Apologie pour l'insurrection algérienne (2)

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Que sont exactement ces institutions villageoises traditionnelles que le soulèvement a ramenées sur le devant de la scène historique, faisant ainsi qu’aarch cesse d’être le nom d’une chose du passé ? Avant d’en venir à bout avec la répression de la grande insurrection de 1871, les militaires français avaient éprouvé sur le terrain les ressources et la force de l’organisation locale des tribus kabyles, la vitalité de ce qu’un historien de la colonisation (Ch.-A. Julien) a appelé, en mentionnant leur refus de se soumettre au commandement d’Abd el-Kader, les «petites républiques villageoises et démocratiques de Kabylie». Et dès 1837, Tocqueville parlait à propos des Kabyles de ces «hommes qui ne sont ni riches, ni pauvres, ni serviteurs, ni maîtres, qui nomment eux-mêmes leurs chefs et s’aperçoivent à peine qu’ils ont des chefs». Le thème de l’insubordination kabyle court à travers toute la littérature du XIXe siècle consacrée à l’Algérie, et pas seulement chez les auteurs français : «Le Kabyle est si fier, si instinctivement enclin à l’égalité absolue, et peut-être aussi si sourcilleusement méfiant, qu’il considère comme son devoir, pour ainsi dire, de récuser tous les dépositaires du pouvoir social. Les marabouts, qui en détiennent la plus grande part, l’exercent avec discrétion, en recourant à la persuasion. Quant aux amins [chefs de village élus par l’assemblée], le moindre abus d’autorité de leur part donne lieu à un refus d’obéissance, qui s’exprime de la façon la plus énergique : Enta cheikh, ana cheikh, littéralement : “Toi chef, moi chef.» (John Reynell Morell, Algeria, 1854). De leur côté les auteurs français, souvent des militaires, avaient de multiples raisons de magnifier la tradition d’indépendance des Kabyles : la résistance que ceux-ci leur avaient opposée et leur difficulté à la réduire (le massif central de la Grande Kabylie ne fut soumis qu’en 1857) appelaient une explication propre à ménager l’orgueil national ; il paraissait évidemment utile de jouer les Kabyles contre les Arabes ; et surtout les mœurs et le «civisme» villageois des Kabyles permettaient d’espérer qu’ils seraient plus faciles à gagner à la cause de la France et pourraient même devenir, une fois convenablement civilisés, des administrés modèles. Une vaste littérature oppose ainsi les vertus du Kabyle (fier, droit, opiniâtre, industrieux, peu religieux, etc.) aux vices de l’Arabe (servile, fourbe, menteur, paresseux, fanatique, etc.), au point qu’on a pu parler d’un «mythe kabyle» dans le colonialisme français. Mais ce «mythe kabyle» (dans la genèse duquel il faut d’ailleurs faire la part du goût réel qu’éprouvèrent nombre de coloniaux pour les mœurs des Berbères, assurément remarquables et dignes de respect), les administrateurs français, militaires puis civils, en furent, au moins autant que les artisans, les premières victimes, puisqu’ils crurent possible et même facile d’utiliser les institutions villageoises comme relais de leur autorité, et s’obstinèrent longtemps à le croire, quoique régulièrement démentis par les troubles toujours renaissants. (Après la répression de l’insurrection de 1871, les villageois constituèrent, pour donner le change aux administrateurs militaires, des assemblées officielles, aux ordres de l’assemblée réelle, occulte, «qui continuait, dans l’ombre, à diriger les affaires du village et à souffler aux membres de l’assemblée fantoche la conduite à tenir» — Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, 2001).

