La Kabylie, six ans après

Publié le par la Rédaction

Ce texte a été fait pour servir de courte postface à la réédition de la traduction espagnole de l’Apologie pour l’insurrection algérienne et de quelques-uns des écrits des «Quelques amis français des aarchs». Cela explique, sinon excuse, son caractère sommaire.

Il ne reste rien aujourd’hui des coordinations de comités de villages et de quartiers qui s’étaient formées au printemps 2001. Sans avoir été explicitement dissoutes, elles se sont lentement désagrégées sous l’effet de la lassitude et de la démoralisation, victimes à la fois de leur impuissance face à l’État et de leurs propres contradictions. Seuls essayent d’occuper encore le devant de la scène quelques ex-délégués qui, après avoir eu le mérite d’être dans un premier temps les plus farouches opposants au dialogue, cherchent à maintenir artificiellement en vie les aarchs comme structure organisationnelle, alors qu’eux-mêmes ne représentent plus personne et que leur activité se résume à tenter de masquer leur déroute derrière le dérisoire «Protocole d’accord» qu’ils ont fini par signer avec le gouvernement le 15 janvier 2005 [1]. Il n’y aurait pourtant rien eu de honteux à reconnaître franchement l’échec d’un mouvement qui est allé d’emblée très loin, en se donnant pour but rien de moins que la chute du régime, plutôt que de s’enferrer dans le ridicule de tenter de faire croire, à la manière des appareils bureaucratiques, que, n’ayant pas atteint ce but, il aurait obtenu quoi que ce soit.

Ces palinodies et faux-fuyants n’auraient qu’une importance relative si d’autres, qui sont restés fidèles à l’esprit initial de ce mouvement, s’étaient attachés à en donner l’histoire véridique, sans cacher ses limites et ses errements, afin d’en conserver la mémoire et de laisser ouverte la possibilité d’une suite. Mais les Algériens les plus capables de livrer une analyse sensée restent malheureusement silencieux, du moins publiquement ; il faut croire qu’ils ne sont pas convaincus que ce qui importe le plus, après une défaite, ce n’est pas tant d’en avoir conscience que d’en expliquer le pourquoi et le comment [2].

Parmi ceux qui malgré tout se soucient de tirer les enseignements de cet échec, beaucoup s’accordent pour estimer, rétrospectivement, que la première et la plus grave de leurs erreurs fut la marche sur Alger du 14 juin 2001, et que ses conséquences désastreuses ont ensuite pesé sur tout le processus, à tel point que certains en parlent maintenant comme du «début de la descente aux enfers». On ne saura jamais exactement combien cette marche a réuni de participants, mais c’est à coup sûr largement plus d’un million. Une telle capacité de mobilisation, outre le fait que des émeutes d’une extrême violence éclataient alors quotidiennement dans plusieurs régions de l’Algérie, semble indiquer à première vue que le moment n’était pas si mal choisi, et il est bien vrai qu’«il aurait alors suffi que les troubles durent à Alger un jour de plus pour que dans le pays entier la population, voyant le pouvoir vaciller, se jette dans la bataille» [3]. Mais la suite a prouvé que cette initiative était, dans le meilleur des cas, prématurée ; la plate-forme avait été adoptée seulement trois jours auparavant, le reste de l’Algérie ignorait son contenu et ne pouvait en mesurer toutes les implications et, à regarder au fond des choses, la tâche la plus urgente était plutôt de tenter de la diffuser et de l’expliciter le plus largement possible, de faire connaître partout les buts et les moyens des aarchs, de trouver des alliés sûrs et durables, et de chercher d’abord à étendre partout leur mode d’organisation pour une lutte qui s’annonçait de longue haleine.

