Le soulèvement de la jeunesse

Publié le par la Rédaction

Le groupe «De Moker» : la jeunesse rebelle
dans le mouvement libertaire hollandais des Années folles

Le soulèvement de la jeunesse


Herman Schuurman (1897-1991), l’auteur du pamphlet Le travail est un crime, fut l’un des cofondateurs du Mokergroep (groupe La Masse [
1]), qui rassemblait de jeunes prolétaires avides de révolution, très librement organisés autour du journal De Moker, alors sous-titré Opruiend blad voor jonge arbeiders [Journal d’agitation pour jeunes travailleurs]. Le Mokergroep secoua le mouvement ouvrier et libertaire hollandais pendant plus de quatre ans, de la fin 1923 à l’été 1928 :
«Cela peut, donc cela doit sonner comme un coup de masse à leurs oreilles : nous, les jeunes, refusons radicalement de nous ranger plus longtemps derrière les sales trucs des vieux dans le mouvement […]. Que tout le monde sache que nous sommes des sans-pouvoir, des sans-dieu, des sans-le-sou et de préférence des sans-emploi dans cette société, et que nous n’aimons pas non plus toute cette agitation éthico-religieuse. Ce répugnant prêchi-prêcha, le rabâchage, depuis des années, du droit au travail, nous le changeons en droit à la paresse [2], car il s’agit là des premiers symptômes de l’anéantissement. Destruction ! Bakounine, quand il était vieux, était encore révolutionnaire, voilà pourquoi il a désigné la voie de la destruction.
    La situation du prolo s’est-elle améliorée ? […] Non ! Mille fois non ! L’organisation, politique et syndicale, a laissé intacts les fondements du système. On a seulement voulu en changer les “excès”, et même en cela on a totalement échoué […]. Le travail a toujours été la devise de la bourgeoisie, mais aussi celle des dirigeants des partis politiques et des syndicats. Aujourd’hui — et c’est en cela que l’histoire ne cesse de se répéter sans que le prolétariat y gagne quoi que ce soit — même des anarchistes pur-sang exultent en annonçant dans leurs organes que l’emploi a augmenté en Belgique. Voilà pourquoi nous ne faisons aucun effort pour avoir une organisation unifiée : nous ne connaissons pas de front unique révolutionnaire, nous reconnaissons et provoquons la solidarité dans l’usine et dans l’atelier, pour stimuler le sabotage. Le terrain de l’agitation, nous le trouvons partout…»
[3]
L’un de ces jeunes libertaires précisera plus tard :
«Les groupes De Moker et Alarm n’existaient pas pour exister en tant que groupes, mais étaient composés d’un certain nombre de gens qui éprouvaient le besoin de combattre le ramollissement dans la génération plus âgée et de s’attaquer à ces vieux.» [4]
Alarm, fondé en mai 1922 et très proche du Moker, avait déjà publié un article contre le travail, qui faisait également référence à Lafargue :
«Le capitalisme qui tire sa sève du travail, en empoche la plus-value, sera voué à l’effondrement dès le moment où ce travail, donc ce profit, feront défaut. Paul Lafargue, l’auteur du Droit à la paresse, dit que dans cette société, le travail est une honte. Or, il aurait été plus radical d’intituler son bouquin Le Devoir de paresse. Le devoir des révolutionnaires est de priver le capitalisme de sa sève. C’est pourquoi l’organisation syndicale est contre-révolutionnaire, parce qu’au lieu du sabotage et de la désobéissante paresse, elle prône le droit au travail en faisant croire aux travailleurs qu’ils pourraient en tirer un quelconque avantage. […]
    Mais l’organisation syndicale existe grâce à l’esclavage salarial : quand le travail salarié s’effondre, l’organisation syndicale s’effondre avec lui. Existant par et grâce au capitalisme, elle ne peut pas faire autrement que contribuer à sa réédification, tandis que les travailleurs sont constamment détournés du renversement du capitalisme par la lutte pour les salaires. En tant qu’anarchistes nous ne devons pas seulement lutter contre le capitalisme, mais aussi contre l’ennemi en notre sein : contre les organisations syndicales. Le capitalisme et le syndicalisme ont en effet un ennemi commun : la paresse. Et là où les capitalistes et les notables affirment tout le temps le devoir et le droit au travail, les révolutionnaires doivent propager partout le devoir et le droit à la paresse
[5]
À l’inverse de ceux d’Alarm, du reste pas forcément plus âgés, ceux du Moker se définissaient explicitement comme «jeunes» — comme Schuurman le dit lui-même : «Nous, les jeunes, nous avons trop de droit à la vie, trop de passion, trop de foi et de confiance en nous-mêmes, trop de volonté et de courage pour nous laisser foutre comme ça au piquet.» [6] Il n’empêche qu’au contraire de la quasi-totalité de la presse ouvrière et libertaire, Alarm réagit avec enthousiasme à la parution du Moker :
«Très rafraîchissant. Publié uniquement pour propager le sabotage. Tout comme Alarm, il combat toute forme de salariat, car les travailleurs ne comprennent pas qu’“aussi longtemps qu’existe le salariat, l’exploitation reste un fait”. Le journal combat donc l’organisation syndicale, car “les syndicats collaborent à l’endormissement des travailleurs”. Huit de ces jeunes anti-syndicaux ont déjà comparu devant la justice pour agitation et atteinte à la sûreté de l’État. Cette revue est donc très prometteuse. La jeune génération doit avoir le salariat en horreur, elle doit devenir fainéante : voilà l’effondrement de la bourgeoisie.» [7]
À ses débuts, la plupart des participants au Moker avaient en effet entre dix-sept et vingt-trois ans — Schuurman était relativement «vieux» dans le groupe. Par ailleurs, tous les fondateurs du groupe et rédacteurs du journal étaient issus des courants les plus radicaux d’un mouvement d’émancipation de la jeunesse, qui émergea à la fin du XIXe siècle avec l’industrialisation, plutôt tardive en Hollande mais dont les effets désastreux n’en ont pas été moindres, notamment pour les jeunes, d’où une forte tendance anticapitaliste au sein de ce mouvement. Parfois dès l’âge de douze ans, à la moindre expression de mécontentement dans la rue, ces jeunes se retrouvaient confrontés aux sabres de la police et aux fusils de l’armée : ils comprenaient donc vite quel ordre était défendu aux Pays-Bas. De plus, ce sont eux qui formaient la piétaille de l’armée puisque les riches pouvaient s’acquitter d’une taxe pour échapper au service militaire, contribuant également à l’expression d’une forte tendance antimilitariste : c’est sur ce terrain fertile que fut fondée, en 1904 à Amsterdam, l’Association internationale antimilitariste (Internationale Antimilitaristische Vereniging, IAMV), dont Ferdinand Domela Nieuwenhuis, «grand-père» du mouvement socialiste et libertaire hollandais, était l’inspirateur. Des délégués d’Angleterre, d’Espagne, de Belgique, de Suisse et de France (représentée par la Ligue antimilitariste, fondée entre autres par Georges Yvetot) avaient pris part au congrès fondateur, mais la branche néerlandaise fut la seule à récolter un succès considérable : avec des slogans tels que «Pas un homme, pas un sou pour l’armée» et «Guerre à la guerre», accompagnés systématiquement du mot d’ordre anticolonialiste «Les Indes délivrées de la Hollande» [8], elle fonctionna plusieurs dizaines d’années, jusqu’à la deuxième guerre mondiale, comme instrument de liaison entre différents groupes libertaires et antimilitaristes, qui se rencontraient lors de congrès et réunions, participaient à ses campagnes et colportaient ensemble son journal, De Wapens Neder [À bas les armes].

