Lettre à Mohand Chelli

Publié le par la Rédaction

Merci pour l’envoi du texte intégral de votre interview. Nous avions lu la version tronquée parue dans Le Jeune Indépendant, et nous avions déjà trouvé vos propos assez intéressants et importants pour vouloir vous faire part de nos interrogations, remarques, critiques, et apporter ainsi, à notre manière, une contribution à la discussion sur le mouvement des aarchs et sur l’avenir de l’Algérie. Tout en sachant que certains penseront qu’il est par trop facile et confortable de s’exprimer ainsi de loin, et même d’avoir l’air de jouer les stratèges, alors qu’on ne supporte pas les risques de la lutte sur place.

À quel titre, donc, nous permettons nous de vous adresser nos réflexions sur les perspectives du mouvement des aarchs ? Nous ne sommes d’aucune façon des «experts» des questions algériennes, ni de quoi ce soit d’autre d’ailleurs. Ce que nous savons sur la situation en Algérie, ce sont les aarchs qui nous l’ont appris, par leur lutte, qui a si bien clarifié les choses en déblayant le terrain des mensonges du pouvoir, et qui nous a poussés, pour mieux la comprendre et la défendre, à acquérir au plus vite quelques connaissances historiques indispensables sur la société algérienne. Pour nous exprimer sur cette lutte, nous sommes armés de la seule liberté que nous donne le fait de ne soutenir aucune variante du pouvoir en place, en Algérie ou ailleurs dans le monde ; aucun parti ni aucune idéologie, aussi «extrémiste» soit-elle.

Rien ni personne ne nous autorise donc à donner notre point de vue, et nous ne possédons pour cela aucune autorité spéciale. Notre seule recommandation auprès de vous, c’est ce que nous avons entrepris en France pour tenter de faire connaître ce qui se passe réellement en Algérie. Quant à ce qui pourrait éventuellement se cacher derrière une appellation aussi simple et explicite que Quelques amis français des aarchs, nous savons bien que nous ne pourrons pas empêcher que certains, pas forcément mal intentionnés, posent la question de notre «étiquette politique». S’il faut absolument en accepter une, c’est encore celle de libertaires qui nous conviendrait le moins mal. Mais comme elle est tout de même très insuffisante — d’ailleurs combien de ceux  qui se disent libertaires ont manifesté le moindre intérêt pour votre soulèvement ? — nous ajouterons que nous avons été formés, plus que par quelque autre instruction ou éducation, par le mouvement révolutionnaire de mai 1968 ; certains d’entre nous avaient autour de vingt ans à l’époque, d’autres étaient plus jeunes et ont surtout connu les années d’agitation qui ont suivi, mais tous nous avons fait nôtre, sans retour, le refus qui s’était alors exprimé des conditions de vie imposées par la société moderne. C’est le poids de la soumission, plus que la force des armes, qui a entraîné la défaite de cette révolution. Elle avait commencé spontanément, contre le pouvoir en place, les partis et les syndicats, mais elle n’est pas parvenue à prendre effectivement en main son auto-organisation. C’est pourquoi nous pouvons dire que nous avons aussi été formés, contradictoirement, par l’échec du mouvement de 1968, par la façon dont s’est reconstituée, si vite et si complètement, la passivité générale devant le cours désastreux suivi par le monde marchand.

