L’étrange faillite de Smoby

Publié le par la Rédaction

L’argent des patrons travaille pendant que les représentants des salariés ne mouftent pas. Il n’y a pas de scandale Smoby.
En redressement judiciaire, le numéro un français du jouet fait l’objet d’une enquête de la brigade financière qui s’intéresse aux mouvements de fonds via des sociétés écrans à l’étranger.
Le soleil brillait, hier, sur les hauts plateaux du Jura. Mais dans les rues de Moirans-en-Montagne, les visages sont fermés. Les regards sont tournés vers les hauteurs du village, où se trouve le bâtiment noir aux grandes baies vitrées, fief des Breuil, la famille la plus puissante de la région, qui contrôlait jusqu’en mai le numéro deux européen du jouet, Smoby. Depuis une semaine, ce pilier de l’économie locale est à genoux, en redressement judiciaire avec toutes les incertitudes que cela comporte : 2.800 emplois directs sont en jeu, dont 1.300 en France. Un sujet socialement si sensible que dès le printemps, Bercy, via le Ciri (Comité interministériel des restructurations industrielles), s’y est penché.

Smoby n’agonise pas du seul fait de la déferlante de jouets à bas prix chinois dans les rayons des hypermarchés. Les erreurs stratégiques, comme la série d’acquisitions menées tambour battant par l’héritier de la famille, Jean-Christophe Breuil, ne suffisent pas non plus à expliquer, à elles seules, la catastrophe en cours. Depuis la diffusion au printemps d’un tract anonyme sur les comptes de Smoby, le dossier est entre les mains de la brigade financière, à la suite d’une enquête préliminaire ouverte par le procureur. Objet de l’enquête ? La dénonciation d’un vaste système de «détournement des fonds» de l’entreprise via différents montages en France et à l’étranger. Deux valises de documents ont été transmises à la justice. Le juge d’instruction s’apprête à lancer une commission rogatoire internationale le mois prochain pour obtenir la coopération des juridictions étrangères.

Et ce n’est pas tout. Estimant avoir été victimes de «divulgation de fausses informations ayant eu une incidence sur le cours de l’action et mettant en doute la sincérité des documents de référence», dix actionnaires minoritaires préparent une plainte.

Société à Hongkong
Ce «Dallas» jurassien commence le 4 février 1993. Jean-Christophe Breuil est nommé à la tête de Smoby, suite au décès brutal de son père, Jean-Pierre, fils unique du fondateur. Dans les vallées, le «petit» était alors surtout connu pour sa Porsche et ses virées en ski nautique sur le lac de Vouglans. Il n’a que 23 ans et les sourcils se froncent. Les partenaires et les politiques du Jura préfèrent traiter avec sa mère, Dany. Jean-Christophe Breuil passe beaucoup de temps à Hongkong. Grand défenseur de la production française, Smoby a dû se résoudre à faire fabriquer près de la moitié de ses jouets en Chine. Du reste, l’international est le domaine réservé du jeune patron. C’est lui qui a créé et présidé, parfois avec Gérard Bondier, son bras droit, l’ensemble des filiales étrangères. Ce qui étonne, c’est que certaines de ces entreprises n’apparaissaient pas dans le rapport annuel.

Personne ne soupçonne ainsi l’existence d’Effective Label Limited. Créée le 9 septembre 1999, cette société aurait acheté en Chine des jouets qu’elle revendait au groupe Smoby moyennant une commission de 6%. Où est passé l’argent ? Difficile de le savoir. Effective Label Limited a été pendant sept ans la propriété de Corinvest Group, basé aux Caraïbes (représentée par Gérard Bondier), et d’ICM Consulting, basé sur l’île de Man. Derrière ces sociétés s’en cache une troisième, nichée 8, chemin de Paris, dans le canton de Berne, en Suisse, dont on ne connaît pas le propriétaire. Le 27 février 2007, juste avant la mise sous sauvegarde de Smoby, alors que Jean-Christophe Breuil est encore aux commandes, Effective Label Limited est reprise par Smoby.

Outre une mystérieuse société canadienne, Avery Consultant, la filiale espagnole de Smoby est aussi scrutée de près. Les financiers s’interrogent sur le bien-fondé d’un abandon de créances de 1 million d’euros due à Smoby Hongkong et la disparition d’un stock de jouets de 6,6 millions d'euros. Les auditeurs espagnols ont beau signaler l’affaire, en France, personne alors ne s’émeut. En Amérique du Sud, 3 millions de dollars de factures n’auraient jamais été réglés à Smoby Hongkong. En Hollande, c’est la société Euro Toys qui est montrée du doigt. Cliente de Smoby, cette société aurait bénéficié d’excellentes conditions commerciales. Achetés à 20% de leur prix à Smoby en France, les jouets auraient été revendus au prix du marché en Hollande. «À qui appartient réellement Euro Toys ?», s’interroge-t-on dans le Jura. Interrogé par Le Figaro, Jean-Christophe Breuil répond : «Je n’ai aucune société offshore. On dit beaucoup de bêtises. Certains ont intérêt à faire porter le chapeau à la famille Breuil.»