Au sortir de la première guerre mondiale, la vague révolutionnaire qui submergea le vieux monde, atteignit aussi notre plat pays soi-disant «neutre» [9
] : émeutes contre le coût de la vie et la pénurie, multiples manifestations prolétariennes, grèves, et même mutinerie dans une caserne ; au sein des Jeunesses social-anarchistes (Sociaal-Anarchistische Jeugd Organisaties, SAJO), qui regroupaient des jeunes prolétaires en révolte contre la «mollesse» des organisations existantes, quelques-uns tentèrent de faire sauter la Bourse d’Amsterdam ainsi qu’un dépôt d’explosifs aux abords de la ville, mais la malchance fit échouer leur projet. Dans les réunions et les publications de ces Jeunesses social-anarchistes, les discussions sur les principes, mais aussi et surtout sur les pratiques de la «dictature du prolétariat», se mêlaient à celles sur le rôle général des partis et syndicats dans la lutte révolutionnaire. Vers 1919-1920, la tendance antibolchevique des Jeunesses social-anarchistes, qui en somme niait toute représentativité aux organisations, avait éclipsé toutes les autres, notamment parce que celles-ci partaient rejoindre les diverses organisations «adultes», des communistes aux syndicalistes. Cette tendance radicale se regroupa en 1922 autour du mensuel Alarm, sur le modèle du Nabat de l’Ukraine révolutionnaire [10], et/ou vint s’agréger un peu plus tard au groupe qui gravitait autour du Moker.