N’allez pas croire, au ton de ce qui va suivre, que nous jugions froidement, au nom de la seule raison historique, la tragédie que vit votre pays, ni que nous faisons abstraction de la répression féroce à laquelle ceux qui sont là-bas doivent faire face quotidiennement. Les Kabyles disent, parlant des victimes du Printemps noir, que ceux qui se sont faits tués pour la liberté meurent une seconde fois quand on les oublie. Or il est notoire que parmi les spécialistes qui glosent à l’infini sur les relations «conflictuelles et douloureuses» entre la France et l’Algérie, aucun ne mentionne jamais la date historique qu’Algériens et Français ont réellement en commun : en 1871, l’armée française noyait dans le sang la Grande Insurrection kabyle après avoir, peu auparavant, écrasé la Commune de Paris (trente mille morts en une semaine). C’est aussi à ceux-là que nous sommes fidèles, et au-delà même de cette fidélité, ce n’est pas fortuitement que nous les évoquons ici. Pour qui se souvient, il est vite devenu évident que la révolte commencée au printemps 2001 en Algérie ne resterait pas un embrasement sans lendemain, et qu’en Kabylie le retour de la démocratie villageoise et l’auto-organisation s’appuyant sur des structures collectives anciennes dépassaient très rapidement leur fonction initiale d’auto-défense face à la répression, pour devenir l’arme d’une lutte historique de longue haleine. Pour les Kabyles, c’était tirer les conclusions de quarante ans d’oppression et les enseignements des luttes menées depuis 1980, en affirmant qu’aucun mouvement ne peut prétendre combattre pour la démocratie s’il n’a pas lui-même un fonctionnement réellement démocratique. Ils n’ont sans doute pas mesuré combien, ce faisant, ils renouaient en même temps avec le meilleur des tentatives d’émancipation des deux derniers siècles en Europe. Maintes fois fut posée cette exigence que tout parte de la base, et que tout y revienne («Tout le pouvoir aux soviets», c’était en 1921 le mot d’ordre de la Commune de Cronstadt, écrasée par l’armée rouge de Trotski), et toutes ces tentatives ont été vaincues, bien souvent avec la complicité des bureaucrates qui les minaient de l’intérieur. C’est assez dire l’importance historique de la résurgence des aarchs, sa portée universelle, et à quel point l’issue du combat qu’ils ont engagé contre l’État algérien nous concerne.

Peu de mouvements dans l’histoire se sont dotés aussi rapidement que les aarchs l’ont fait, à travers les principes directeurs et le code d’honneur, de règles formelles visant à garantir à la fois les principes démocratiques et anti-hiérarchiques (ce que vous appelez «horizontalité»), et l’indépendance et l’autonomie vis-à-vis du pouvoir et des institutions étatiques. Néanmoins, après deux années d’un conflit qui n’a laissé indemne aucune des forces en présence, certaines orientations qui semblaient aller de soi risquent de devenir un poids mort et un frein, notamment les relations de «neutralité» que les coordinations entretiennent avec les partis politiques (y compris les partis politiques déguisés). Nous comprenons l’attachement des Algériens au multipartisme (dont nous subissons, nous, et depuis trop longtemps, tous les méfaits, par la multiplication des mafias concurrentes) : c’est une conquête des émeutes de 1988 qui a consacré la fin du système de parti unique, système dont vous vous doutez bien qu’il n’a pas plus notre faveur (nous avons vu les staliniens français à l’œuvre, au temps où ils étaient encore capables de nuire). Nous pensons cependant que cette neutralité est une erreur. La question n’est même pas de savoir le degré de corruption de tel ou tel homme politique (un politicien intègre, ça n’existe pas, pas plus en France qu’en Algérie), ni de débattre du sérieux de tel ou tel programme d’administration des choses. Il s’agit de la critique de la nature même des partis politiques, comme organisations séparées de la société et luttant pour la prise du pouvoir d’État, et de leur fonction de confiscation de la conscience et de la parole publique. C’est bien cette différence essentielle entre un parti politique et une population prenant collectivement en main son destin que les aarchs ont d’emblée marquée par leur mode d’organisation, et il ne sert à rien de se voiler la face : ils sont devenus, de fait, la seule opposition réelle au pouvoir, et ils n’ont désormais plus rien à perdre à s’affirmer comme l’au-delà de la politique qu’ils sont déjà potentiellement.

