«Bon pour le travail»

Publié le par la Rédaction

1047-Le-travail-sante.jpgLa part maudite
Vos poumons se calcifient et impossible de recracher les maudites fibres. Identiques à du verre coupant, elles se sont plantées au fond des poumons de Marie-Jeanne quand elle travaillait dans cette usine baptisée l’«enfer blanc». Les milliers de victimes de l’amiante, une leçon contre d’autres tragédies industrielles ? Pas vraiment. Quand on pulvérise le sol à coups de pesticides, il n’y a pas que les insectes qui trinquent. Employé aux épandages, José, ouvrier agricole, a contracté la maladie de Parkinson. Hervé, lui, souffre de stérilité, ses spermatozoïdes foutent le camp, exterminés par les vapeurs des éthers de glycol reprotoxiques qui l’ont imprégné durant plus de quinze ans à la Régie. Ici, l’atelier fabrique des vitamines destinées aux poulets industriels. Et si ces friandises font la joie des poulets, le chloracétal ne fait pas celle de Robert atteint d’un cancer du rein : la molécule est connue pour ses pouvoirs toxiques et mutagènes, en particulier sur les reins. Là, à force de respirer les émanations de peinture, un ouvrier est tombé malade. Exposé sans précautions, Lucien est aujourd’hui «dévoré» par les métastases.

Un vrai cauchemar ! Et le pire est à venir [
On trouve plus de quatorze produits cancérogènes dans le chariot d’une femme de ménage travaillant au nettoyage des bureaux.], plusieurs spécialistes n’hésitent plus à parler de «bombe à retardement». Allons… ne venez pas nous dire qu’un scandale pareil à celui de l’amiante nous pend au nez, ça se saurait ! Rien, motus et bouche cousue. La balance des pertes et profits a parlé : d’un côté, des millions de maladies susceptibles de se déclarer dans vingt ans… de l’autre, les millions d’euros à se mettre dans la poche tout de suite.

Et voilà que de plus en plus de victimes se retrouvent pour sortir de l’angle mort où beaucoup entendaient les reléguer. Pointés du doigt, personne ne peut plus nier les dangers mortels du travail, d’où la nouvelle stratégie des entreprises : la précarisation des risques. Une spécialité d’EDF, qui fait travailler à l’intérieur de ses centrales nucléaires plus de 30.000 intérimaires, appelés «steaks à rems» (unité de mesure radioactive). Principalement menacés, ils encaissent 80% des radiations reçues par les travailleurs de l’atome. Isolés, le travailleur précaire garantit une invisibilité avec en prime en cas de pépin le moyen de s’abriter derrière le «faux nez» de la sous-traitance.

Lobby des rentiers
Reste qu’un jour la Sécu, mais aussi les industriels et les assureurs, doivent payer. Voici les victimes devant les tribunaux : plusieurs milliers de procès et de demandes d’indemnisations sont en cours… Le scandale gonfle, les associations de victimes débordées. La question des maladies professionnelles et leur indemnisation inquiète de plus en plus les entreprises, les actionnaires, et les retraités des fonds de pension qui veulent voir leur cagnotte prospérer de 15% par an. Qu’ils se rassurent, si l’on est atteint de cancers, de maladies neurologiques, ou de désordre hormonaux… ce n’est pas la faute des saletés que nous fabriquons, ce sont nos gènes qui ne tiennent pas la route : le pistage biologique est la dernière trouvaille des industriels pour éviter de porter le bonnet. Quels seront les budgets alloués à la recherche ? Énormes, il faut dire que la chose est capitale. Fliqué par nos gènes, bientôt, il leur suffira de tripoter le clavier de l’ordinateur pour sortir notre fiche ADN où logent 3 milliards de renseignements, un trésor pour l’employeur : trop sensible aux substances toxiques ? Vous ne possédez pas les «bons» gènes, dehors !

Et comme il n’y pas de bonne démonstration sans exemple… Voici les propos éloquents de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) condamnant en 2003 l’enjeu de la recherche génétique sur la susceptibilité individuelle au risque. Rapportés par Annie Thébaud-Mony dans son ouvrage Travailler peut nuire gravement à votre santé (La découverte, 2007) : «Il s’agit d’identifier les “travailleurs à risque” et de les exclure avant exposition pour réduire les coûts d’indemnisation à payer par l’employeur et les assureurs, ou alors ne prendre que la “part attribuable” au travail dans l’indemnisation des maladies professionnelles […]»
arton56.gifToubib nazi
Un remake d’une pratique qui relève davantage de la médecine légale que d’un véritable outil de prévention. En 1916, deux médecins légistes, Mazel et Leclerq, vont jeter les bases de la doctrine de la médecine du travail. L’idée : faire travailler des individus de «moindre valeur» dans un esprit de rationalisation industrielle et biologique. L’affaire sera prise en main en 1941 par Alexis Carrel à la demande du maréchal Pétain, ça semble loin derrière, et très près devant…

Jamais on ne dira des accidents et maladies professionnels mortels que ce sont des homicides dus à des employeurs qui rêvent de transformer leurs petites entreprises en paradis d’esclavagistes où l’on travaillera plus, non pas pour gagner plus, mais pour acheter une solide corde à un schoïnopentaxophiliste (collectionneur de cordes de pendus, ça existe !). Et que les médecins du travail, qui ont un minimum d’éthique médicale, ne s’avisent pas de s’intéresser aux mauvais traitements subis par les salariés. Ils sont priés de regarder ailleurs, la santé et la sécurité au travail ne doivent pas être un obstacle, dès lors que l’on peut la monnayer. Le contrat de travail est en ce sens pleinement un contrat de sang, et se caractérise bien par un «lien de subordination». Le travailleur, le nouveau Sisyphe, peut rouler sa pierre, la valeur Travail a encore de beaux jours devant elle.

Thierry, Groupe de Rouen de la Fédération anarchiste
Le Monde libertaire no 1488, 4 au 10 octobre 2007

Publié dans Colère ouvrière

Commenter cet article