Les calomnies contre les actuelles assemblées s’appuient en grande partie sur le fait qu’en Grande Kabylie (principalement dans la wilaya de Tizi-Ouzou) elles ont repris pour désigner leur fédération le nom ancien des tribus (aarch, parfois au pluriel aarouch) qui constituaient autrefois la plus vaste unité politique des Kabyles, en dehors des ligues circonstancielles formées contre un danger commun : «Considérée dans son ensemble, la Kabylie est une agglomération de tribus qui se gouvernent elles-mêmes d’après des principes que la tradition et l’usage ont introduits dans les mœurs», écrivait le général Daumas en 1856. Les journalistes se sont donc emparés de ce terme, l’utilisant à tout bout de champ pour donner du mouvement des assemblées une image pittoresque, quasi folklorique, en tout cas passéiste ; et décrier ensuite cette «structure sociale complètement résiduelle» (ironisant par exemple sur le fait que la dernière initiative des aarchs de Kabylie remontait à 1827, lorsqu’une délégation de tribus formula une requête auprès du dey d’Alger pour que les femmes n’aient plus accès aux droits de succession). Cela leur était d’autant plus facile que dans le reste du pays, là où elle a encore une existence quelconque, l’organisation tribale n’est plus qu’une forme de clientélisme politique et de participation aux luttes de clans à l’intérieur de la bureaucratie. Malgré toutes ces calomnies, ou grâce à elles, le terme aarchs est passé dans l’usage pour désigner l’organisation autonome de l’insurrection, avec une connotation d’archaïsme propre à affermir les progressistes bon teint dans leur mépris pour ce mouvement. (Ainsi, pour Kerboua, ce terme résume à lui seul «tous les archaïsmes de la société» — La Tribune, 10-11 août 2001.)

En 1881, dans le brouillon d’une lettre fameuse où, en réponse à Vera Zassoulitch, il s’en prenait aux «marxistes» qui voyaient dans la destruction de la commune rurale une étape indispensable du développement historique en Russie, Marx notait que l’élimination du capitalisme ne pouvait aller sans «un retour des sociétés modernes à une forme supérieure d’un type “archaïque” de la propriété et de la production collectives», et qu’il ne fallait donc «pas trop se laisser effrayer par le mot archaïque». Quant à l’Algérie, le type de propriété et de production collectives sur lequel reposait l’organisation tribale (propriété familiale indivise et inaliénable) fut systématiquement démantelé par les Français, en particulier avec le sénatus-consulte de 1863, «la machine de guerre la plus efficace que l’on pût imaginer contre l’état social indigène», comme l’écrivit alors un militaire français : «Grâce à lui, nos idées et nos mœurs s’infiltreront peu à peu dans les mœurs indigènes, réfractaires à notre civilisation, et l’immense domaine algérien, à peu près fermé jusqu’ici en dépit des saisies domaniales, s’ouvrira devant nos pionniers.» Mais en Kabylie, où cette destruction de la propriété collective ne commença vraiment qu’avec les séquestres de terres consécutifs à la répression de l’insurrection de 1871 (ce n’est qu’en 1897 qu’une loi foncière rendit la terre aarch aliénable), elle n’eut pas pour résultat une dépossession au profit des colons. Les paysans parvinrent en effet à racheter la majeure partie des terres, surtout en Grande Kabylie, et cette diffusion de la propriété individuelle, si elle affaiblit incontestablement les liens lignagers, semble avoir plutôt renforcé la cohésion des villages et le rôle de l’assemblée dans l’organisation de la vie collective. Quoi qu’il en soit, ce que la longue histoire des institutions villageoises kabyles, à travers toutes ses vicissitudes (l’alternance de répression et de tolérance intéressée de la part des autorités françaises puis de l’État algérien), a légué au mouvement actuel, ce n’est certes pas un modèle d’organisation tribale (d’ailleurs les aarchs, là où ils subsistent, sont en fait — dans cette région, la Grande Kabylie, où la densité de peuplement est telle qu’on n’a pu parler d’espace quasi urbain — des fédérations de villages et non des lignages), mais une tradition de contrôle direct des «dépositaires du pouvoir» : «Nulle part, autant que chez les Kabyles, le peuple n’est appelé à intervenir aussi directement dans les affaires» (Daumas).

