Squat toujours ?

Publié le par la Rédaction

undefinedSquatteur(euse)s de notre cœur,

Au lendemain des actions du Bvd. Dalcroze et de St. Jean, nous avons envie de vous amener notre soutien, car (à la veille des 30 ans des squats genevois et devant un avenir s’annonçant difficile), nous avons plus que jamais conscience de ce que les squats ont amené à la triste ville de Calvin, en termes d’espace et énergie politique radicale.

Nous sentons aussi depuis un moment le besoin de vous (nous) poser quelques questions, sur comment maintenir cet espace, et plus généralement résister à la marée brunâtre et triste qui monte un peu partout en Europe. Comment défendre efficacement l’espace des squats ? Et si on perd cette bataille, comment préparer d’autres formes de résistance, pour ne pas se retrouver totalement flippéEs, chacunE dans son coin ?

Il nous semble que la réponse aux deux questions est de briser notre relatif isolement (nous ne sommes plus squatteurs depuis longtemps, mais nous sommes dans exactement la même situation). Il faudrait oser vraiment faire le travail politique, faire connaître deux ou trois choses sur la spéculation immobilière à Genève et sur ce qu’on revendique pour tous (pas seulement nos besoins particuliers). L’action Dalcroze était vraiment excellente, parce qu’en ayant le courage d’occuper des locaux commerciaux, vous avez forcé même les médias les plus populistes à abandonner (provisoirement !) le discours sur les parasites et reconnaître un problème politique général. Mais à cette action qui s’est passée de paroles, il faudrait quand même en adjoindre. Il ne faut pas laisser au Courrier de faire l’analyse et campagne politique ! (À part les tracts, soutiens ou autres moyens standards, il y aurait peut-être d’autres moyens d’enfoncer le clou. Par exemple, de «rendre visibles» quelques dizaines de locaux commerciaux vides. Pour que chaque bon Genevois se rendant à la Migros se dise : Tiens ! Là, ils ont raison, les squatteurs !) Il faudrait aussi chercher plus activement les soutiens. La plupart des gens ou organisations sympathisants ne vont pas accourir spontanément, vous le savez bien.

Nous imaginons que certainEs diront qu’ils ne croient pas à une telle campagne ou n’ont pas envie de la faire. Mais à quoi ça sert de se battre si on s’assure d’être assez isolé pour en prendre plein la gueule ? Un peu maso. Faire de la politique subversive c’est se retrouver entre radicaux, certes, mais c’est aussi chercher à convaincre. C’est aussi rendre possible certaines choses, en cherchant des soutiens ou des alliances avec d’autres forces — pas forcément sur les mêmes positions. Sinon, la position radicale risque de devenir une posture, un truc un peu identitaire — voire élitiste — et de fait défaitiste. Genre : «Nous, nous avons tout compris, mais les gens sont tellement passifs qu’on ne peut rien faire» (tout en dédaignant les pas que les gens sont prêts à faire). Ou alors, on fait quand même, par rage, mais en allant droit dans le mur. Ou on se met à l’héro, ou à la bière… À chaque crise du mouvement, on a vu ces réactions autodestructives.

Trente ans de squats et d’«alternatives» ont amené plein de choses hyper-importantes, mais ils nous ont aussi enfermé un peu dans un ghetto. Il faut dire que c’était plus facile d’avoir des liens avant, quand les mouvements de quartier et d’habitants étaient plus vigousses. En réalité, les squats n’ont jamais pu exister seuls. Le tout premier, en 71 au Prieuré, était lié avec le mouvement de quartier des Pâquis. Puis aux Grottes, c’est le mouvement de quartier qui les a commencés pour appuyer sa lutte pour la rénovation. Ensuite, le mouvement squat a pu sortir des Grottes (propriété de la Ville) et s’attaquer à des immeubles privés en faisant toute une campagne avec la fédération de quartiers et d’habitants (FAQH) : campagnes d’affichage, occupations de la Plaine, d’églises, etc. La «Régie Pop» a ainsi conquis des espaces libres et gratuits pour les alternatives des squatteurs, mais son nom officiel était Régie Populaire de Relocation Forcée. Et on versait — en principe ! — quelque chose dans un compte commun, pour montrer qu’on serait d’accord de payer un éventuel loyer raisonnable (ou d’aller squatter ailleurs !). Évidemment, dans les squats nous ne cherchions pas que du logement, mais surtout d’autres types de liens et d’activités sociaux — la gratuité des boulans, des travaux non-marchands — collectifs et libres, etc. Et de répondre à ces besoins tout de suite, sans attendre que la social-démocratie nous aménage un coin du marché. Mais c’est en même temps l’alliance politique avec les locataires, la FAQH, l’Asloca et les soutiens à «gauche» qui nous ont fait peser assez lourd pour gagner la sympathie des Genevois et imposer la «paix des squats» genevoise. Après, la bulle spéculative et le scandale de l’immobilier ont éclatés. Pendant quelques années exceptionnelles, les squats ont pu s’endormir un peu sur cet acquis, car, politiquement, les spéculateurs rasaient les murs.