À l’extérieur des Jeunesses social-anarchistes, ou avant de les rejoindre, beaucoup de participants au Moker, et non des moindres, comme Herman Schuurman lui-même, étaient passés par la Ligue des jeunes anti-alcooliques (Jongelieden Geheelonthoudersbond, JGOB). L’importance accordée à l’antialcoolisme dans le mouvement socialiste et libertaire est certainement une particularité néerlandaise. (Le très populaire Domela Nieuwenhuis avait même lancé le slogan : «Un travailleur qui boit ne pense pas. Un travailleur qui pense ne boit pas.») Que cet antialcoolisme ait rencontré un tel succès au sein de la jeunesse subversive de l’époque doit sûrement beaucoup au calvinisme dont la population hollandaise est profondément imprégnée, mais aussi au fait que nombre de ces jeunes prolétaires connaissaient de près les ravages que pouvait causer l’alcoolisme dans leur propre milieu, jusque dans leurs propres familles. Pour eux, l’antialcoolisme signifiait aussi bien émancipation de la personnalité que contestation des relations sociales, et leur apparaissait presque comme une condition sine qua non de tout changement social. Les débats qui agitaient les Jeunesses social-anarchistes se retrouvaient aussi au sein de la Ligue des jeunes antialcooliques, et si quelques-uns de ses membres rejoignirent les communistes, Herman Schuurman et ses camarades libertaires organisèrent fin 1920 le congrès fondateur d’une Ligue de la jeunesse libre (Vrije Jeugd Verbond, VJV), qui fit cette Déclaration de principes :
«La Ligue de la jeunesse libre est l’association nationale des jeunes qui, ayant conscience qu’ils ne peuvent ni ne savent se résigner à la situation qui détruit la vie, travaillent, chacun à sa façon et autant que possible ensemble, à la révolution spirituelle et sociale.
    Là où notre société, se révélant dans le capitalisme, et le militarisme qui en découle, se maintient seulement par la destruction de la libre personnalité humaine, la VJV se place sur le terrain “de la libre personnalité humaine”. Afin de stimuler le développement de la libre personnalité humaine, la VJV accepte tous les moyens pour détruire les facteurs qui l’entravent, comme le capitalisme, le militarisme, l’école et la religion.»

En juin 1921, le jeune Herman Groenendaal, qui avait lui aussi quitté la Ligue des jeunes antialcooliques pour s’affilier à la Ligue de la jeunesse libre et qui avait été emprisonné pour refus du service militaire, commençait une grève de la faim et déclenchait en sa faveur une gigantesque campagne antimilitariste, lancée et coordonnée par l’Association internationale antimilitariste ; pendant plusieurs mois se succédèrent manifestations, réunions contestataires et grèves auxquelles participèrent des milliers de travailleurs ; quelques autres insoumis rejoignirent Groenendaal dans sa grève de la faim. Puis, au début du mois de novembre, alors que le mouvement stagnait, un petit groupe d’activistes attaqua à la bombe la façade de l’immeuble où logeait l’un des juges de Groenendaal, dans le but notamment de critiquer la «passivité» des non-violents (ce qu’était d’ailleurs Groenendaal). Un des auteurs de l’attentat dira plus tard :
«On s’est étonné que, devant la Cour, aucun de nous trois n’ait tenu de discours retentissant, un peu dans le style dont avaient l’habitude les vieux sociaux-démocrates dans l’Allemagne de l’empereur Guillaume, et que nous n’avions pas de défenseurs qui partageaient notre point de vue. À tort. L’acte était notre propagande. Nous avions fait ce que nous avions à dire. Nous avons dit cela à l’adresse de la bourgeoisie et du prolétariat. Et ce que nous avons à dire pour l’avenir est toujours la même chose, exprimé dans des termes un peu différents : saisie des entreprises, organisation par entreprise. […] Ce que nous avons voulu dire tout d’abord avec notre attentat, c’est : voilà, prolétaires, vous vous perdez en admiration pour le non-violent Groenendaal, réveillez-vous donc et réfléchissez un peu sur cet attentat. » [11]
L’attentat, évidemment, provoqua quelques dissensions. Peu de gens appréciaient ce genre de critique. Or, ceux qui l’approuvèrent et organisèrent la campagne pour la défense des auteurs de l’attentat — qui furent condamnés à de lourdes peines — formaient bientôt les groupes autour d’Alarm et, un peu plus tard, autour du Moker. Les deux groupes étaient très proches, tout comme l’étaient les Jeunesses social-anarchistes et la Ligue de la jeunesse libre, au sein desquelles ils avaient vu le jour, si bien que De Moker adopta la Déclaration de principes de la Ligue. [12]

