Le monde de l'économie tel qu'il n'est jamais allé

Publié le par la Rédaction

«Le FRRRic, ce terme vibrionesque dit bien sa nature. L’or était inerte, l’argent lent, tandis que le fric vit d’une vie déchaînée qui, tel le cancer, détruira la nôtre après l’avoir totalement envahie.»
Bernard Charbonneau, Il court, il court le fric…, Opales, 1996.

Dans les tranchées de la guerre économique où nous sommes tous en poste, quel est ce lien qui nous tient encore vivant dans ce monde où partout rode la peur d’être enseveli vivant sous les représentations économiques que retourne inlassablement le bombardement managérial ? Car chacun d’entre nous est là seul dans son trou de travail, à causer avec son voisin du trou d’à côté, à aimer sentir près de lui un être vivant qui court les mêmes mutilations que lui. C’est humain puisque c’est désormais ce qu’il nous reste, on montre qu’on a pas peur, on feint de s’étonner de la froideur des slogans qui apparaissent sur les télécrans modernes («Travaillez plus, pour gagner plus») et on se force à en plaisanter même si tout le monde constate que son rire sonne toujours plus faux. Car c’est là l’économie, la vraie, la seule, une de ces préparations d’artillerie à l’intérieur de nos corps qui précèdent le renouvellement incessant des attaques et où le terrain que sont nos vies doit être complètement bouleversé, où il ne doit plus rester un être vivant dans les tranchées nivelées de la «réalité économique».

La sur-organisation de notre vie quotidienne, dans l’invention de ses temps de «travail» comme de ses moments de «temps libres», a ainsi accouché d’une formidable Mégamachine sociale qui non seulement génère des inégalités et des injustices criantes, mais est aussi devenue largement incontrôlable, si ce n’est par sa sur-organisation écolocybernétique qui ne peut que pousser toujours plus loin sa démesure.

L’idée de ce bulletin est d’abord de partir de notre vécu le plus ordinaire, communément partagé mais si rarement exprimé publiquement. Nous ressentons tous plus ou moins et à différents niveaux d’intensité, que «ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité», comme l’écrivait Günther Anders. Que faire en effet quand nous n’arrivons plus à comprendre simplement ce que nous sommes tous individuellement et collectivement devenus de façon complexe ? Telle est déjà notre condition à tous, mais aussi celle des luttes qui viennent, et qui doivent être déconstruites pour être re-pensées à l’aune de la prise en compte de cette commune condition. C’est que le désarroi devant notre irresponsabilité et notre irreprésentation permanentes vis-à-vis de ce que nous achetons dans les supermarchés ou les «marchés bio», ou encore vis-à-vis des conditions de fabrication inhumaines et des lieux de provenance planétarisés de ces produits, des tenants et aboutissants en amont et en aval de notre propre poste de travail [1], comme de l’impuissance et du dégoût que nous ressentons tous après avoir participé à cette ville énorme aux habitants qui fermentent dans un brouillard de gaz brûlé, d’ondes électromagnétiques et de volume sonore, s’affairant partout à la vie économique d’où toute vie réellement vécue s’est retirée : c’est là aujourd’hui tout ce que nous sommes comme tout ce que nous ne serons plus, dans le futur sans avenir que l’on nous présente comme irréversible. Ce sentiment qui nous envahit à chaque fois que nous prenons une voiture, que nous poussons n’importe quel interrupteur nucléarisé, que nous entrons dans une bouche de métro, que nous travaillons à gagner notre salaire, c’est toujours celui d’être malgré soi un véritable salaud plus ou moins inconscient en face d’une organisation machinale, absurde, aveugle de notre propre existence, et sur laquelle nous n’avons plus aucun contrôle. Mais la civilisation industrielle a fini par tellement envahir notre réalité en faisant de nous sa propre chair industrielle, que plus personne ose encore prendre les problèmes à la racine de leur surgissement, tellement elle a réussi à provoquer l’envahissement d’un énorme sentiment encore refoulé — et qui pourrait dès lors remonter à la surface — de se dégoûter soi-même
chez tous ceux qui en sont à chaque instant. À ce degré là de l’aliénation réelle où plus grand chose ne lui échappe, l’impuissance par rapport à nous mêmes devant ce que nous sommes tous devenus réellement, c’est tous les matins tartines et bol de chocolat.