Que cette tradition soit restée vivante, au moins dans les mémoires, tout au long du XXe siècle, voilà ce que suffirait à attester la référence qui y fut régulièrement faite par ceux qui s’en prenaient à l’idéologie arabo-islamique du nationalisme algérien (à l’intérieur des organisations messalistes successives, puis du F.L.N.). En 1937, Amar Imache, secrétaire général de l’Étoile Nord-Africaine, dénonçant à la fois la direction autoritaire de Messali et le Front populaire qui venait de dissoudre cette organisation avec l’appui du P.C.F., écrivait dans sa brochure L’Algérie au carrefour : «On cachait volontairement que le premier gouvernement à forme républicaine et démocratique fut institué en Kabylie pendant qu’en France et ailleurs on ignorait ces mots». En 1949 encore, dans le Parti Populaire Algérien, les Kabyles opposés à l’idéologie arabo-islamique critiquent «le fonctionnement interne du parti, l’absence de démocratie, la promotion des éléments les plus conformistes» (Mohammed Harbi, Le F.L.N., mirage et réalité, 1980). Au cours de cet épisode, que l’on a qualifié de «crise berbériste», s’exprime également une critique de la religion, dont l’échec «annihile les espoirs de voir un nationalisme radical se développer indépendamment de la foi religieuse» (ibid.) ; les opposants sont exclus et il ne restera d’eux que l’accusation rituelle de «berbéro-matérialisme», lancée par les bureaucrates du F.L.N. contre quiconque menaçait le monolithisme de l’idéologie nationaliste. Enfin, en 1963, lors de sa fondation, le F.F.S. lui-même reconnaît dans ses statuts l’importance de la tajmat, l’assemblée villageoise, «institution démocratique encore vivace de nos jours et qui fait partie de notre patrimoine national le plus authentique et le plus glorieux».

Plus décisive évidemment que ces représentations diversement entachées d’idéologie, la persistance dans les mœurs de la tradition anti-étatique des communautés villageoises est elle-même largement attestée ; c’est en particulier le cas de la conception de l’honneur collectif conservée par ces communautés, selon laquelle c’était y porter gravement atteinte que de faire appel à quelque autorité extérieure que ce soit. En 1948, une assemblée de village interdisait par exemple formellement la communication d’informations concernant les affaires de la communauté : «Donner un renseignement à une autorité quelconque, même sur la moralité d’un concitoyen, même sur le chiffre de l’imposition, est sanctionné par une amende de dix mille francs. C’est le taux d’amende le plus fort qui existe. Le maire et le garde-champêtre n’en sont pas exempts.» (Rapport d’un administrateur des services civils d’Algérie, in Alain Mahé, op. cit.). En 1987, un épisode relaté par Mahé montre l’autonomie de l’assemblée défendue tout aussi vigoureusement, en l’occurrence contre un émigré de retour au village qui avait fait appel à la gendarmerie pour régler une affaire sur laquelle s’était prononcée l’assemblée. Et alors que commençait à s’organiser l’actuel mouvement des comités de quartiers et de villages, un délégué (de l’aarch des Aït Djennad) déclarait, faisant ainsi la preuve qu’au moins le souvenir de cette tradition ne s’était pas perdu : «Auparavant, lorsque la tajmat prenait en mains la résolution des conflits entre les gens, punissait le voleur ou le malfrat, on n’avait pas besoin d’aller au tribunal. C’était même honteux.»

(Il est sans doute assez difficile à un citoyen de nos démocraties de masse, plus enclin pour sa part à réclamer l’intervention de l’État dans chaque détail de sa vie, de comprendre un tel genre de civisme : ici ce seraient plutôt des en dehors qui pourraient s’y reconnaître. Plus étrange encore pour la passivité démocratique moderne, on trouve cité dans l’étude de Daumas sur la Kabylie un kanoun — liste des infractions sanctionnées par le droit coutumier, assortie des amendes fixées par l’assemblée — où est mentionné parmi les délits celui de «ne pas acheter un fusil quand on a les moyens de le faire» : voilà qui fait paraître encore plus comiques les illusions d’un autre militaire français kabylophile, affirmant en 1863 qu’«il sera facile, avec le temps, de calquer les kanouns municipaux sur notre code, dont nombre d’articles se prêteraient parfaitement aux coutumes berbères».)

