Les bureaucrates travaillent

Publié le par la Rédaction

Le tract trouvé que nous reproduisons ici a été publié en 2003 dans la revue Oiseau-tempête, puis dans Agone (no 33-2005), «Le syndicalisme et ses armes». Dans la recension qui lui fut consacrée dans L’Humanité (06/06/2005), le plumitif de service écrivit, au comble de l’indignation : «Une pitoyable attaque contre le secrétaire général actuel de la CGT gâche quelque peu la tenue de l’ouvrage. Misère de la polémique sans fondement !»

On jugera dudit fondement au vu de l’actualité sociale de ces dernières semaines après les grèves à la SNCF, à la RATP et à l’EDF, notamment, et au comportement de ce syndicat et de sa direction à cette occasion. Et on lira à la suite cet extrait d’un article d’un quotidien vespéral des marchés, généralement considéré comme bien informé des dessous pas toujours très reluisants de la politique des dominants, sur le rôle qu’y joua la direction de la CGT. En mai-juin 2003, la «trahison» de la CFDT obscurcit quelque peu le rôle, primordial, de la CGT dans cette défaite significative des classes populaires dont nous ne sommes pas sortis, et que les grèves de ces dernières semaines risquent d’accentuer, à moins que…

En attendant, ce n’est pas un tract humoristique et provocateur qui dit que le roi est nu et Bernard Thibault l’organisateur de la défaite, mais l’organe central de la bourgeoisie française qui sait de quoi elle parle et où est son intérêt… Qu’on le sache et que chacun en tienne compte pour agir en conséquence lors des prochains mouvements sociaux que déclenchera inévitablement la politique ouvertement pro-MEDEF du locataire de l’Élysée !




Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre de la France
à Bernard Thibault, Secrétaire général de la CGT

Monsieur le Secrétaire général,

Je comprends maintenant mieux ce que vous vouliez dire lorsque, à l’issue de notre dernière entrevue, vous avez déclaré avec un clin d’œil : «C’est dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleures soupes». Certes, je ne possède pas votre expérience d’«organisateur d’événements», mais j’avoue volontiers que vous m’en avez bouché un coin. En choisissant, en accord avec les autres responsables syndicaux, la date du 13 mai 2003 pour votre journée de grève sur une réforme des retraites que vous et moi jugeons nécessaire, non seulement vous canalisez dans les limites temporelles strictes la colère des irresponsables que les grands syndicats et les médias n’ont pas encore réussi à anesthésier, mais vous faites chanter les symboles.

En effet, il y a 35 ans — déjà —, le 13 mai 1968, la CGT et les autres centrales syndicales, pour tenter de reprendre en main un mouvement qui leur avait échappé, organisèrent une journée de grève et une grande manifestation. Cette initiative ne produisit pas instantanément les effets escomptés, puisque le pays faillit basculer dans la révolution sociale. Le geste cependant était beau et nous ne remercierons jamais assez Georges Séguy, l’un de vos illustres prédécesseurs, un homme sur lequel le général de Gaulle savait pouvoir compter.

Mais votre mérite ne s’arrête pas là. En prévoyant d’ores et déjà une manifestation nationale pour la fin du mois de mai, vous occupez le terrain jusqu’à la veille des vacances, moment que les étudiants pris par les examens et les salariés pressés de reconstituer leur force de travail jugeront peu propice pour lancer un mouvement. Il vous suffira alors, comme vous le faites si bien, de prédire une rentrée sociale agitée, non pas pour stopper — nous savons vous et moi préserver les apparences —, mais stocker les ardeurs, qui finiront bien par fondre sous la chaleur du soleil estival.

En attendant, cher Bernard — brisons la glace une fois pour toutes —, veillons entretemps à ne pas laisser les mains libres à nos vrais ennemis. J’entends par là ceux qui, malgré nos efforts conjugués, au lieu de rester sur le terrain dont nous traçons en permanence les limites pour eux, pourraient bien en profiter pour se mobiliser sur des mots d’ordre radicaux. Il ne manquerait plus que, renversant toutes les hiérarchies, ils en arrivent à remettre en cause le travail et le salariat, ce qui nous mettrait en fâcheuse posture, vous et moi, avouons-le, mon vieux Bernard.