Société économique, société réifiée

L’interdépendance générale entre les producteurs/échangistes que nous sommes successivement lors des différents moments de la journée, ou bien désormais dans un seul et même moment sans fin et de manière compénétrée, fait de chacun d’entre nous un simple rouage de cette énorme machinerie bientôt planétaire. Et partout les principes réifiants de l’échange [2] engendrent un même comportement humain mécanique, dans la mesure où au travers de ses conditions de possibilité, il traite les autres individus non pas conformément à leurs qualités d’êtres humains, mais comme des objets dépourvus de sensibilité, des objets morts, des «bulletins de vote» sur pattes, voire des «choses», et plus généralement des «marchandises». Car dans la Mégamachine sociale, où chacun d’entre nous dépend désormais dans sa survie quotidienne de tout le monde, mais de personne d’identifiable en particulier, chacun est d’abord aux yeux de l’autre, de par les rôles et postes que l’on nous fait occuper, un moyen pour sa propre survie et son propre bonheur, c’est-à-dire que l’on se perçoit d’abord sous la forme réelle de son propre intérêt dépossédé que l’on pourrait retirer de l’utilité de n’importe quel «rôle», «case» ou «métier» au sein d’une interdépendance mondialisée. Il en est ainsi aujourd’hui de ces nouveaux champs de réifications que sont les «mères porteuses», la marchandisation des relations amoureuses, l’industrie du sexe, le rapport muséographique et sur-organisé à la nature sous bocal écologiste. Ou encore ces recherches sur le cerveau et les biotechnologies, où l’approche strictement naturaliste des nécro-chercheurs reflète une attitude réifiante en se proposant d’expliquer les affects et les actions humaines par la seule analyse des connexions neuronales dans le cerveau, quand le projet n’est pas plus simplement celui d’une re-création totale du monde à l’image des mortelles catégories épistémiques de la science. Mais ce traitement instrumental des personnes n’est pas du à un simple imaginaire, une habitude cognitive ou comportementale dont il faudrait se défaire ou se décoloniser. Il est d’abord l’effet réel au dedans de nos vies, du développement continu des techniques industrielles, lui-même rendu possible par l’extension elle-même continue du domaine de ce qui peut être échangé.

Par le projet industriel, il s’agit de transformer tout ce qui vit et s’y rapporte suivant ses propres contraintes réifiantes (vitesse, instrumentalité, rationalité, efficacité, productivité, indépendance à l’égard des délibérations politiques, etc.) qui leur seront imprimées. Mais les travaux réels des travailleurs et leurs produits échangés étant déjà, dans le principe même de l’échange, réifiés et aliénés [3], pourquoi l’organisation industrielle de cette production qui se doit d’abreuver massivement la masse des dépossédés spécialisés qui sinon ne pourrait plus survivre [4], pourquoi n’aurait elle pas aussi à organiser la production sous les contraintes de la réification
puisque préalablement les individus réels ont déjà été niés ? La production de masse n’est donc pas une possibilité parmi d’autres au sein de l’économie, un choix conscient et délibéré, elle participe de son principe même. On ne peut ainsi s’opposer à l’industrialisation de l’existence sans critiquer l’échange qui rend possible le raffinement sans fin de la division des tâches. C’est ici cette critique que nous défendrons, résolument anti-industrielle car farouchement anti-économique.

Foutre en l’air l’économie et lui devenir inaccessible

Dire cette impuissance que nous partageons à l’égard de l’économie et de l’industrie n’est sans doute pas suffisant pour en sortir. La tâche peut même sembler décourageante, trop radicale pour être entreprise. De plus, vivre hors de l’économie ne signifie pas que l’on accède en principe à une vie rêvée, dégagée des contraintes matérielles, de l’injustice et des conflits entre personnes. Mais l’économie et l’industrie n’ont jamais réglé ces questions qu’en nous éloignant de leur prise en charge. Au contraire du catastrophisme écologiste actuel, notre sentiment est que la généralisation des échanges économiques, jusqu’au dedans de nos vies, a déjà produit cet effondrement dont les dégâts écologiques ne sont plus que des symptômes. Nous ne sommes même plus capables d’imaginer autre chose que l’échange pour vivre ensemble ou pour nous séparer, pour régler nos disputes comme pour nous associer. L’échange nous paraît par trop naturel et neutre, ayant soit-disant toujours existé au fondement de toute vie sociale. Seule la techno-abondance industrielle, entend-on souvent de la part des critiques anti-capitalistes, est apte à fournir les infrastructures nécessaires à la gratuité et au bien commun. Cependant cette prétendue abondance relève encore de l’échange entre producteurs et consommateurs, séparés comme il se doit pour la bonne cause de l’efficacité du système. Nous pensons donc que nous manquons actuellement dramatiquement d’un étonnement philosophique et historique face à l’invention de l’économie. Dans les prochains numéros, ce bulletin reviendra plus en détail sur les différents fondements de l’économie, pour en critiquer sans concession l’authenticité. Au cœur même de l’invention de l’économie, il existe ainsi cette fiction mortifère de la mesurabilité de ce que nous vivons, à partir de laquelle les prêtres à courtes et longues robes de l’église économique plus ou moins réformée prétendent «faire société».