La force que l’actuel mouvement des assemblées a tirée de ce passé n’est telle que parce qu’il lui a servi à commencer de répondre aux besoins révolutionnaires de la société algérienne. Quand les aarchs y sont réapparus comme des revenants, le progressisme s’est rassuré en préférant voir là le dernier sursaut d’une communauté traditionnelle moribonde : un rebut historique, un vestige depuis longtemps condamné. On a vu la suite. Et sans céder aux facilités du pathos berbériste («l’éternel Jugurtha», etc.), il faut tout de même noter, à propos de la prétendue caducité de ces assemblées villageoises, que, de mémoire d’étatiste, on ne les a jamais vues disparaître ; ce sont plutôt elles qui ont vu passer et s’anéantir plusieurs formes de domination étatique : sans remonter jusqu’aux Romains, au moins celle des Turcs, puis des Français, et bientôt peut-être celle de l’actuel pouvoir militaro-bureaucratique, si elles parviennent à devenir tout ce que la situation révolutionnaire qu’elles ont créée exige qu’elles soient.



- IV -

Même si elle devait s’arrêter là, l’insurrection algérienne aurait déjà beaucoup fait : dans des conditions très dures, elle est parvenue à accomplir pour la liberté ce que n’arrivent même pas à imaginer les habitants de la démocratie marchande, alors qu’ils doivent perdre une à une leurs illusions de sécurité. Ses limites ou ses défauts ne sont pas ce qu’en ont dit ceux à qui leur idéologie (en général banalement étatiste) interdisait d’adopter le point de vue des insurgés eux-mêmes, et donc de se représenter les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient et les problèmes qu’ils affrontaient. En revanche, pour qui ne prétend pas juger ce mouvement au nom de principes particuliers ou d’intérêts distincts des siens, mais le défendre au nom de ce qu’il a fait de meilleur et de ce à quoi le mènent ses propres principes, un certain nombre d’inconséquences, d’illusions ou de naïvetés constituent des faiblesses bien réelles. Les relever n’est qu’une autre manière de rendre hommage à la liberté de critique qui a dès le début prévalu dans les assemblées : «Les réunions de la coordination auxquelles nous avons assisté (Azazga, Tizi-Ouzou) ne se sont pas déroulées dans un calme exemplaire. Le débat autour d’un seul point dure des heures. Les voix montent. Les avis s’entrechoquent. Le consensus est dégagé au forceps, souvent à la seconde ou troisième rencontre. La démocratie ne s’accommode pas de l’unanimisme, nous dit-on.» (El Watan, 14 juin 2001.)

Quant à l’obligation, qui aurait pu devenir paralysante, de parvenir à un consensus pour toute prise de décision, les coordinations s’en sont déjà judicieusement libérées en adoptant la règle de la majorité des trois quarts lorsqu’un accord unanime ne peut être obtenu. De même la coordination interwilayas a décidé fin août, relevant «l’absence de l’élément féminin» dans les coordinations comme l’un des «points faibles du mouvement», d’encourager la participation des femmes. (Remarquons à ce sujet que seule une féministe obsédée de parité peut croire que les femmes ne jouaient aucun rôle dans les communautés villageoises, sous prétexte qu’elles n’étaient pas formellement membres des assemblées, et ne pas voir comment elles participent de fait à l’actuel mouvement, sans qu’il soit besoin pour cela de fixer, à l’américaine, un quota de déléguées).