Beaucoup en Kabylie sentaient bien ces nécessités, mais d’autres nécessités, qui semblaient alors impérieuses au plus grand nombre, ont tout balayé sur le passage. Depuis deux mois la région était plongée dans le chaos, la jeunesse kabyle voulait en découdre et on peut mesurer, à l’écoute des témoignages sur l’ambiance de cette période, combien était vif alors le sentiment de l’imminence d’une guerre civile que les Kabyles ne voulaient ni ne pouvaient mener seuls. Les comités de villages, ainsi que de nombreuses associations, étaient intervenus, dès la fin avril, d’abord pour tenter d’éviter un bain de sang, donner un projet positif à la révolte, organiser stratégiquement la riposte, et c’est un de leur grand mérite d’y être parvenu ; à partir de l’adoption de la plate-forme d’El-Kseur l’unanimité était acquise sur les objectifs et le fait que l’émeute seule ne permettrait pas de les atteindre. Qui plus est, une grande cohésion et une force colossale se dégageaient alors de ce qui s’était mis en place, à une vitesse fulgurante, non seulement dans le cours des affrontements et des combats de rue, mais également à travers mille contacts, mille rencontres, mille discussions, mille débats dans des assemblées siégeant de façon presque ininterrompue. Et tous se posaient la même question, qui semblait vitale : que faire, tout de suite, d’une telle force, si impatiente d’agir ; quelle perspective concrète lui donner puisqu’elle semblait être capable de tout et que rien ne semblait pouvoir l’arrêter ; vers quel but immédiat orienter les énergies pour qu’elles ne s’engagent pas, faute de mieux, dans une spirale de violence qui ne pouvait conduire qu’à une lutte armée perdue d’avance ? Le dilemme fut tranché pour ainsi dire par défaut, le nif [4] en a décidé ; trop puissant pour ne pas continuer sur sa vitesse acquise et trop inexpérimenté pour savoir subordonner ses choix tactiques à ses buts à long terme, c’est finalement par un mélange d’enthousiasme, de fuite en avant et d’instinct de conservation paradoxal que le soulèvement kabyle a été poussé à jouer, sur un seul coup, avec cette marche, la possibilité de l’extension du conflit au reste de l’Algérie. La place manque pour revenir ici dans le détail sur la précipitation dans laquelle cette décision a été prise, et sur le manque criant de préparation qui a grandement aidé à la réussite du piège tendu par le pouvoir. Notons seulement deux des conséquences catastrophiques dont les aarchs, malgré tous leurs efforts, ne se sont en fait jamais relevés. D’une part, ils ont été dès lors condamnés à l’isolement ; l’impitoyable cordon sanitaire répressif et médiatique mis en place autour de la Kabylie et l’écrasement dans l’œuf de toute tentative d’organisation dans d’autres régions (en particulier dans les Aurès) les a définitivement privés de l’occasion de lancer le signal d’une nouvelle offensive générale. D’autre part, le pli alors pris de privilégier l’affrontement direct avec le pouvoir, certes nécessaire mais jamais réellement rediscuté tactiquement, les a ensuite conduits à se mettre continuellement en situation d’urgence (voir par exemple la grève de la faim des détenus en décembre 2002 - janvier 2003) au détriment de tout ce qui pouvait se construire, plus durablement, en Kabylie même.