Cela suppose évidemment que les assemblées générales de villages et de quartiers reprennent à leur compte toutes les aspirations sociales, que tous les problèmes y soient librement débattus, les désaccords formulés, et que le tout soit fidèlement répercuté au niveau de chaque instance de décision. Nous rejoignons ici la définition que vous donnez du délégué, l’aberration qu’il y a à parler de dissidence externe, et la notion, nouvelle dans les aarchs à notre connaissance, de courant au sein du mouvement. Cependant d’autres pensent différemment, comme l’illustre l’idée d’une conférence nationale, rejetée une nouvelle fois par un certain nombre de coordinations, et qui serait censée réunir les partis politiques, les syndicats, la «société civile» et des personnalités, bref tous les «démocrates». En effet, on se demande bien, à l’échelle nationale, sur quel critère unanimement reconnu un tel serait déclaré démocrate, et pas un autre. Pour la Kabylie, si les délégués sont élus par les assemblées générales de villages et de quartiers, ils sont les seuls représentants légitimes de la population, et ils n’ont pas à se rallier aux doléances partisanes ou catégorielles des organisations séparées, c’est au contraire à chaque individu de défendre son point de vue dans le comité de la commune où il réside. Par ailleurs, aucun des autres participants  n’a adopté la plate-forme d’El-Kseur «scellée et non négociable» : ils ont seulement «soutenu le mouvement citoyen». Chacun a son propre programme, il ne peut  donc y avoir qu’un accord a minima vide de tout contenu concret, et on voit bien à quel sordide marchandage on pourrait arriver : pour les uns que la plate-forme soit ouverte afin d’y inclure de «nouvelles revendications» tout en la vidant de son contenu subversif ; pour d’autres qu’elle soit réduite, en triturant le point 11, à sa plus simple expression d’une volonté d’un changement non pas social, mais seulement politique ; pour d’autres encore qu’elle soit tenue pour une esquisse d’un programme d’autonomie de la Kabylie ; pour d’autres enfin que les aarchs acceptent le dialogue avec le pouvoir. Il est évident qu’une telle conférence serait un coup sévère porté à l’esprit initial du mouvement, même si les aarchs y faisaient preuve de la plus grande fermeté ; leurs faux amis auraient au moins réussi l’opération de les amener à n’être plus qu’une force parmi d’autres, et que la plate-forme soit elle aussi désormais considérée comme seulement une perspective parmi d’autres.

La CICB, qui défend l’idée de cette conférence, avance cet argument qu’il s’agit de «montrer que le mouvement citoyen peut transcender l’insurrection et que la population ne se contente pas de protester contre ce qu’elle refuse, mais commence à construire la vie qu’elle souhaite et se prépare à la défendre». Mais justement, si la satisfaction de la plate-forme est le préalable nécessaire à la construction de cette vie nouvelle, ce n’est pas d’une conférence qu’il y a besoin, mais que les aarchs franchissent un pas décisif en élaborant enfin eux-mêmes le programme d’une reconstruction de fond en comble de la société algérienne sur la base des principes démocratiques qu’ils ont définis.

C’est une ironie fréquente dans l’histoire que les individus les plus attachés à l’unité à tout prix finissent par être floués par les diviseurs, qui quant à eux n’ont pas les mêmes scrupules. Vous donnez la trahison, en général, comme raison du recul pris par les délégués les plus sincères. Il nous semblait, vu de loin et à la lecture des journaux, qu’il s’agissait tout autant d’un dégoût face aux pressions et aux manœuvres des chapelles politiques à l’intérieur des coordinations ; et nous pensons que c’est un tort de ne pas dénoncer systématiquement et publiquement les tentatives de manipulations : parce que, soit qu’on en sous-estime l’importance, soit que l’on ne veuille pas être tenu pour responsable d’une scission, il est déjà trop tard quand on s’aperçoit des conséquences, le mal est fait, l’ennemi est solidement installé dans la place et on ne peut plus y remédier. Les Kabyles à qui nous faisons part de nos inquiétudes sur les tentatives de noyautage nous répondent souvent que la récupération est impossible, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il entre une part de naïveté dans cette certitude. Nous savons qu’ils ont derrière eux toute l’expérience du mouvement culturel berbère, et nous ne doutons pas que la population a très bien vu venir les récupérateurs. Néanmoins ce ne peut être une garantie pour toujours que ces derniers ne parviendront pas à leurs fins ; tout dépend de la latitude qui leur est laissée ou non pour accomplir leur sale besogne ; c’est-à-dire jouer, à chaque étape du processus, sur les difficultés réelles du mouvement  pour l’affaiblir de l’intérieur.

Au premier rang de ces difficultés, il faut bien sûr compter ce que vous nommez structuration : que  l’exigence  de la participation de tous ne soit pas seulement une déclaration d’intention, mais qu’elle soit à tout moment soumise à un débat critique, tant sur le fond que sur les moda
lités d’application. Sur ce point, la lecture du document de la commission réflexion de la CADC daté du 31 janvier  2003 (nous n’avons pu nous procurer ceux de la CICB et de la CCCWB) nous a laissés très perplexes : la question est expédiée en un paragraphe d’auto-satisfecit au chapitre de l’organisation. Pourtant, le conclave interwilayas de juin 2002 à Iflissen avait posé de manière on ne peut plus claire et lucide les dangers d’une dérive. Le rapport de synthèse de ce conclave notait déjà, entre autres, dans la liste des dysfonctionnements : «non-respect des principes directeurs, du code d’honneur et du règlement intérieur ; non-renouvellement des mandats ; non-respect de l’horizontalité ; non-application des décisions entérinées». Dans les recommandations : «Les propositions doivent émaner de la base ; tenue de réunions d’information entre les présidences tournantes des différentes wilayas ; définir les critères déterminant le statut de délégué de wilaya participante ou observatrice ; primauté du statut de délégué sur le militant partisan.» Et il concluait ainsi : «L’ensemble des délégués a souhaité la tenue d’un conclave extraordinaire de l’interwilayas dont le seul point à l’ordre du jour serait : le débat de fond, tout en se référant au code d’honneur, principes directeurs, règlement intérieur, explicitation de la plate-forme d’El-Kseur et le document du rejet des élections». Or ce conclave extraordinaire n’a jamais eu lieu, il ne semble même plus être à l’ordre du jour.

