Rupture et statu quo sont sur un bateau…

Publié le par la Rédaction

La volonté du gouvernement actuel est de casser définitivement le modèle de paix sociale négocié à la sortie de la guerre. 60 ans c’est loin ! Les conditions qui géraient l’équilibre entre travail (monde du travail) et capital (puissances de l’argent) sont aujourd’hui caduques. C’est que la bourgeoisie a besoin de passer à l’attaque, d’augmenter ses profits dans un cadre de régulation qui n’est plus national mais international et de rendre tous marchés ouverts à la spéculation, à la rentabilité et à la prise de bénéfices pour les grands appétits des plus riches. La bande à Sarkozy est donc bien là pour faire le boulot de nettoyage ou plutôt la mise à jour du logiciel capitaliste.

Dans un monde de plus en plus inégal, injuste, irrespectueux des différences et de plus en plus brutal, la seule réponse du statu quo ne peut suffire, elle est même à côté de la plaque.

Avant la contre-attaque, il y a l’attaque

D’une certaine manière, ce qu’il y a de positif, c’est que les choses se clarifient. Le gouvernement est là aujourd’hui pour servir les plus riches. Les cadeaux fiscaux et la droite décomplexée donnent peu d’eau au moulin à celles et ceux qui, encore peu, essayaient de nous faire croire que le temps de la lutte des classes était révolu, ou celles et ceux qui encore et toujours veulent nous «humaniser» dans une identité citoyenne qui prévaudrait à une identité de classe. Et oui, ce monde est géré par des riches pour les plus riches et non pour l’ensemble ; et ces deux classes sociales ont des intérêts divergents !

Au moment où nous écrivons ces lignes, le gouvernement est dans une stratégie de tests avec une volonté belliqueuse de rentrer dans le conflit. Les réformes annoncées (franchise sur la santé, autonomie des universités…) sont imposées par un calendrier social qui bouge en permanence. C’est la période du testing. Le duo Sarkozy-Fillon semble s’être partagé les rôles. Sarkozy, fort de sa légitimité démocratique, nous fait le numéro de roulage dans la farine. En médiatisant de drôles de discours sur l’égalité vers le bas et la reconnaissance du travail, le petit homme se veut au-dessus de la mêlée. Il croît être l’homme providentiel des capitalistes qui saurait «expliquer» et ainsi empêcher tout mouvement de sympathie dont pourrait bénéficier un mouvement social. Fillon, quant à lui, en bon général des armées est prêt à jouer le tonton macoute et à tenir coûte que coûte la droite ligne de la sinistre besogne. C’est que le mouvement de novembre-décembre 95 est encore dans tous les esprits. On a souvent analysé que la force de ce mouvement avait été conditionnée par les blocages économiques qui s’opérèrent alors, avec notamment la grève des cheminots et des postiers. Mais l’une des forces sine qua non a aussi été l’énorme sympathie dont a bénéficié le mouvement avec un fond de l’air bien agréable. En nous jouant l’histoire à l’envers, la mégalomanie de Sarkozy a la prétention d’être capable d’empêcher cette sympathie. La carotte en plastique et le bâton en alu semblent donc être la stratégie de départ de la clique.

Action Réactions

La première réaction notable est celle de notre gauche. Pas du tout opposée à la réforme, elle voit là un sale boulot qui sera fait une fois pour toutes et qui, n’étant plus à faire, facilitera sa gestion du pouvoir quand elle y retournera : du moins le pense-t-elle. Son discours sur «la forme» plutôt que sur «le fond» devrait empêcher, nous l’espérons, toute personne de croire (encore !) qu’elle serait une alternative aux attaques de la bourgeoisie. Cette gauche n’a plus le rôle pour les grands gourous qu’elle pu avoir en 81 quand elle était la seule (en opposition à la droite giscardienne discréditée) à pouvoir mener la politique de restructuration et de casses, notamment dans la sidérurgie. Aujourd’hui, les capitalistes n’ont pour l’instant plus besoin d’eux. Cela pourrait changer, si la clique échouait, et s’il fallait revenir au statu quo en cas de gros grondements et de forts espoirs de changements sociaux. Mais bon, on n’en est pas là…

Pour l’instant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, si les directions syndicales de la SNCF ont appelé à une journée d’action le 18 octobre, que finalement une bonne partie des syndicats de la RATP appellent eux aussi à la mobilisation, le reste des directions syndicales de la fonction publique reste attentiste et c’est à l’heure où vous lirez ces lignes que vous en saurez plus que nous le savons aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est qu’ils n’ont aucunement envie de favoriser un mouvement qui leur échappera, et qu’il est très probable, si une dynamique s’enclenche, qu’ils nous ressortent pour cela «la machine à perdre» en même temps que s’égosilleront toujours des demandes illusoires de la grève générale appelée par ces syndicats.

De plus le mouvement qui peut naître peut très bien ne pas s’arrêter à l’entérinement parlementaire de la réforme. En effet, la forte mobilisation contre le CPE s’est déroulée après son vote au parlement, et finalement… il a été retiré. Cela ne peut que favoriser les ailes et l’endurance !