Car rien n’était perdu après la terrible désillusion du 14 juin : les aarchs eurent le dessus dans toutes les épreuves de force engagées en Kabylie durant l’été suivant, et les orientations qu’ils choisirent alors étaient sans doute les meilleures possibles, à condition de les pousser jusqu’à leurs ultimes conséquences. Ils étaient assez puissants pour mener à bien leur projet de «désobéissance civile», et s’engouffrer dans la brèche qu’ils avaient ouverte, forts de leur avantage d’avoir opté pour un mode d’organisation territorial qui aurait pu leur permettre de prendre en compte toutes les aspirations sociales, malgré le poids énorme de la répression, dès lors que l’autodéfense était vaille que vaille assurée (entre autres par l’intermédiaire des «comités de vigilance» mis en place par les jeunes émeutiers : tout le monde sait qui est qui dans les villages et les petites villes de Kabylie, tout intrus suspect, flic en civil, provocateur ou membre de la pègre à la solde du pouvoir était immédiatement repéré et signalé, et souvent même neutralisé). Les forces de l’ordre ne pouvaient à elles seules, sans faire un massacre, regagner rapidement le terrain perdu ; le pouvoir vit bien alors qu’il n’avait d’autre choix que de jouer à fond la carte de la temporisation et du pourrissement, en espérant que le mouvement serait finalement miné par ses propres contradictions et atermoiements. Parmi ces atermoiements, il faut insister particulièrement — parce que c’est resté le point obscur noyé sous la pesante rhétorique du martyrologue — sur l’occultation progressive des rapports de forces entre Kabyles que les premières émeutes avaient clairement définis. Tout autant que l’État, ce sont les corrompus, les caciques et les mafias locales qui avaient été pris pour cibles. Les coordinations locales ont d’ailleurs elles-mêmes pris l’initiative de nombreuses actions qui, approfondies et multipliées, auraient pu donner tout son sens à leur volonté de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien» et, probablement, par leur caractère exemplaire, trouver un écho dans toute l’Algérie. Ainsi lorsqu’un quidam fut chassé manu militari pour avoir créé, de sa propre autorité, une plage payante de 4000 m2. Plus encore, lorsque les coordinations riveraines de l’Oued Sebaou (le plus grand fleuve de Grande Kabylie, qui est en train de mourir, en partie à cause de l’extraction illégale du sable) ont fermé les carrières et attaqué les camions transportant le sable.

Les cibles ne manquaient pas pour satisfaire tout de suite nombre de revendications locales formulées par la population. Ces revendications très concrètes avaient pour les habitants autant d’importance que la plate-forme d’El-Kseur, ou plutôt : c’était cela, pour eux, commencer à appliquer la plate-forme. Il y eut sans doute, dans la raréfaction puis l’abandon de ce type d’actions, la volonté de préserver à tout prix la sacro-sainte unité des Kabyles face au «pouvoir», «l’ennemi commun», mais on ne peut s’empêcher d’y voir surtout la réussite du travail de sape de ceux qui avaient voulu dès le départ neutraliser une tendance révolutionnaire profonde qui les menaçait directement. Car ce n’était pas se renforcer, mais s’affaiblir et faire disparaître une dimension essentielle de la révolte, que de neutraliser des conflits visant le cœur même de l’organisation sociale à laquelle on s’affrontait.

Certes, les coordinations n’avaient rien prétendu d’autre que lutter pacifiquement pour faire céder l’État, mais l’évolution du rapport de forces en Kabylie les avait menées de facto au-delà du rôle qu’elles s’étaient d’abord assigné. D’autant qu’elles s’étaient fort logiquement radicalisées, pour répondre aux tentatives de division du pouvoir, en déclarant solennellement la plate-forme «scellée» et «non-négociable». Dès lors, il était au mieux naïf, au pire irresponsable, de croire que l’on pouvait faire l’économie d’une redéfinition de la fonction historique des coordinations. Et c’est bien cette préoccupation que soulevait — sans y répondre vraiment — la CICB [5] en affirmant qu’il s’agissait de «montrer que le mouvement citoyen peut transcender l’insurrection et que la population ne se contente pas de protester contre ce qu’elle refuse, mais commence à construire la vie qu’elle souhaite et se prépare à la défendre».

Cette exigence impliquait de ne pas hésiter à se substituer, sur chaque aspect où c’était possible, aux structures étatiques unanimement rejetées. Cela posait sans doute d’immenses problèmes [6], mais un mouvement qui parvient, fut-ce sur une portion de territoire, à mettre l’État littéralement hors la loi est en quelque sorte condamné à explorer positivement toutes ses potentialités, à prouver dans la pratique qu’il est en tout meilleur que ce qu’il combat. Faute de quoi il est insensiblement conduit à l’immobilisme et à l’impuissance.