L’antimilitarisme prononcé du Moker et d’Alarm se distingue systématiquement d’un certain antimilitarisme libertaire fortement imprégné de pacifisme et d’éthique à la Tolstoï, de cette «non-violence» de principe qui continue à
proliférer dans chaque mouvement de contestation, pour le frustrer et l’étouffer. La critique du militarisme développée par les Mokers se veut bien plus profonde et concrète. Jo de Haas ** évoque ainsi l’imbrication de l’armée et du militarisme avec l’État et le capitalisme, dans une polémique contre le manifeste d’un groupe de tendance bolchevik appelant les jeunes à «apprendre à manier les armes» :
«Quels farceurs ! Car, disent-ils, on ne pourra en finir avec la guerre si ce n’est par la révolution mondiale. Et pour ces marxistes, la révolution = une bataille ! Chacun en comprend les conséquences absurdes. Le capitalisme a inventé des moyens qui, en vingt-quatre heures, peuvent faire d’une ville comme Londres un cimetière. “L’armée prolétarienne” devra donc disposer des gaz, des bactéries, etc. pour être capable, par exemple, de faire de Londres un cimetière en dix heures. Car sinon la bataille — la “révolution” selon eux — est perdue d’avance […]. Cela, les écoliers l’ont déjà compris, qui ne s’aventurent pas dans une bagarre sans un bâton qui soit au moins un décimètre plus long que celui des autres.
    Cependant, les jeunes doivent comprendre ceci : les sociaux-démocrates aspirent à la conquête du pouvoir de l’État. Dans le manifeste susmentionné on lit : “Quand le capitalisme est détruit et que partout les travailleurs prennent eux-mêmes en mains le pouvoir de l’État, la guerre devient impossible.” C’est ici que se cache l’imposture ! Les travailleurs ne prennent pas en mains le pouvoir de l’État. Ce sont les dirigeants qui font ça ! Ça change beaucoup et ça explique tout. […] En Russie, on trouve à la tête de l’Armée rouge des généraux blancs qui, exactement comme ici, font tirer sur des grévistes et disperser les manifestations de femmes. Imaginez un instant que ces soldats n’aient pas su tirer…» [13]