Toujours est-il, lorsque le groupe américain MGA, amené par Jean-Christophe Breuil, rachète Smoby avant l’été, il lui retire très vite le pouvoir de signature et ferme systématiquement les sorties d’argent vers des sociétés externes au périmètre juridique de Smoby. «Elles vidaient Smoby de son sang», s’emporte un proche du dossier.

À leur arrivée, les Américains s’intéressent aussi à l’immobilier. Plusieurs SCI personnelles de la famille Breuil louent des locaux et des terrains à Smoby. «Au prix du marché, voire moins», précise Jean-Christophe Breuil. Pourtant, un premier audit de Jones Lang LaSalle estime que le loyer annuel de 360.000 euros payé pour un bâtiment de Smoby, dans l’Ain, aurait dû être divisé par deux.

Le repreneur s’interroge aussi sur 18 cartes bancaires d’entreprise qui permettaient de tirer directement de l’argent sur les comptes de Smoby sans détailler de notes de frais. Autre surprise : la découverte de l’encaissement de deux chèques de 350.000 euros par un proche collaborateur de Jean-Christophe Breuil.

Reprise au printemps
Avant même l’arrivée de MGA, Deutsche Bank, principal créancier et l’un des trois candidats à la reprise au printemps, a exigé le départ de Jean-Christophe Breuil comme condition préalable à sa proposition de rachat de Smoby. Emmenés par la banque, les créanciers sont prêts à injecter 100 millions d’euros dans Smoby et à convertir une partie de leurs créances en capital. Malgré tout, Jean-Christophe Breuil parvient à garder la main pour choisir son repreneur, grâce à la procédure de sauvegarde qui le lui permet, à la différence du redressement judiciaire. L’américain MGA Entertainement, numéro trois mondial du jouet (poupées Bratz), cherche à se développer en Europe et promet d’apporter 80 millions d’euros. Malgré les 20 millions de différence avec l’offre la mieux-disante, Breuil opte donc, logiquement, pour MGA. «Les 100 millions d’euros ne tenaient pas en termes d’exploitation sans un démantèlement de la société. J’ai privilégié la solution industrielle qui préservait le mieux son avenir grâce à des synergies», justifie Jean-Christophe Breuil. Au passage, il ménage aussi le sien, en se faisant nommer directeur marketing et commercial de MGA Europe, avec un contrat de cinq ans. Sur ce, il quitte Saint-Claude pour s’installer au siège de Majorette, dans l’Ain.

Pendant ce temps, MGA, qui a racheté les 51% de la famille Breuil pour 1 euro symbolique, tarde à apporter les fonds promis. C’est qu’Isaac Larian, son président, commence à se demander s’il n’a pas hérité d’un puits sans fond. C’est pourquoi il se fait désirer avant d’apporter les 11,7 millions nécessaires à faire tourner la boutique jusqu’à Noël, in extremis, à la veille de la réunion du tribunal de commerce du 5 octobre, qui préfère prononcer le redressement judiciaire.

Si les dégâts avaient été limités sur le plan commercial jusqu’à l’été, ce nouvel épisode catastrophique de la rentrée crée la panique. Les fournisseurs, qui «se sont tellement fait raconter d’histoires par l'ancienne direction, ne nous croient plus», dit un financier. Ils refusent de livrer les pièces, faute de paiement comptant. La production tourne au ralenti. Les livraisons prennent du retard. Sept millions d’euros de commandes ont été annulés. Hier, à Moirans, les chaînes de montage des tracteurs étaient arrêtées, faute de klaxons. Quant aux ateliers de bricolage pour les petits, ils ne seront pas prêts pour Noël.

Comme le diagnostique très bien lui-même Jean-Christophe Breuil, «le problème se pose maintenant pour Noël 2008. Si on ne trouve pas un actionnaire fort et crédible rapidement, il y a un risque significatif. On n’est pas les seuls à faire des cuisines et des toboggans.»

Florentin COLLOMP, Thiébault DROMARD & Léna LUTAUD
Le Figaro, 18 octobre 2007

Publié dans Colère ouvrière

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