Il y a également le risque, par force d’inertie et la lassitude aidant, que les coordinations en viennent à trop reposer sur les délégués les plus compétents, aussi sincères soient-ils, alors qu’elles se doivent d’être formatrices pour le plus grand nombre. Pourquoi n’ont-elles pas institué un système de rotation des délégués ? Quant aux garde-fous, il est dommage qu’aucune clause du droit de révocation  des délégués par les assemblées de villages et de quartiers ne figure explicitement dans les principes directeurs, et votre proposition d’une commission de contrôle de la structuration est très obscure pour nous.

Le pouvoir semble avoir lui-même très bien saisi tout l’enjeu de la restructuration, puisque sa stratégie de répression et de pourrissement vise précisément à mettre constamment les aarchs en situation d’urgence, afin de les priver du temps pourtant si nécessaire à un tel approfondissement. Le document préparatoire au rejet des élections locales avait d’ailleurs lucidement anticipé cette situation, en prévoyant toutes les «incidences», notamment le jeu des relais du pouvoir pour tenter «d’accentuer le climat d’insécurité préexistant», mais il restait pris dans la contradiction qui est selon nous depuis le début au cœur des principes directeurs : il réaffirmait «qu’aucune forme de substitution aux instan
ces élues ne peut être acceptée», tout en insistant sur la nécessité  d’une «structuration plus approfondie de la société», ce qui signifiait justement pour beaucoup que les comités de villages et de quartiers reprennent en mains, tant que faire se pouvait, la gestion de la vie locale. Les aarchs campent donc sur leur position maintes fois réaffirmée de vouloir seulement pallier les conséquences du «vide institutionnel délibérément créé» ; mais il n’y a pas d’exemple historique de coexistence possible entre un État et un mouvement comme celui des aarchs : il est inscrit dans la nature même du conflit que l’un des deux disparaisse, et les aarchs devront tôt ou tard tirer eux-mêmes cette conclusion, ou se la voir imposer par les faits.

Ce dépassement possible, pour irréaliste qu’il paraisse de prime abord, dépend de l’extension du théâtre des opérations, et on ne peut qu’adhérer à votre souhait «que le travail qui se fait en Kabylie puisse se faire dans toutes les régions du pays». La multitude d’émeutes qui ont éclaté depuis deux ans  montrent combien le pouvoir est partout haï, mais elles ont très rarement été suivies de tentatives d’auto-organisation, ou bien c’était au niveau d’une commune, sans faire tache d’huile sur les localités limitrophes. La cause en est sans doute la moins grande pérennité des communautés anciennes en dehors de la Kabylie ; et, par ailleurs, après l’occasion manquée de la marche du 14 juin 2001, le pouvoir est averti, la Sécurité militaire veille au grain et tous les moyens sont bons pour empêcher la jonction avec le reste du pays. Le délégué des Aurès interrogé dans Le Matin du 15 février 2003 a bien décrit comment la moindre initiative d’organisation ou de soutien aux aarchs est immédiatement tuée dans l’œuf. Comme autre facteur défavorable, et c’est important dans l’objectif de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien», il faut compter la puissance des mafias locales, qui ne sont pas toutes intimement liées à un clan du pouvoir central, et dont certaines se sont constituées dans le cours de la «sale guerre» par la collusion de notables locaux avec des terroristes islamistes, manipulés ou non, reconve
rtis depuis, entre autres, dans l’import-export (le suicide du correspondant d’El Watan à Tébessa a bien montré l’ampleur de la véritable terreur que ces mafias font régner, sans parler de la dépendance économique à laquelle elles soumettent les populations dans les secteurs d’activité sur lesquels elles ont fait main basse).