Notes
1. Un moker (dit aussi vuist, «poing», en argot de métier) est une sorte de petite masse (cf. logo du Moker).
2. La première traduction néerlandaise du célèbre pamphlet de Lafargue, établie par J. de Wachter, parut en 1916.
3. J. Verhave, «Het moet !» [«Il faut !»], De Moker, no 4, 10 février 1924.
4. Fike van der Burght, Die moker en alarmgroepen bestonden niet om te bestaan als groep : sociaal anarchistiese jeugdbeweging in Nederland 1918-1928 [Les groupes De Moker et Alarm n’existaient pas pour exister en tant que groupes : le mouvement de la jeunesse social-anarchiste aux Pays-Bas de 1918 à 1928], Amsterdam, 1982, p. 44. Bon nombre des informations utilisées ici sont tirées de ce livre, ainsi que de celui de Ger Harmsen, Blauwe en rode jeugd. Ontstaan, ontwikkeling en teruggang van de Nederlandse jeugdbeweging tussen 1853 en 1940 [Jeunesse bleue et Jeunesse rouge. Naissance, développement et régression des mouvements de jeunesse aux Pays-Bas de 1853 à 1940], Nijmegen, 1975.
5. A. J. Jansma, «Luiheid en kapitalisme» [«Paresse et capitalisme»], Alarm. Anarchistisch maandblad, no 6, 1922.
6.
Fike van der Burght, ibid., p. 35.
7. Annonce de la parution du Moker, par Jo de Haas, dans Alarm, janvier 1924.
8.
L’État néerlandais, qui avait hérité en 1799 du droit de prédation sur l’archipel indonésien, jusqu’alors détenu par la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales, se voyait contraint, un siècle plus tard, à l’époque de «l’impérialisme», de défendre son monopole contre l’avidité intrépide de nouveaux concurrents dans le pillage, et entamait en conséquence une sinistre «pacification» de la «Ceinture d’émeraude», pour y asseoir définitivement son pouvoir et en tirer davantage de butin. Au cours de multiples campagnes militaires, où la cruauté la plus extrême répondait à la farouche résistance des indigènes, l’armée hollandaise finit d’anéantir les relations féodales encore en vigueur dans les divers principautés ou sultanats dont l’absolue soumission ne pouvait être garantie, et y introduisit le capitalisme moderne et son exploitation industrielle du sol et du sous-sol, avec ses champs de pétrole, ses mines et plantations géantes nécessitant la concentration d’un prolétariat déporté de toutes les îles d’Indonésie, d’Asie continentale et même d’Afrique. Les régulières révélations d’atrocités perpétrées par l’armée et les colons scandalisaient certes l’opinion publique hollandaise, donnant lieu parfois à des disputes parlementaires, mais seuls les anarchistes et, plus tard, les communistes du courant trotskisant de Sneevliet (fondateur du Partai Komunis Indonesia en 1914) et les conseillistes prirent carrément le parti de la résistance indonésienne. Les antimilitaristes s’opposaient notamment à «l’envoi de jeunes Hollandais pour assurer les bénéfices usuraires de la bourgeoisie en Orient». Ceux qui se réunirent autour d’Alarm et du Moker précisaient leur position en déclarant vouloir «les Indes délivrées du capitalisme, donc délivrées de la Hollande» ; et ils affirmaient que le meilleur soutien à apporter aux Indonésiens dans leur lutte pour l’émancipation, le meilleur moyen aussi pour que la cause nationaliste se voie dépassée par la cause du prolétariat internationaliste, était de saper en métropole même la racine de l’impérialisme : le capitalisme.
9.
La Hollande était officiellement «neutre» durant la première guerre mondiale, et l’est restée jusqu’à son invasion par l’Allemagne en mai 1940.
10.
Selon Anton Constandse *, cofondateur et rédacteur d’Alarm, «un rapprochement s’effectua entre les communistes de conseils, qui avaient quitté le Parti communiste (comme Leen van der Linde, Piet Kooijman, Wim Hoenders), et des groupes anarchistes comme les Alarmistes, qui adoptaient certaines conceptions marxistes radicales sur le terrain économique, qui avaient été aussi celles de syndicalistes comme Georges Sorel. Pendant la période durant laquelle on peut le compter parmi les anarchosyndicalistes, lui aussi a vu dans ce mouvement l’expression d’une lutte de classe sans ambages, à mener tout d’abord dans les entreprises. L’idée de l’occupation de l’entreprise était une forme de “dictature du prolétariat”, et n’était donc justement pas celle d’une “dictature du parti”. Le courant anarchiste des Alarmistes est resté caractérisé par ses liens avec les communistes de conseils.» (De Alarmisten, 1918-1933, Amsterdam, 1975.)
11.
Citation de Leen van der Linde dans P. A. Kooijman, Neem en eet. Bomaanslag en opruiing als sociale filosofie [Prends et mange. L’attentat à la bombe et l’incitation à la révolte comme philosophie sociale], «Manifesten», L. J. C. Boucher, La Haye, sans date (autour des années 1970), p. 18-19. D’autre part, les auteurs de l’attentat s’expliquèrent par écrit dans P. A. Kooijman, L. v. d. Linde, Jo de Haas, De Revolutionnaire Daad, Uitgave : Agitatie-Commissie : Weg met de Partijen, de Vakorganisaties en de Bonzen [L’Acte révolutionnaire, Édition : Commission d’agitation : À bas les partis, les organisations syndicales et les notables], 1922. Anton Constandse fit remarquer plus tard que deux des auteurs de l’attentat venaient d’un groupe marxiste dissident. «Il était déjà notable, à l’époque, que des social-anarchistes collaboraient occasionnellement avec des marxistes qui avaient accepté le principe du communisme de conseils. Ils se retrouvaient mutuellement dans la défense de l’insurrection de Cronstadt de 1921.» (Dr. A. L. Constandse, Anarchisme van de daad van 1848 tot heden [Les Anarchistes et la Propagande par le fait de 1848 à aujourd’hui], La Haye, 1970, p. 178.)
    Pour tenter d’accélérer le mouvement, les mêmes imaginèrent de kidnapper le maire d’Amsterdam et de lui refuser toute nourriture jusqu’à ce que Groenendaal soit libéré… On projeta aussi de commettre un attentat contre un propriétaire de chantier naval responsable d’un lock-out des métallurgistes, qui ne put non plus être mené à bien ; mais tout ceci prouve que leur mobile principal n’était pas la solidarité avec Groenendaal ou la cause antimilitariste, mais bien leur «passion destructrice» contre le système capitaliste tout entier.
12.
Cette déclaration est reproduite dans chaque numéro du Moker. Les éléments plus modérés de la Ligue de la jeunesse libre se regroupèrent autour des périodiques De Kreet der Jongeren [Le Cri des jeunes], et plus tard, De Branding [Le Déferlement]. Il existait aussi une feuille «interne» de la Ligue, couvrant les deux tendances, De Pook [Le Tisonnier].
13.
De Moker, no 11, 1er octobre 1924.