Il serait trop long de décrire ici les raisons nombreuses et complexes pour lesquelles les aarchs sont finalement restés extrêmement timorés dans leur esquisse programmatique d’une reconstruction de fond en comble de la société algérienne, jusqu’à se figer sur le côté le moins novateur et fécond de leurs revendications initiales : l’instauration d’un «État de droit» de type occidental [7]. Notons seulement, parmi les raisons internes à leur démarche, que cette stérilité a été intimement liée à leurs défaillances dans l’occupation du terrain qu’ils avaient conquis, à leur obstination à ne pas chercher de réponses aux problèmes posés par la longueur du conflit, alors que c’est précisément vers une telle impasse que voulait les mener la stratégie de pourrissement choisie par l’État.

Ceci est apparu de la manière la plus criante lors des élections locales d’octobre 2002, qui furent, après de nombreuses occasions ratées, la dernière chance de franchir le pas. Le document préparatoire au rejet de ces élections en avait lucidement anticipé les conséquences, en prévoyant toutes les «incidences», notamment le jeu des relais du pouvoir pour tenter «d’accentuer le climat d’insécurité préexistant», mais il restait pris dans la contradiction qui était depuis le début au cœur des principes directeurs : il réaffirmait «qu’aucune forme de substitution aux instances élues ne pouvait être accepté», tout en insistant sur la nécessité d’une «structuration plus approfondie de la société», ce qui signifiait justement pour certains que les comités de villages et de quartiers reprennent en main, tant que faire se pouvait, la gestion de la vie locale. Or les choses restèrent en l’état après le succès du rejet des élections, malgré quelques tentatives avortées de chasser les chefs de Daïras et les «indus élus». Les aarchs campaient sur leur position maintes fois réaffirmée de vouloir seulement pallier les conséquences du «vide institutionnel délibérément créé», alors que s’installait dans la population une profonde lassitude et que le pouvoir enfonçait habilement le clou en procédant de nouveau à des arrestations massives.

La démoralisation était dès lors inévitable, d’autant que s’étaient défaits parallèlement les moyens de la «démocratie directe». Pourtant, peu de mouvements dans l’histoire se sont dotés aussi rapidement que les aarchs l’ont fait, à travers les principes directeurs et le code d’honneur, de règles formelles visant à garantir à la fois les principes démocratiques et antihiérarchiques (ce qu’ils appelaient «horizontalité»), et l’indépendance et l’autonomie vis-à-vis du pouvoir et des institutions étatiques.

Malgré les difficultés que rencontre inévitablement l’application rigoureuse de tels principes, cela a fonctionné tant bien que mal les premiers mois, dans l’enthousiasme général. Mais, là encore, aucun texte ne peut à lui seul garantir le respect des meilleurs principes ; les Kabyles en ont fait la cruelle expérience en ne sachant pas redéfinir, à chaque étape du processus, à quelles fins leur mode d’organisation pouvait servir. Telles qu’elles s’étaient formées, comme armes défensives, les coordinations locales auraient peut-être pu venir à bout des inévitables défauts de ce genre d’entreprise : la manipulation politique, le carriérisme, les ambitions personnelles, le poids des inimitiés personnelles, et même la bêtise. Encore fallait-il qu’elles ne soient pas vidées de leur substance par l’inertie d’une position devenant de plus en plus statique : le seul engagement indéfiniment répété, devenant au fil du temps de plus en plus incantatoire, de faire aboutir la plate-forme d’El-Kseur, ne pouvait leur permettre de conserver l’initiative ; leurs champs d’expérimentation directs étaient le village, le quartier, la commune, le canton. L’exigence que tout parte de la base, et que tout y revienne, n’avait de sens et d’intérêt que si elle permettait d’avoir prise sur la réalité ; d’accomplir sinon tous les changements souhaités (c’était impossible), du moins de poursuivre la transformation des rapports sociaux qui était devenue un des enjeux essentiels du mode d’organisation choisi [8].