Mais avec la droite revancharde d’aujourd’hui, moins que jamais les squats ne peuvent espérer se défendre seuls. Le marché de l’immobilier repart, les spéculateurs cherchent à faire oublier les milliards qu’ils ont coûté — et ce qu’ils coûtent chaque jour ! — à la collectivité. Alors que les derniers apparts à louer s’arrachent, les régisseurs veulent mettre leur échec retentissant sur le dos des squatteurs (les expulser laisserait encore quelques places pour de «vrais» habitants !!). C’est un peu trop gros, mais par le temps de chasse-aux-parasites divers qui règne, ça peut passer si on n’y répond pas. Les squatters doivent pouvoir montrer qu’ils défendent des intérêts plus larges que seulement les leurs. Et ça ne veut pas dire de dénoncer rituellement la propriété privée en général (Ah ! ils veulent piquer les sacs des vieilles dames !), mais de l’attaquer concrètement : squats, mais aussi revendiquer la transformation de locaux commerciaux en logements, un contrôle sur les loyers ou le prix du sol, des terrains pour des coopératives… que sais-je ? C’est à discuter avec toutes sortes de gens et organisations. On remercierait les squatters d’en prendre l’initiative. Cette ville grouille de gens cherchant désespérément des logements et autres espaces. Ne faudrait-il pas en faire des alliés, plutôt que laisser la droite nous désigner comme des ennemis ? (Pourquoi pas faire une «Assemblée de mal-logéEs» ou un site RégiePop.org… ?) Les actions Dalcroze et St. Jean sont un très bon début. Faudrait les transformer.

Et si ça ne marche pas ?

C’est bien possible. C’est vrai que UDC, Sarkozy, etc., pourraient passer en force, que les médias sont toujours plus sous contrôle, que la gauche institutionnelle est en général étonnamment passive, voire pourrie. Il est possible qu’ils referment le chapitre squats pour longtemps. Et alors ? Comme nous disions au début, comment imaginer d’autres formes de résistance, d’autres sortes d’espaces, peut-être plus virtuels et politiques, mais qui nous donneraient des liens forts malgré la dispersion dans l’espace urbain ? qui nous permettraient de vivre tout de suite autre chose — sans verser dans «la politique» abstraite et desséchée ?

Nous n’avons pas de réponse, mais il est clair que plein de mouvements de par le monde ont dû résoudre ce problème, sans disposer de squats. (D’ailleurs, il y a aussi plein de gens qui ont quitté des squats un peu pourris parce qu’ils n’y trouvaient plus ce noyau magique.)

Il est clair aussi que cela demandera de pouvoir dire plus clairement ce que nous voulons (pouvoir projeter nos désirs sur un espace physique nous a souvent dispensé d’être clairs). Et de le vivre, déjà dans nos rapports entre nous. Évidemment, la vision ne concerne pas que les squats. Elle manque à toute la gauche radicale. Ça nous frappe, le nombre de gens qui sont profondément révoltés aujourd’hui (bien plus qu’en ’68 !), mais qui n’imaginent pas que les choses puissent changer. C’est justement ça, une grande partie du problème ! Si on ne peut pas imaginer le changement, on ne peut pas le réaliser.

Peut-être que toute la sphère «alternative» va finalement se retrouver aux travaux forcés pour enrichir un peu plus ces messieurs. (Pour eux, chaque goutte de sueur ou de sang est précieuse.) Avec les locataires, les working poor, les chômeurs, les sans papiers, les bénéficiaires de l’assistance et autres parasites sociaux. Et même avec celleux qui ont le douteux privilège de s’accrocher à une «bonne place» totalement stressante et stupide. D’une certaine façon, nous y sommes déjà, en général. Que pourrions-nous imaginer et faire (sans perdre notre spécificité) avec cette masse diverse, toujours grandissante de gens mécontents et désillusionnés ? (Ce n’est pas gravé dans la pierre que c’est les fachos qui doivent en profiter.) Le mouvement «alternatif» aura peut-être beaucoup de choses à apporter et à apprendre en sortant de ses squats.

Pour gagner cette bataille des squats ou pour préparer la suite d’une défaite, il nous semble que les squatteur(euse)s ont intérêt à trouver les moyens de se lier aux autres.

Des ex-squatteurs
Indymedia Suisse romande, 16 octobre 2007

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