Des bergers vous écrivent

Publié le par la Rédaction

D’abord, cette innovation remarquable : à dater du 1er janvier 2008 les bergers seront légalement contraints de pucer leurs brebis (cf. le texte du règlement européen en ligne sur Pièces et Main d’œuvre). On dit «brebis», comme on dirait cobayes. On sait que l’on fait d’abord aux bêtes ce que l’on fait ensuite aux hommes, en commençant par les plus faibles et démunis : les enfants, les vieux, les malades, les SDF, les nomades, les étrangers, les prisonniers. C’est tellement plus pratique pour la gestion du cheptel (cf. «Des moutons et des hommes» sur Pièces et Main d’œuvre).
    Parmi les mensonges du techno-gratin figure en bonne place celui du «choix» que nous aurions d’accepter ou non telle ou telle technologie, en «citoyens libres», en «consommateurs avertis», en «individus rationnels», quitte à nous réfugier à la campagne pour «vivre en accord» avec nos idées, en cas de répugnance trop prononcée pour la vie technopolitaine.
    Les bergers qui nous écrivent la lettre ci-jointe savent qu’il n’y a plus d’ailleurs : que les exploitants agricoles ayant évincé les paysans, ne sont guère plus que des sous-traitants de l’industrie agro-alimentaire, aux sols ravagés par les intrants chimiques, sous la surveillance tatillonne des satellites. En fait, le seul choix qu’il nous reste, c’est celui du refus. C’est celui qu’ils ont fait.



Et pour les connaisseurs :
“Do androids dream of electric sheep ?” (Philip K. DICK)


Pourquoi nous refusons le marquage électronique des brebis
et nous nous débattons dans le monde qui le produit


Au 1er janvier 2008, l’ensemble du cheptel ovin et caprin de la Communauté européenne doit être identifié avec des puces électroniques pour répondre aux exigences industrielles de «sécurité alimentaire» (règlement CE no 21/2004 du conseil du 17/12/2003). Ces mouchards arrivent à une époque où la machine industrielle s’emballe au rythme des crises sanitaires (grippe aviaire, vache folle, fièvre aphteuse…). Le dernier moyen de maintenir l’illusion d’une maîtrise est de considérer les éleveurs comme des risques industriels potentiels. Il faut donc assurer leur flicage.

Dans la marche du progrès, refuser le puçage électronique des brebis peut paraître anodin. Pourtant, cette nouvelle mesure de traçabilité, nous la prenons en pleine figure car nous savons qu’elle nous pousse un peu plus loin dans un monde où l’on commence à se sentir de trop.

L’élevage n’est pas seulement une industrie produisant du lait ou de la viande. La domestication n’est pas seulement la soumission d’un animal, c’est aussi un long compagnonnage commencé à la révolution du néolithique. Ces interdépendances influencent depuis 10.000 ans nos relations aux animaux, aux humains et au monde. Cette longue compagnie a participé à construire nos imaginaires, nos mythes, notre culture. Avec le puçage électronique, toute cette partie de l’histoire de notre humanité est anéantie, détruite, niée.

Comme la plupart des professions, une part de plus en plus importante de nos activités est régie par un ailleurs : normes industrielles, obligation de s’expliquer, permanence de la suspicion à notre égard. Cela suffit ! Pour nous, il ne s’agit pas de se justifier. Nous ne voulons plus cogérer les modalités de notre soumission. Nous ne voulons plus nous «adapter». Nous ne pouvons regarder nos brebis se transformer en machine, en émetteur-récepteur sans rien dire. Dans un monde où l’humiliation est devenue tellement familière que l’on ne la reconnaît plus, où le contrôle ne choque plus personne et peut même être citoyen ou participatif, nous avons fait comme tout le monde. Nous avons fait profil bas, nous avons ménagé les administrations et entretenu notre asservissement au système des primes agricoles en traînant les pieds face aux «nouveautés».

Aujourd’hui refuser le puçage électronique, c’est voir son troupeau euthanasié. Malgré tout, si nous prenons publiquement la parole, c’est que nous ne voulons pas plonger dans l’aigreur et le désespoir que génère la résignation («de toute façon ça se fera», «les gens ne comprennent rien», «le monde est devenu fou», «on n’arrête pas le progrès»).

La révolution industrielle a réalisé la volonté de tout transformer en machine. Après les outils, il est question aujourd’hui des animaux domestiques avec le marquage électronique. Vient le tour du cheptel humain. Déjà, il est question de bornes biométriques dans les cantines, de fichier ADN, de cartes d’identité biométriques… Ce puissant processus de mécanisation du monde vivant est en train de détruire tout ce qui fait que l’humain n’est pas seulement une construction biologique usinable à merci.

Nous avons encore quelques espoirs mais ils peuvent disparaître si l’on continue à se taire, à baisser la tête, à laisser échapper ce que l’on a dans les mains. Ici, il s’agit pour nous de conserver quelques chances d’élever des bêtes à peu près dignement, de ne pas collaborer par notre silence à l’automatisation et à la déshumanisation de l’élevage, à la transformation définitive des bêtes en marchandise et à notre enfermement dans un monde invivable pour les brebis et pour nous tous.
Nous, bergers des plaines, des causses et des montagnes, réunis pour notre sauvegarde, appelons toutes et tous à refuser les entraves électroniques. Nos troupeaux ne sont pas des machines et nous n’habitons pas dans des usines. Nous vous invitons à reproduire ce texte, et à en parler autour de vous.


Pour poursuivre, contact :
Groupe nord ouest
Groupe sud-ouest : Bergères et bergers languedociens, rue du Port, 81500 Lavaur
Groupe sud–est : Léon Nampepusse, ancienne école, 84400 Sivergues

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