Malgré cela rien n’est joué, et il y a, notamment dans l’Algérois, des signes qui ne trompent pas que l’idée est dans l’air de se passer dans les luttes de tout intermédiaire (en particulier des bureaucrates syndicaux). On l’a bien vu avec la récente création de la Coordination des enseignants des lycées d’Alger, ou lors de la grève générale du 25 février dernier, quand les 8.000 travailleurs de la SNVI de Rouiba ont voulu marcher sur Alger, tout en avertissant par deux fois Sidi Saïd de ne plus jamais entreprendre des actions en leur nom sans les consulter.

Les aarchs, de leur côté, n’ont peut-être pas toujours fait tout ce qu’il fallait pour briser leur isolement, et pour contrecarrer les autonomistes et le pouvoir qui cherchent à les enfermer dans le «problème berbère». Ils n’ont pas assez systématiquement et vigoureusement soutenu, au moins dans leurs déclarations, les émeutiers des autres régions : ainsi, alors que deux jeunes ont été tués en décembre dernier lors d’émeutes d’une rare violence à Azzaba, ni l’interwilayas ni les coordinations de wilayas n’ont fait la moindre déclaration, et seule la coordination de Tizi-Ouzou ville a publié un communi
qué. Plus récemment, à El Chatt (El Tarf) des comités de quartiers ont élaboré, suite à des affrontements avec les forces de l’ordre et des arrestations, une plate-forme de revendications parmi lesquelles figurait le «jugement des gendarmes ayant torturé les manifestants arrêtés», et aucune motion de soutien n’est venue de Kabylie. Plus généralement, il y avait au début du soulèvement des types d’actions, aujourd’hui complètement abandonnées, qui, approfondies et multipliées, auraient pu, par leur caractère exemplaire, trouver un écho dans toute l’Algérie. Comme par exemple, lorsque les aarchs ont chassé manu militari un quidam qui avait créé, de sa propre autorité, une plage payante de 4.000 mètres carrés. Plus encore, lorsque les coordinations riveraines de l’Oued Sebaou ont fermé les carrières d’extraction de sable (rouvertes depuis) et attaqué les camions transportant le sable. Dans le même ordre d’idées, ce n’est que tout récemment, mais dans des circonstances un peu étranges, que la CADC s’est livrée à une attaque ad hominem circonstanciée et virulente contre Hannachi (dont on nous dit qu’il habite une rue de Tizi-Ouzou que les Kabyles appellent la rue des douze salopards) qui n’a cessé depuis avril 2001 de se livrer à de multiples provocations contre les aarchs.

C’est sans doute toute la logique du processus, l’enchaînement des circonstances, qui a conduit de plus en plus le mouvement à se focaliser surtout sur l’affrontement, certes nécessaire, avec le pouvoir central, au détriment de l’approfondissement de l’organisation de la désobéissance civile et de la lutte ouverte contre les corrompus et les caciques locaux. Mais, en dépit de la sacro-sainte union proclamée entre tous les Kabyles, on sait qu’il n’y a pas que dans le reste de l’Algérie que les mafias ont pignon sur rue : sans parler des Kabyles de service, qu’ont en commun, par exemple, les émeutiers hittistes de Tazmalt ou d’Akbou et les tenanciers des bordels de la vallée de la Soummam ?