Plus grave est la timidité dont ont fait preuve les coordinations à propos du terrorisme «islamique», alors que personne n’ignore en Algérie la responsabilité de l’armée et de ses services spéciaux dans sa fabrication et sa perpétuation depuis dix ans ; au moins sous la forme de la «sale guerre» menée par les prétendus éradicateurs. Cette étrange retenue, sur un sujet aussi décisif pour un mouvement qui déclare vouloir se réapproprier l’histoire de l’Algérie, était déjà une erreur alors que les attentats reprenaient (à Alger pour la première fois depuis trois ans), cernant véritablement la Kabylie à l’ouest et à l’est, comme un tir de barrage ; et il ne s’est trouvé à ce sujet qu’un membre du comité populaire de Béjaïa pour poser, au moins, la question : «Est-ce que les terroristes ne sont pas réactivés pour tuer le mouvement populaire en Kabylie ?» (Le Jeune Indépendant, 25 juillet 2001.) Mais la retenue n’était décidément plus de mise après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, lesquels ont très opportunément permis aux généraux algériens, bien relayés par une presse qui sur ce sujet reste indéfectiblement aux ordres, de se poser en avant-garde de l’antiterrorisme «démocratique», afin de dissuader les puissances étrangères de miser sur un changement de régime. Or la coordination de la wilaya de Tizi-Ouzou n’a rien trouvé de mieux à faire en la circonstance que d’envoyer «un message de soutien au peuple américain» où, en plus des «sincères condoléances au président George W. Bush», elle alignait toutes les platitudes de la propagande bien pensante.

À bien la considérer, cette retenue sur le sujet du terrorisme n’est sans doute qu’une conséquence de celle, plus centrale, qui marque l’ensemble de la stratégie spontanément adoptée par les assemblées depuis le printemps. Ayant créé en Kabylie un état de fait qui s’apparente à bien des égards à une situation classique de double pouvoir, elles se gardent de tout ce qui pourrait compromettre le fragile équilibre qui s’est ainsi établi. Leur volonté maintes fois réaffirmée de s’en tenir à des méthodes pacifiques, aussi compréhensible soit-elle après tant de morts, et depuis si longtemps, ne saurait pourtant leur suffire à maîtriser pratiquement l’inévitable part de violence — ne serait-ce que face aux provocations — d’un conflit qui ne peut qu’être toujours plus aigu. Même leur critique de la politique reste une sorte de critique par défaut : l’autonomie est fermement défendue contre les partis, mais l’exercice de cette autonomie est cantonné à la «protestation», toute «proposition» étant rejetée d’emblée avec la politique, et assimilée à ces «options de prise de pouvoir» que le code d’honneur adopté par les délégués de Tizi-Ouzou récuse. Déjà en juin, la plate-forme proposée à Béjaïa avait finalement été refusée, parce que deux revendications — l’abrogation du code de la famille et la suppression de l’état d’urgence — étaient «partisanes» (la première étant en effet soutenue par le R.C.D., et la seconde par le F.F.S.), et qu’il n’était donc pas question de les faire endosser par les assemblées. Il ne faut pourtant pas voir là quelque chose comme l’habituel modérantisme imputable à un appareil en formation (même si bien sûr il existe toujours le risque de voir se former à l’intérieur des coordinations une «élite», un encadrement qui serait par nature porté à défendre une telle «stratégie»). La réunion de la coordination de Tizi-Ouzou, à Illilten le 24 août, a d’ailleurs rejeté à l’unanimité la proposition de recruter deux permanents qui seraient «chargés des travaux de secrétariat» : «Nous sommes tous des volontaires au sein du mouvement et il n’est pas question que l’on paye qui que ce soit, a-t-on rétorqué dans la salle» (La Tribune, 25 août 2001). La limitation du programme explicite des assemblées peut d’autant moins être assimilée à une politique conciliatrice que le rejet des toutes dernières propositions de négociation, émanant cette fois très officiellement de Bouteflika, vient de montrer que les assemblées ne se dérobaient pas à une nouvelle épreuve de force.