Tel est l’objet de ce bulletin : réfléchir ensemble et dans la diversité des approches et des pratiques présentes et à venir, à ce qui rend possible pratiquement cette sortie de l’économie, ici et maintenant. Ce bulletin ne sera donc en rien le lieu d’élaboration d’une nouvelle idéologie ou d’une théorie critique nouvelle, parce qu’il se veut simplement un élément parmi d’autres apportant sa pierre à la tâche de «comprendre dans quel monde nous vivons» (George Orwell). Car partout la réappropriation de cette faculté de juger notre propre implication à l’économie et la main visible de ses néo-organisateurs, se fait sentir dans nos interrogations, nos doutes, nos désirs, et c’est cette mise en réflexion qui permet aujourd’hui un «bricolage», des «expérimentations», des remises en cause profondes ou partielles, des résistances collaboratrices ou complètes, l’invention d’utopies concrètes. La «gratuité», le «don», la «décroissance», le «non-marchand», l’«autonomie», l’«auto-gestion» sont autant de termes qui nous paraissent trop imprécis et ambigus pour signifier un espace politique commun de discussion portant sur ces expériences collectives de réappropriation de plus en plus nombreuses actuellement. Celles-ci concernent en effet un éventail impressionnant de sujets, comme l’alimentation locale (autoproduction, AMAP, jardins partagés) et l’auto-construction, les communautés intentionnelles plus ou moins politisées (squats, co-habitat, écovillages, communes insurrectionnelles pour l’autonomie, assemblées de quartier, etc.), les nouvelles formes de blocage de l’économie par l’occupation des routes, autoroutes, marchés, gares [5], l’organisation d’échanges et de relations relocalisés (SEL, RES, Cigale, etc.), l’aménagement durable de lieux pour l’autosuffisance écologique (permaculture), la propriété d’usage de ces lieux (CLIP), la santé (par la nutrition et les médecines douces), la sortie graduée ou définitive du salariat et du Travail (autoréductions et détournement du temps de travail), les sabotages contre le Travail et sa gestionarisation, etc. Tel est donc l’objet de ce bulletin, former un espace de discussion sur l’auto-analyse critique et constructive sur ces sujets, à l’aune d’une volonté collective de sortir de l’économie à chaque fois affinée et re-précisée. Ce recul critique sur ces pratiques actuelles nous paraît indispensable, non pas pour fonder un mouvement politique de prise d’autonomie, mais pour rendre celui-ci explicite et à l’abri des quiproquos et malentendus. Il ne s’agit donc pas de critiquer pour critiquer (juger négativement et abstraitement), mais de critiquer pour s’assurer ensemble que nos expériences et désirs personnels sont susceptibles de se dire avec les mêmes mots. Cette intention proprement intellectuelle, on nous la reprochera sans doute, invoquant à juste titre l’urgence écologique, l’envie d’en découdre avec un système inique, et le désir de vivre immédiatement hors de ses contraintes. Nous espérons que l’apparence de manque de modestie, inévitable en la matière, se dissipera avec cette réappropriation que nous visons, y compris celle d’un lexique commun pour se désamarrer progressivement de la machine-travail planétaire [6].