Le plus difficile à comprendre, pour nous qui sommes soumis à des conditions d’existence sur bien des points très différentes de celles des Algériens, c’est l’obstination avec laquelle les aarchs réclament «l’instauration d’un État de droit». Nous vivons, paraît-il, dans ce genre d’État, mais nous ne voyons rien là-dedans qui ressemble à une démocratie, à moins que l’on entende par là l
e droit formel de voter régulièrement pour choisir par quels menteurs on sera grugé, alors que les décisions qui engagent la vie de tous, comme ce fut le cas en France, entre mille exemples, pour le développement du nucléaire civil, sont prises sans la moindre consultation : «Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent…» (Tocqueville, De la démocratie en Amérique.) D’ailleurs, si la France était une démocratie, vous le sauriez : elle soutiendrait les aarchs, non les généraux mafieux, et la presse et la canaille médiatique n’auraient pas organisé une véritable omertà sur ce qui se passe en Kabylie. L’État moderne n’a jamais été rien d’autre qu’un instrument de domination au service des classes dirigeantes, même s’il est vrai qu’il a aussi joué un rôle de régulation et de neutralisation des contradictions sociales (ce qu’on a appelé le Welfare State, c’est-à-dire la garantie d’une sécurité et d’une protection sociale aujourd’hui partout démantelée). Mais nous n’en sommes plus là : c’est l’économie, la force aveugle ravageant la planète et détruisant tout rapport social authentique, qui gouverne tout désormais, en collusion avec les États et tous les prétendus contre-pouvoirs. Sous le clinquant de l’abondance marchande, et derrière la vitrine alléchante que l’Occident présente aux déshérités du reste du monde, une civilisation agonise et périt sous les coups de boutoir de la déraison économique et du renouvellement technologique incessant. La sempiternelle discussion sur les «modèles de développement» n’est pas seulement futile, elle est inutile. La véritable question, c’est qu’il n’y a aujourd’hui nulle part sur terre de société harmonieuse qui puisse servir d’exemple et de référence ; tout est à reconstruire, partout, sur de nouvelles bases. Et c’est bien un des enjeux du conflit en cours en Algérie. Vous dites, en croyant pouvoir donner en exemple le futur système d’organisation de l’Union européenne, que les Algériens doivent s’inscrire dès maintenant dans l’avenir. Mais ce que nous pouvons leur souhaiter de mieux, c’est justement de rejeter, en bloc, cet avenir-là, et de découvrir par eux-mêmes, à partir de leur propre histoire, de leurs problèmes réels, et sans se laisser abuser par le mirage occidental, les moyens de mettre en œuvre le genre de vie qu’ils veulent mener.

Vous êtes le premier, à notre connaissance, à émettre publiquement l’idée d’une gestion de la vie sociale dans toute l’Algérie par une confédération des aarchs ; nous espérons que cette idée fera son chemin car c’est à l’évidence la seule solution, à considérer aussi bien l’état de déliquescence de la société algérienne que le gouffre dans lequel s’enfonce, et avec elle toute l’humanité, la pseudo-démocratie des pays occidentaux. Il y a cependant selon nous une double erreur de méthode dans votre manière de formaliser votre esquisse programmatique. Elle reste trop tributaire du modèle de la «d
émocratie» parlementaire, comme si vous hésitiez entre le projet un peu hybride d’une vaste réforme constitutionnelle et celui, certes plus audacieux mais à tous égards historiquement fondé et légitime, d’un démantèlement de l’État au profit de la souveraineté des assemblées de villages et de quartiers, auquel cas on doit pouvoir retrouver à tous les niveaux des instances fédératives aussi bien le principe de l’horizontalité que les mécanismes garantissant un contrôle strict des délégations, du mandat impératif à la révocabilité des délégués, de la présidence collégiale tournante au recours à un vote formel de la base sur toutes les options stratégiques essentielles, etc. D’autre part, c’est peut-être aller un peu loin que de parler de «projet de société» : la satisfaction de  la plate-forme d’El-Kseur n’est que le minimum préalable à tout changement réel. Gageons que si tous les Algériens se jettent dans la bataille, ils sauront faire preuve du pragmatisme nécessaire pour lier organiquement tous les problèmes, et définir d’un même mouvement le mode d’organisation et tous les besoins réels de la société algérienne. Car il n’y a pas de recette toute prête en cette matière : chaque révolution, aussi apte soit-elle à tirer les enseignements des révolutions du passé, doit comprendre dans le cours de la lutte quelles conditions nouvelles elle affronte. Une seule chose est certaine : si une fédération des aarchs voit le jour, elle aura immédiatement contre elle, comme ennemis ouvertement déclarés, non seulement tous ceux qui en Algérie soutiennent le mouvement des aarchs dans le seul but de s’en servir, mais aussi les forces coalisées de tous les États.

Quoi qu’il advienne, et puisque c’est le deuxième anniversaire du Printemps noir, que cette lettre soit au moins l’occasion pour nous d’adresser notre salut fraternel, par-delà la Méditerranée, à tous ceux qui combattent pour la liberté aujourd’hui en Algérie.

Paris, le 18 avril 2003
Quelques amis français des aarchs
c/o Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
80, rue de Ménilmontant, 75020 Paris



Voir aussi,
Apologie pour l’insurrection algérienne (2001)
    Première partie
    Seconde partie
Le grand camouflage
(2002)

Entretien sur la situation en Algérie (2002)
    Première partie
    Seconde partie
Lettre à Mohand Chelli (2003)
La Kabylie, six ans après (2007)

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