Ce n’est donc pas seulement la manipulation des arrivistes et des partis politiques, mais tout autant la crispation vers un but final, envisagé exclusivement sous la forme de la chute du régime, au détriment de l’approfondissement des moyens de l’émancipation, qui ont finalement conduit à un transfert de la souveraineté des assemblées vers des instances (coordinations de wilayas et coordination interwilayas) dont la fonction première n’avait été que de formaliser les directives émanant de la population, et de les répercuter sur une large échelle.

Ces instances ne se sont d’ailleurs pas si facilement émancipées de cette fonction. Le conclave interwilayas de juin 2002 à Iflissen avait été obligé de s’exprimer sur les dangers d’une dérive. Le rapport de synthèse de ce conclave notait déjà, entre autres, dans la liste des dysfonctionnements : «non-respect des principes directeurs, du code d’honneur et du règlement intérieur ; non-renouvellement des mandats ; non-respect de l’horizontalité ; non-application des décisions entérinées». Dans les recommandations : «Les propositions doivent émaner de la base ; tenue de réunions d’information entre les présidences tournantes des différentes wilayas ; définir les critères déterminant le statut de délégué de wilaya participante ou observatrice ; primauté du statut de délégué sur le militant partisan.» Et il concluait ainsi : «L’ensemble des délégués a souhaité la tenue d’un conclave extraordinaire de l’interwilayas dont le seul point à l’ordre du jour serait : le débat de fond, tout en se référant au code d’honneur, principes directeurs, règlement intérieur, explicitation de la plate-forme d’El-Kseur et le document du rejet des élections».

Or non seulement ce conclave extraordinaire n’a jamais eu lieu, mais quelques mois plus tard, dans le document de la commission réflexion de la CADC [9] (daté du 31 janvier 2003), la question était expédiée en un paragraphe d’auto-satisfecit au chapitre de l’organisation. À ce stade, le mieux eût sans doute été qu’une ou plusieurs coordinations locales fassent ouvertement scission, dénoncent publiquement les récupérateurs, critiquent les fâcheuses conséquences du caractère transpartisan du mouvement, exigent l’application stricte des principes directeurs et une reformulation plus sévère du code d’honneur, appellent la base à ressaisir partout l’initiative, réclament qu’aucun choix stratégique ne soit fait sans un vote formel de toutes les assemblées de villages et de quartiers, et sachent également dire les
conséquences désastreuses des relations entretenues par une fraction du mouvement avec la presse.

Car c’est aussi dans le refus de formuler des exigences organisationnelles nouvelles que l’intention initiale s’était perdue. Après de longs mois d’un conflit qui n’avait laissé indemne aucune des forces en présence, certaines orientations qui semblaient aller de soi étaient devenues un poids mort et un frein, notamment les relations de «neutralité» que les aarchs entretenaient avec les partis politiques (y compris les partis politiques déguisés, genre MAK). On peut à la rigueur comprendre l’attachement des Algériens au multipartisme, c’est une conquête des émeutes de 1988, qui a consacré la fin du système de parti unique, mais cet attachement a nui considérablement à la clarification des buts et des moyens d’un mouvement qui avait spontanément surgi comme critique de la nature même des partis politiques, en tant qu’organisations séparées de la société luttant pour la prise du pouvoir d’État, et de leur fonction de confiscation de la conscience et de la parole publique. C’est bien cette différence essentielle entre un parti politique et une population prenant collectivement en main son destin que les aarchs ont d’emblée marquée par leur mode d’organisation, et il ne servait à rien de se voiler la face : ils étaient devenus, de fait, la seule opposition réelle au pouvoir, et ils n’auraient rien eu à perdre à s’affirmer explicitement comme l’au-delà de la politique qu’ils étaient déjà implicitement. Cela signifiait, au minimum, abandonner le caractère «transpartisan» du mouvement, pour mettre fin à l’entrisme et éviter que les délégués les plus sincères ne se retirent, par dégoût face aux pressions et aux manœuvres des chapelles politiques à l’intérieur des coordinations.

