Passer… coûte que coûte !

Publié le par la Rédaction

La lecture, quasi minute par minute, des dépêches AFP, est parfois édifiante. Ainsi, lors de la grève du 18 octobre dernier, on pouvait lire ceci :
12h05 «La grève nationale à la SNCF est suivie par 73,5% des cheminots selon la direction, contre 67% au plus fort du conflit de 1995.»

14h10 «Chambéry. Une assemblée générale de 117 cheminots a décidé de reconduire le mouvement de grève vendredi. Par la voix de son responsable local, la CGT conteste cette décision.»
Tout est résumé dans ces deux dépêches : un formidable mouvement de grève s’est enclenché le 18 octobre à la SNCF, au-delà même du mouvement historique de 1995 (qui avait fait céder Juppé sur le même sujet des régimes spéciaux).

Il était donc urgent, pour la CGT (très majoritaire), pour la CFDT et pour l’UNSA d’empêcher la reconduction du mouvement avec la fameuse grève «carrée» de 24 heures qui fait tourner en rond les salariés et engage la machine à perdre.

Et c’est effectivement avec un acharnement énorme que l’appareil CGT a tout fait pour faire rentrer «les troupes», même si ici ou là (Paris est, Marseille, Rouen…) des poches de résistance, sous l’impulsion de Sud, de FO et parfois de la base CGT, ont perduré plusieurs jours.

Dans ce cadre, la volte-face de la FGAAC (syndicat autonome très présent chez les conducteurs de trains) sur la reconduction de la grève n’a rien de surprenant.

Pour le gouvernement, il était particulièrement important de rompre ces résistances et aussi le moral des cheminots en discutant directement avec ce pseudo-syndicat. Opération de dupes s’il en est car la FGAAC, à l’inverse de ce qu’elle tente de faire croire aux conducteurs de trains, a bien avalé la couleuvre (le boa même) du recul de 5 ans du départ à la retraite.

Au-delà de ces jeux d’appareils, il reste que la grève du 18 a été massive à la SNCF et à EDF-GDF et qu’elle a rassemblé dans les manifestations (et parfois dans la grève) bien au-delà des salariés concernés par les régimes spéciaux.

À Rennes, la manifestation a réuni quelques 5.000 personnes, dont les 600 cheminots et 400 gaziers du secteur. Il reste donc 4.000 salariés, du public mais aussi parfois du privé (comme ceux de la société Equant qui ont débrayé à l’appel de la section locale CGT) qui ont bien compris que la question posée n’était pas seulement celle des régimes spéciaux (dernier verrou avant le passage, pour tous, à 41 puis 42… annuités), mais plus globalement celle de tous les acquis collectifs qui nous restent.

Malgré les appareils, la propagande gouvernementale et médiatique, on trouvait dans les différentes manifestations des enseignants et des TOS de l’Éducation nationale (alors même que dans la plupart des départements et académies, la FSU, qui appelait officiellement, n’a strictement rien fait pour mobiliser), mais aussi des étudiants qui commencent à se bouger contre la loi dite d’«autonomie des universités», des personnels des finances, de la poste, des Assedic, de l’ANPE (contre le projet de fusion). Le 18 octobre est donc incontestablement un point d’appui, même si la grève des cheminots n’a pas été reconduite massivement pour les raisons que l’on vient de décrire.

Le programme de Sarko et de Parisot est bien connu : Denis Kessler, ex-mao, devenu numéro 2 du MEDEF, ne s’est pas embarrassé de précautions pour le détailler dans un article désormais fameux de l’hebdomadaire Challenge : «La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance… Création des caisses de la sécurité sociale, statut de la fonction publique, conventionnement du marché du travail, représentativité syndicale [
De ce point de vue, l’affaire de la caisse noire de la fédération patronale de la métallurgie tombe particulièrement à pic selon l’aveu même de l’UMP. Sous prétexte de moralisation on imposerait, à travers le financement public des syndicats, l’étroite surveillance de leurs activités et de leurs fichiers… La CFDT se déclare d’ores et déjà très favorable au projet.], régime de retraites…»

Édifiant et particulièrement gonflé, au moment même où Sarkozy prétendait rendre hommage à Guy Môquet.

Dans un précédent article, paru dans le Monde Libertaire, j’expliquais qu’il fallait se préparer, à terme, à une confrontation sociale d’envergure.

Dans l’éditorial de sa revue d’octobre, intitulé «Soutenons les réformes», le patron de l’UIMM Bretagne (industrie de la métallurgie) écrit : «Tandis que Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, déclare qu’il faut arrêter de penser que l’entreprise est l’ennemi, au moment où Emmanuel Valls, député PS de l’Essonne, appelle son parti à devenir le parti des entreprises, nous ne pouvons admettre que d’irresponsables minorités nous volent de vitales réformes… Il sera peut-être nécessaire, à notre tour, de descendre massivement dans la rue.»

Le propos est clair, avec le soutien implicite du PS et des autres évidemment, les patrons se sentent autorisés à nous taper sur la gueule en faisant descendre dans la rue, moins probablement des patrons petits ou grands, que des poujadistes de tous poils (artisans, commerçants…) et tous leurs bras «armés» et réseaux divers… Le choc pourrait être brutal et l’on sait de quel côté pèseront les appareils répressifs d’État.

En attendant, toutes les fédérations de fonctionnaires appellent à la grève le 20 novembre (sur la base d’un texte particulièrement mou, d’ailleurs, qui ne parle, à la demande de la CFDT, ni des questions de retraite, ni des questions statutaires). Les fédérations de cheminots se réunissent le 31 octobre pour décider de l’éventualité d’une «grève longue». À l’heure où ces lignes sont écrites, nous ne connaissons pas leur décision.

François Chérèque, secrétaire général de la CFDT qui a fustigé les grévistes qui ont reconduit la grève à la SNCF et à la RATP, «ces individus qui emmerdent les travailleurs», a déjà prévenu que son organisation se retirerait de l’action s’il y avait fusion entre les deux mouvements.

Cela a au moins le mérite de nous montrer la voie, à l’exacte opposé de la sienne : celle de l’unité de tous les salariés, du privé comme du public, des chômeurs, des étudiants, décidant eux-mêmes de la manière de conduire le mouvement. Cela ne sera pas facile. Tout sera fait même pour l’empêcher. Mais il nous faut passer coûte que coûte !

Fabrice
Groupe La Sociale de la Fédération anarchiste à Rennes
Le Monde libertaire no 1492, du 1er au 7 novembre 2007

Publié dans Colère ouvrière

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