projet société transitoire. La production industrielle devra suivre le modèle des soviets fédérés.
    Pour ce qui est de la consommation et de la question agraire, la
Plate-forme se démarque du «communisme de guerre» de Lénine, qui consistait à spolier les campagnes pour nourrir les villes : «ce seront les paysans révolutionnaires qui établiront eux-mêmes la forme définitive de l’exploitation et de l’usufruit de la terre. Aucune pression du dehors n’est possible dans cette question.» La Révolution espagnole, dix ans plus tard, apportera des réponses pratiques à cette question sur laquelle la Plate-forme reste prudente.
    Quant à la défense de la révolution, le modèle est — sans qu’elle soit citée — celui de la Makhnovstchina : «caractère de classe de l’armée», «volontariat», «libre discipline», «soumission complète de l’armée révolutionnaire aux masses ouvrières et paysannes». Ce que l’on retrouvera également dans les milices libertaires de l’été 1936.


III. Pour finir, la «partie organisationnelle» décline quatre «principes fondamentaux» pour une organisation anarchiste : 1. L’unité théorique ; 2. L’unité tactique ; 3. La responsabilité collective ; 4. Le fédéralisme.
    1) L’«unité théorique» : pour une rupture avec le côté «puzzle» de l’UAC, qui doit se définir clairement communiste libertaire. 2) L’«unité tactique» : que les militantes et les militants agissent de concert, pas de façon dispersée ni contradictoire. 3) La «responsabilité collective» est un appel à l’autodiscipline et à une rupture avec le consumérisme militant. 4) Avec le «fédéralisme», une instance fédérale, soumise au mandat impératif, doit veiller à l’application des décisions de congrès.

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