Les réactions sont aussi très vives sur les nouveaux «outils de lutte» que sont Internet et, en phase de mouvement, les sms et autres conversations sur téléphone portable. L’utilisation de ces outils (qu’on l’apprécie ou pas) est aujourd’hui une donnée importante des échanges dans la lutte : dans sa construction comme dans l’échange des moyens d’action. En face, les moult média du pouvoir sont complètement cadenassés par un blindage médiatique. Les sorties de Sarkozy sont toujours suivies de manifestations dont les média bourgeois ne touchent mot, et il est fort à parier que la verte pâture du net et celle des média officiels n’aient pas la même saveur : pour sûr, l’ORTF nous parle !

Le statu quo tombe à l’eau

Ce que l’on nomme statu quo a été hérité après la seconde guerre mondiale. Le capitalisme européen de l’époque avait besoin de centraliser les décisions économiques pour remettre debout l’économie et se prémunir des conflits sociaux. Les organisations syndicales ont alors bénéficié d’une influence inédite. Le parti communiste (puisque la révolution ou la prise du pouvoir leur était interdite par le grand frère soviétique pour servir ses intérêts) a cru trouver sa place historique avec les socialistes dans la gestion d’un équilibre entre travail et capital. Mais cet équilibre n’a été en fait qu’une parenthèse historique due à une situation particulière du capitalisme. Ce statu quo est aujourd’hui caduc et sa conservation est impossible : il a pris fin dans les années 90 en France, et dans les années 80 en Grande-Bretagne.

Le parallèle (historique) entre ce qui nous attend et ce qui s’est passé en Grande-Bretagne avec Thatcher dans le début des années 80 rejoint la méthode : l’affrontement et la casse.

Mais l’affrontement de Thatcher avec le syndicat des mineurs et l’affrontement de Fillon-Sarkozy avec la fonction publique ne revêt pas (heureusement) les mêmes conditions. En s’attaquant aux syndicats, Thatcher affrontait en fait le Labour, le parti de gauche (puisqu’il n’y a pas de séparation entre syndicats et le Labour) et dans un système parlementaire qui est bipolaire, c’était l’ensemble de son opposition qui était combattu, afin de casser ensuite le reste en toute quiétude. En France, la séparation entre partis et syndicats et la multiplicité de l’opposition au pouvoir rend la tâche différente, mais l’objectif est le même. Sarkozy part pour une longue période de pouvoir tout comme Thatcher régna après sa victoire une bonne dizaine d’années. On peut même relier à cela les petits jeux politiciens de Sarkozy allant chercher des «figures emblématiques» de la gauche pour mieux l’affaiblir. Ça va donc saigner !

Mais la victoire de Fillon-Sarkozy n’est pas certaine. Pas uniquement parce qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours, mais aussi parce que la philosophie martelée par Sarkozy du battant ou de la battante qui gagne est bien belle et agréable à adhérer en public ou confortable dans une pseudo méthode Coué, mais il est surtout vrai que dans l’intimité nous savons bien que nous ne sommes que des loosers dans leur règle du jeu, et que dans leur jeu, nous perdons jour après jour. Cela, on le sait, nos voisinEs le savent, nos collègues de boulots le râlent, toutes et tous ou presque…

Le discours sur la pénibilité au travail est une pente savonneuse. Du boulot, aujourd’hui on en parle à travers les suicides tandis qu’il y a aussi, par exemple, des affrontements entre les différences de statuts sur les lieux de boulots : ainsi, dans le milieu hospitalier l’ancienne génération qui est toute en CDI et la jeune génération qui est toute en CDD ne se comprennent pas toujours. Le boulot est pénible : il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Et puis le mouvement contre le CPE a quand même accouché d’une petite mais signifiante victoire. De nombreuses personnes, beaucoup de générations ont donc participé aux différents mouvements qui ont eu lieu. Il y a eu pire comme période de pessimisme !

La stratégie du duo Sarkozy-Fillon semble se faufiler jusqu’aux élections municipales dans huit mois. Fillon prépare la guerre, il choisit son terrain, aiguise ses couteaux pendant que Sarkozy fait son numéro.

Il reste les ruptures

À l’heure donc où nous écrivons ces lignes, les deux mots qui font tilt sur le flipper de l’actu sont la faillite de Fillon et la guerre de Kouchner. Faillite et guerre : tout un programme. Première rupture.

Deuxième rupture : la situation explosive en France (révolte des banlieues, mouvement anti-CPE solidarité avec les sans-papiers, grèves multiples, etc.) permet de dégager des espaces d’autonomie, de grèves (et s’il le faut «sauvages»), de luttes et d’utopie. La journée de mobilisation lancée initialement le 17 octobre a été reculée au 18 octobre, puisque le 17 se déroule la journée contre la misère et que 30.000 personnes sont attendues à Paris. Bizarre dans le fond : c’est bien de la misère que l’on veut nous vendre. Bizarre aussi que le 17 octobre ne soit pas accroché au triste rappel du 17 octobre 61 qui vit la police de Papon ratonner et jeter à la Seine la population algérienne qui manifestait contre un couvre feu qui la ciblait. Villepin là non plus n’avait rien inventé. Tout est lié.

OCL Strasbourg, avec la CJ du Poitou et les notes de Reims
Courant alternatif no 173, 16 octobre 2007

Publié dans Derrière la barricade

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