Il était également devenu vital de lever les ambiguïtés des relations avec la presse, en modifiant les principes directeurs, le code d’honneur et le règlement intérieur. Si le boycott des organes de l’État [10] s’était imposé immédiatement comme allant de soi, il n’en allait pas de même avec la presse dite indépendante [11], qui posait un problème autrement plus difficile. C’est par un vote formel que la présence des journalistes lors des conclaves avait été acceptée, mais les aarchs n’ont jamais statué clairement et dans le détail sur les modalités de leur communication vers l’extérieur, ni sur l’ensemble des devoirs et obligations des délégués à cet égard. Cela pouvait sembler superflu dans un premier temps : après avoir été sévèrement avertis [12], les journaux ont dans les trois premiers mois largement couvert les événements, et publié nombre de communiqués et de mises au point des comités et des coordinations locales. Mais c’est évidemment en fonction de ses visées propres et des intérêts du clan qu’il sert que chaque journal a choisi sa manière bien particulière de traiter à plus long terme de «la crise kabyle», et que certains ont pris ensuite en apparence fait et cause pour les aarchs. Nul doute que des délégués, pas forcément tous mal intentionnés, y ont vu une occasion inespérée de se servir de la presse comme d’une caisse de résonance et se sont embarqués dans des rapports de connivence [13] et de promiscuité contrevenant, sinon à leur mandat formel, du moins à l’éthique première du soulèvement, qui s’était voulu sans chefs et sans porte-parole inamovible.

Peu importe qu’il y ait eu là, de la part des délégués les plus intelligents, ou les plus rusés,
un choix tactique plutôt qu’une volonté de devenir célèbre, le résultat a été le même, et surtout il ne leur appartenait pas de faire seuls un tel choix. C’était un jeu dangereux, dans lequel la grande majorité ne se serait certainement pas engagée si elle en avait pesé tous les risques : que l’information sélective, orientée et sans contrôle déforme peu à peu la perception et la hiérarchie des enjeux concrets ; que les échanges entre les différentes instances représentatives du mouvement soient sans arrêt parasités par des sollicitations extérieures ; que les polémiques par interviews interposées remplacent la discussion franche et ouverte des désaccords dans les conclaves ; que la base se sente finalement dépossédée de tout au profit de ceux qui étaient censés la représenter.

Car c’est bien ce qui arriva, au terme d’une lente dérive dont il serait intéressant d’analyser tous les mécanismes. Sur ce point, on peut dire que les aarchs ont été confrontés à l’aliénation la plus moderne, et qu’ils n’ont pas su y répondre. En ne prenant aucune mesure concrète pour empêcher que l’image de leur lutte se substitue à leur lutte réelle ils ont permis qu’elle soit finalement occultée par les catégories arbitraires fabriquées par les médias. Certes, la grande majorité des Kabyles blâment sévèrement, et à juste titre, les délégués qui ont complaisamment accepté le statut de vedettes, mais cette critique est insuffisante : le plus grave, c’est que la population n’ait pas cherché tous les moyens possibles de son expression autonome et se soit laissé ainsi spolier de sa propre parole.


Il est impossible de dire aujourd’hui si l’occasion se présentera ou non de ressaisir cette parole : seuls ceux qui sont sur place peuvent juger de ce qui reste vivant dans la mémoire collective et discerner quelles voies peuvent être choisies désormais. C’est semble-t-il avec la claire conscience d’une défaite, mais sans aucun regret et avec fierté que nombre d’émeutiers considèrent ce qu’ils ont fait, et ils ont bien raison : malgré toutes ses erreurs, pour certaines bien compréhensibles pour un mouvement ayant si peu d’expérience, aucune tentative révolutionnaire n’est allée aussi loin, en Algérie, que celle qu’ils ont lancée en avril 2001. Quant aux délégués les plus sincères qui n’ont pas renoncé, la plupart se sont repliés (un peu comme cela avait été le cas après le Printemps berbère de 1980) sur les associations.