En 68 il y avait ce tag dans l’amphi de la Sorbonne qui résumait bien toute la perspective de l’économisme révolutionnaire qui voulait simplement un nouveau partage du gâteau, alors que c’est la recette et le cuisinier qu’il fallait défenestrer : «On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On prendra, on occupera !» Aujourd’hui ce serait plutôt : «On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On désamarrera, on s’auto-organisera !» Il faut faire en sorte que nous n’ayons plus besoin de l’économie dans chacun de nos actes et moments existentiels, et notamment en faisant circuler dans les liens qui nous rassemblent, les réalisations de la vie autrement qu’au travers de l’échange. Alors on ne peut passer du rien actuel au tout du jour au lendemain. Il y a à notre stade d’intégration dans le Travail (qui ne touche pas un salaire, des allocations, de l’argent au noir ?), des compromis, des bricolages et des compromissions à faire en vue de tendre vers une sortie de l’économie. Car au travers de cette «mise en réflexion» sur sa propre implication dans le désastre écologique engendré par la possibilité industrielle et la spatialité d’une interdépendance échangiste mondialisée, et sa participation inaperçue à sa propre aliénation, poser la re-singularisation et la «réappropriation» (dans le sens de l’acquisition d’expériences et de connaissances par des pratiques et expérimentations) au travers de la perspective de l’autonomie (ce pouvoir-capacité à être maître des conditions de sa vie, de sa propre subjectivité radicale), implique une réflexion sur ce qui, dans la vie-quotidienne-sous-la-cloche-de-l’objectivité-économique, peut être des points de leviers, des points de réappropriation partielle, des points pour entamer le dégonflement des «rôles» que nous jouons. Mais l’idée sera toujours de s’arranger pour avoir le moins possible à faire avec cette machinerie sociale, de sorte que nos vies n’apparaissent plus sur les tableaux de bords des économistes et des gestionnaires. Étant de plus en plus invisibles et inaccessibles à l’interdépendance échangiste mondiale par la circulation autre de la réalisation de nos vies, c’est l’économie au fur et à mesure de l’auto-organisation de la désertion collective, qui dégonflera jusqu’à son dépérissement.

Dans cette voie, certains obstacles et fausses lanternes méritent d’emblée d’être signalés. Tout d’abord, il ne s’agit pas de valoriser, pour la préserver, la part non économique restante de nos vies actuelles. D’une part, parce que cette part est généralement déjà au service de l’économie et de son industrie. D’autre part, parce qu’une telle valorisation est la première étape d’une colonisation future par l’économie (qui devient ainsi «immatérielle», «relationnelle», etc.) de ce qui heureusement lui échappait jusque là. Il n’est pas sûr que les deux sphères de l’intérêt et du désintéressement que l’on oppose généralement radicalement, ne soient pas les deux faces de la même monnaie échangiste, le désintéressement étant rendu symétriquement nécessaire par la colonisation de la vie quotidienne par l’économie. Ainsi, la générosité des appels à la gratuité, au don ou au revenu inconditionnel nous paraît être essentiellement factice, car il ne s’agit là que de dégager des lieux d’accumulation de valeurs, comme préalables aux échanges ultérieurs. Nous appelons surtout tous ceux qui n’ont plus l’envie de tourner autour du pot de la critique, à mettre le plus de pieds possibles dans les plats.

Quelques ennemis du meilleur des mondes économiques

Sortir de l’économie no 1, décembre 2007
Bulletin critique de la machine-travail planétaire

1. «La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive multipliée qui résulte de la collaboration des individus conditionnée par la division du travail, apparaît à ces individus… non pas comme leur propre puissance unie mais comme une force étrangère située hors d’eux-mêmes, dont ils ne connaissent ni l’origine ni le but, qu’ils ne peuvent non plus dominer mais qui maintenant parcourt au contraire toute une série de phases et de degrés de développement particulière, indépendante de la volonté et de l’agitation des hommes, réglant même cette volonté et cette agitation», Charles Marx, L’idéologie allemande, Costes, trad. J. Molitor, Paris, 1946, tome IV, 175-176.
2. «Res» veut dire «chose» en latin. Réifier : chosifier.
3. C’est-à-dire que les individus y sont complètement niés dans leur effort propre.
4. À nos yeux la production de masse n’est donc pas une possibilité parmi d’autres au sein de l’économie, un choix conscient et délibéré, elle participe de son principe même.
5. En parlant des blocages de l’économie, Gilles Lucas écrit très justement que «tout laisse à penser que le développement de telles tactiques rencontrerait l’impérative nécessité pour les populations de penser des solutions de remplacement aux systèmes aujourd’hui en place. Reste que l’obstacle immédiat à de telles opportunités réside dans la perte devenue extensive des savoir-faire et d’un rapport direct aux choses (nourriture, objets ou techniques). Si l’offensive exige d’abord audace et esprit tactique contre l’adversaire, la commune requiert des connaissances aujourd’hui dispersées dans l’ultraspécialisation. Comment construire, faire du pain, réparer, soigner, planter ? Autant d’activités qui dépendent de spécialistes : cette limite appelle à la recomposition des pouvoirs, de délégations figées et de séparations», magazine Offensive, OLS, no 15, septembre 2007, p. 15. C’est donc peut-être une véritable sortie de l’économie par une réappropriation générale, que doit auto-organiser désormais l’assembléisme étudiant.
6. P.M., Bolo’ bolo, Éditions L’Éclat, 1998.

Publié dans Théorie critique

Commenter cet article