Nos intérêts sont liés, sachons les défendre ! Pas de chichis entre nous, Nanard, charge-toi du populo, moi je m’occupe du reste.

Raff.

[Tract trouvé lors de la manifestation du 1er mai 2003 à Paris]



«IL FAUT SAUVER LE SOLDAT THIBAULT»

Le patron de la CFDT, François Chérèque, a pourtant aussi rappelé qu’en 2003, son syndicat a subi une autre hémorragie de militants, au moment de la réforme des retraites impulsée par le gouvernement Raffarin et que ceux-là ont rejoint la CGT plutôt que SUD. Ce sont eux qui, depuis le début de la grève, malmènent le plus souvent Bernard Thibault dans sa tentation de négocier. Entre la base et les dirigeants du syndicat majoritaire à la SNCF et à la RATP, la coupure est nette.

Mais Nicolas Sarkozy ne semble pas l’avoir tout de suite perçu. Le président semble en effet resté au vieux modèle gaulliste qui consiste à «passer des deals» avec la CGT. Il se vante d’avoir procédé ainsi en 2004, lorsqu’il était ministre de l’économie, pour obtenir l’ouverture du capital d’EDF. Nicolas Sarkozy en a gardé de bonnes relations avec Frédéric Imbrecht, secrétaire général de la Fédération CGT de l’énergie, qu’il tutoie et sur lequel il ne tarit pas d’éloges. «Imbrecht m’a dit : “D’accord pour négocier, mais tu mets quoi dans ma gamelle ?” Moi, j’aime ça», sourit Sarkozy.

Le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, est cependant dans une situation bien plus délicate. Le patron de sa puissante fédération des cheminots, Didier Le Reste, est en effet son rival. Partisan du non à la Constitution européenne, Le Reste a affronté Thibault en 2005 et l’a mis en minorité. On lui prête désormais l’ambition de lui succéder. Depuis le début du conflit, Le Reste navigue au plus près des intérêts de sa base, coincé entre les radicaux de SUD-Rail et les réformistes de la CFDT. Et Thibault paraît parfois tétanisé. «Il ne fait pas de politique. Il ne négocie rien», se plaint un conseiller de l’Élysée.

Xavier Bertrand a pourtant vite pris la mesure de ses difficultés. Dès le 13 novembre, à la veille de la grève reconductible, il a reçu Bernard Thibault, Didier Le Reste, Frédéric Imbrecht et Gérard Le Bœuf. Une heure et quart de palabres sans issue. Puis le patron de la CGT a fini par dire : «Je viens avec une proposition» — qu’il avait déjà présentée à la presse. Jusque-là, la CGT exigeait une négociation globale. Elle accepte la négociation tripartite, «entreprise par entreprise», qui permet l’acceptation de contrepartie. Thibault, convaincu que la CGT n’a rien à gagner à une grève longue qui n’a pas les faveurs de l’opinion, est parvenu à imposer sa stratégie à Le Reste. Mais la déchirure menace. À Bertrand qui réclame des précisions, Thibault au supplice souffle : «Ne me demandez pas de me répéter.»

Le lendemain, en constatant que le leader de la CGT, héros des cheminots de 1995, vient d’être sifflé par sa base dans certaines AG de la SNCF, Xavier Bertrand est convaincu : mieux vaut avoir Thibault pour négocier que des radicaux ou des coordinations incontrôlables. «Il faut sauver le soldat Thibault», résume Sarkozy, et lui donner le temps de convaincre ses adhérents qu’ils n’ont rien à gagner dans un conflit long. L’ouverture des négociations sera fixée selon les demandes de la CGT.

[«Jours de grève à l’Élysée :
les coulisses d’une grève qui fut un test politique»,
Le Monde, 26.11.07]

Publié dans Colère ouvrière

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