La stratégie spontanée des assemblées les a amenées très logiquement à la désobéissance civile désormais envisagée par les coordinations (avec comme première mesure le non-paiement des factures d’électricité, au motif qu’elles incluent une taxe perçue par la télévision d’État). Et l’on peut penser qu’en se transformant en projet positif de sécession, le mouvement anti-étatique des assemblées va retrouver devant lui toutes ces tâches qui incombent à un pouvoir insurrectionnel et qu’il a refusé jusqu’ici d’assumer, un peu à la façon des anarchistes espagnols en 1936. Aucune fraction du pouvoir n’étant manifestement prête à prendre le risque d’une répression ouverte, il est en effet fort possible qu’un statut d’autonomie, sur le modèle de l’Espagne post-franquiste, soit finalement accordé à la Kabylie : il n’y a guère d’autre issue institutionnelle à la crise, et outre que celle-là est la plus présentable à l’étranger, elle est susceptible de rallier sur place tout le personnel politique qui n’attend que cette occasion. (Si le F.F.S. s’affaire surtout à organiser en Kabylie les ennemis des assemblées, le R.C.D., fidèle à son passé et trop discrédité sur place pour ce genre d’opérations, mise quant à lui sur un accord négocié avec les «décideurs» et concédant l’autonomie : Sadi se voit déjà en Jordi Pujol de cette Catalogne-là.) Ceux qui se préparent à diriger une Kabylie autonome ont évidemment, comme le répugnant Ferhat Mehenni qui lui donne pour programme de devenir «la Californie de toute l’Afrique», des ambitions et des buts radicalement opposés à la tendance profonde des coordinations. Et si c’est bien ce scénario d’une «politique kabyle» qui prévaut à Alger (le pouvoir renouant ainsi, sur ce point également, avec les méthodes de la colonisation), les assemblées ne pourront reculer plus longtemps, sauf à abdiquer totalement en acceptant de s’intégrer à un appareil d’État «régionalisé», devant la tâche de défendre leur propre autonomie en l’étendant à tout ce qu’elles ont jusqu’ici laissé de côté. C’est en particulier la question des vraies richesses, sommairement évoquée dans la plate-forme d’El-Kseur par le refus de la «clochardisation» et de la «paupérisation», qu’il leur faudra alors élucider, en comprenant en quoi le développement économique, non seulement ne met pas fin à la «paupérisation», mais la précipite en y ajoutant de nouvelles misères. Tout est encore possible aux assemblées de Kabylie, y compris d’en arriver là.

En France, l’insurrection algérienne a été plus ignorée qu’incomprise, et plus encore qu’ignorée, spontanément méprisée, la fausse conscience ne voyant rien là d’intéressant, tout occupée qu’elle est à scruter les «phénomènes de société» qu’on met en scène à son intention. Quant aux intellectuels, dont certains délégués avaient la naïveté de croire qu’ils pourraient aider à faire connaître le mouvement à l’étranger, ils se sont bien gardés d’en dire quoi que ce soit. Sans parler des Glucksmann et des Bernard-Henri Lévy, zélés propagandistes de l’anti-islamisme des généraux algériens, on n’entendit pas beaucoup ce Bourdieu d’ordinaire si bavard sur les «mouvements sociaux», et qui a tout de même commencé sa carrière en prenant les Algériens, et les Kabyles en particulier, pour objet de sa science sociologique. Le fond de l’abjection fut atteint avec naturel par Sollers affirmant que toute «dignité humaine» n’était qu’illusion (spectaculaire bien évidemment), puisque de toute façon personne n’allait se «mobiliser pour défendre la révolte kabyle» (Le Journal du Dimanche, 27 mai 2001).

On peut conserver l’ambition de ruiner ces syllogismes de l’acceptation. Mais pour l’instant les insurgés d’Algérie sont seuls, plus seuls que ne l’ont jamais été des révolutionnaires dans le passé.

Paris, le 30 septembre 2001
Jaime SEMPRUN

ÉDITIONS DE L’ENCYCLOPÉDIE DES NUISANCES
80, rue de Ménilmontant, XXe arr.




Voir aussi,
Apologie pour l’insurrection algérienne (2001)
    Première partie
    Seconde partie
Le grand camouflage
(2002)

Entretien sur la situation en Algérie (2002)
    Première partie
    Seconde partie
Lettre à Mohand Chelli (2003)
La Kabylie, six ans après (2007)

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