Notes biographiques
* Anton Constandse (1899-1985), fils de commerçants, avait quinze ans quand, élève de l’école normale, il rejoignit la Ligue des jeunes antialcooliques (JGOB) et choisit le camp du socialisme. En 1919 il adhéra à l’Association internationale antimilitariste, ainsi qu’aux Jeunesses social-anarchistes où il prôna l’occupation des entreprises et la formation de conseils ouvriers. Il écrivit dans plusieurs périodiques antimilitaristes et libertaires avant de fonder en 1922 Alarm. Anarchistisch maandblad. Écrivain prolixe, il participait activement à d’autres publications, tout en voyageant à vélo un peu partout aux Pays-Bas et en Flandre, pour donner des conférences de propagande et de culture générale. Interdit d’exercer sa profession d’instituteur en raison de son casier judiciaire, il développa une érudition remarquable. Dans les années 1930, confronté à la montée du fascisme, puis au déclin de la révolution en Espagne, où il voyait les anarchistes participer au pouvoir de l’État — ce qu’il considérait comme quelque chose d’inévitable (!) —, il se mit à douter de l’efficacité des méthodes anarchistes. Il se plongea dans la psychologie sociale et introduisit les théories de Wilhelm Reich en Hollande. Pris en otage par les nazis avec tout un groupe d’intellectuels, il resta interné pendant presque toute la guerre. À la Libération, il se fit essayiste et journaliste, commentateur estimé de l’actualité, «progressiste», avec toutes les illusions et toutes les indulgences envers l’ordre existant que ce terme évoque. Il est l’auteur de centaines d’articles et de dizaines de brochures et de livres. De son passé révolutionnaire, il a dit avoir «dit adieu à l’anarchisme comme on dit adieu à une personne aimée disparue».
**
Jo de Haas (1897-1945) était fils de comédiens ambulants. À l’âge de quinze ans, il était «vendu» à la Marine, d’où il déserta en 1917. Après avoir purgé une peine de dix mois de prison, il rejoignit les Jeunesses social-anarchistes et fonda De Opstandeling, orgaan der Federatie van Sociaal-Anarchistische Jongeren [L’Insurgé, organe de la Fédération des jeunes social-anarchistes]. Il a collaboré à Alarm aussi bien qu’au Moker, ainsi qu’à beaucoup d’autres périodiques. Complice de l’attentat de novembre 1921 (voir ci-dessus), il fut acquitté en appel. Très actif et bon orateur, il faisait lui aussi des tournées de propagande à vélo dans tout le pays. Dans les années trente, il se convertit à l’anarchisme religieux. Il fut exécuté par les nazis à la fin de la seconde guerre mondiale pour faits de résistance.



Le travail est un crime
, Herman SCHUURMAN (1924)

Le groupe «De Moker» : la jeunesse rebelle
dans le mouvement libertaire hollandais des Annéees folles
, Els van DAELE (2007)
(1) Le soulèvement de la jeunesse
(2) La critique à coups de masse
(3) La grande grève dans les tourbières
(4) Syndicalisme ou révolution ?
(5) Le travail est toujours plus criminel
À télécharger :
Aux Éditions Antisociales
Au fin mot de l’Histoire

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