L’avenir dira si les conditions peuvent être réunies pour une reprise des hostilités, mais il y a tout lieu d’être dubitatif à ce sujet. Les Kabyles sont pour l’heure fatigués et résignés, impuissants face à la décomposition de leur société. Comme il arrive souvent, la défaite a même accéléré cette décomposition et renforcé ses tendances les plus lourdes, sur un fonds de misère matérielle inchangée et de prolifération de la gangrène des mafias locales.

Pendant ce temps, l’Algérie poursuit son agonie, avec son cortège devenu habituel d’émeutes inabouties, et ses dirigeants peuvent à loisir s’occuper de leur guerre des gangs autour de la succession prochaine de Bouteflika et de ce qu’un analyste appelait récemment, sans aucun humour, «la sanctuarisation vertueuse de la rente pétrolière».

Robert VASSEUR
Paris, le 22 octobre 2007


Notes
1. Ce protocole «engage l’État algérien à la mise en œuvre de la plate-forme d’El-Kseur dans le cadre de la constitution et des lois de la République».
2. C’est certainement une tâche écrasante que de s’atteler à écrire l’histoire du Printemps noir, d’autant que ceux qui furent directement impliqués ont du mal à prendre le recul nécessaire. Il est néanmoins regrettable que des textes moins ambitieux (genre brochure sur tel ou tel aspect) n’aient pas vu le jour.
3. Apologie pour l’insurrection algérienne.
4. Mot venant de l’Arabe dialectal et signifiant honneur, dignité, courage.
5. Coordination Inter Communale de Béjaïa.
6. Parmi lesquels il faut évidemment compter le manque de préparation, mais aussi un certain orgueil à affirmer qu’on n’est pas intéressé à prendre le pouvoir.
7. Une brève remarque néanmoins. Si les Algériens sont très au fait de l’histoire de leur pays, ils sont en revanche pour la plupart ignorants de celle des tentatives révolutionnaires des deux derniers siècles en Europe. Ils sont en outre victimes de la vitrine alléchante — tout le clinquant de l’abondance marchande — que l’occident présente aux déshérités du reste du monde. Un mouvement révolutionnaire digne de ce nom, au moins en France, aurait peut-être pu aider l’insurrection algérienne à clarifier son projet.
8. Il n’existe pour l’instant aucune étude sérieuse et exhaustive à ce sujet, notamment pour la question cruciale de l’évolution des relations entre les émeutiers et les délégués.
9. Coordination des Aarchs Daïras et Communes de la wilaya de Tizi-Ouzou.
10. En particulier l’ENTV, la télévision d’État, interdite de séjour en Kabylie.
11. Cette expression, pour parler des médias privés, est propre à l’Algérie. Elle désigne l’ensemble de la presse, en majorité francophone, apparue après la libéralisation consécutive aux émeutes de 1988. En réalité, chaque journal est secrètement associé par des liens matériels et idéologiques plus ou moins ténus à un clan du pouvoir algérien et, avant de se soucier d’informer, sert d’abord les intérêts de ce clan. Dans leur immense majorité, les Algériens ne sont pas dupes à ce sujet.
12. Cf. Apologie pour l’insurrection algérienne, page 24.
13. Connivence compréhensible avec quelques correspondants locaux, sympathisants sincères, mais forcément louche et coupable à l’égard des rédactions nationales, qui d’ailleurs bloquaient souvent les informations transmises par ces correspondants.



Voir aussi,
Apologie pour l’insurrection algérienne (2001)
    Première partie
    Seconde partie
Le grand camouflage
(2002)

Entretien sur la situation en Algérie (2002)
    Première partie
    Seconde partie
Lettre à Mohand Chelli (2003)
La Kabylie, six ans après (2007)

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