Précisions sur «Tous les hommes du roi»

Publié le par Debordiana


«Après la publication, dans la revue anglaise Tamesis (mars 1964), du texte All the king’s men (cf. IS no 8), traduit par David Arnott, deux professeurs de l’Université de Reading l’ont commenté dans la même revue, à des niveaux d’incompréhension nettement distincts.
“Ces gens qui, dans certaines de leurs manifestations, apparaissent plutôt comme des anarchistes du XIXe siècle. Je pense qu’ils sont environ 70, répartis dans trente pays différents. Trois membres ont déjà été exclus pour des mesures déviationnistes ou autres… Et ceci, d’un certain point de vue, serait la chose la plus originale, que la révolution doive prendre place en dehors de l’autorité (non seulement en dehors de ce que les autorités linguistiques ou les experts ont établi, mais en dehors de l’autorité du gouvernement — en dehors du corps politique presque). C’est par là que l’on peut voir que ce pamphlet a été pensé d’une façon complètement anarchiste.” Pr. Lucas.
“Mais le mot qui est permis implique qu’il y a quelqu’un qui permet, et l’auteur, manifestement, désire rejeter même ce foyer de pouvoir. Et c’est pourquoi il est anarchiste d’une façon qui n’a pas, à ma connaissance du moins, été formulée depuis longtemps… Cet homme est-il en train de télescoper la vue marxiste d’une révolution sociale, d’essayer d’introduire le prochain stade dans le présent, par un effort conscient, d’essayer de rendre utilisable la poésie moderne, par exemple, du point de vue du XXIe siècle ? Je pense que oui… C’est seulement d’une façon superficielle que l’article s’avance dans toute une série d’arguments. C’est à la fois un manifeste et un exemple de ce que le manifeste cherche à accomplir. Il doit être pris dans ses propres termes ou pas du tout.” Pr. Bolton.»
«Les mois les plus longs»,
Internationale situationniste no 9, août 1964.


Précisions sur «Tous les hommes du roi»

La discussion qui faisait suite, dans le numéro de mars de Tamesis, à la déclaration du mouvement situationniste Tous les hommes du roi a été quelque peu confuse ; et on ne saurait dire qu’elle a apporté quelque chose de notable, soit pour la compréhension positive de ces thèses, soit pour leur éventuelle réfutation.

Il est certain que, devant les premières expressions de ce qui peut déranger le confort d’une époque, l’attitude la plus facile et la plus répandue parmi les intellectuels est le silence, justifié par l’affectation de ne même pas connaître, pratiquement, ces questions encore peu publiques. On doit donc apprécier en tout cas la bonne volonté de ceux qui prennent la peine de commenter et critiquer à ce moment de telles questions, et qui acceptent en même temps le risque de se tromper. Mais il faut signaler les raisons principales de ces erreurs.

On pourrait rectifier nombre de points inexacts dans la discussion publiée par Tamesis, en dépit de sa très subtile exploration de certains détails : par exemple la recherche de la signification exacte du personnage de Humpty-Dumpty. Je suis un des auteurs du texte discuté (l’autre étant Raoul Vaneigem). Je crois pouvoir dire que nous n’avons pas chercher à conférer à Humpty-Dumpty une valeur symbolique précise. Ayant cité la phrase éclairante de Lewis Caroll sur les employeurs du langage, nous avons ensuite placé tout l’article sous ce vers de la chanson qui servait déjà de titre à un film de Robert Rossen, traduit, lors de sa sortie en France, par Les Fous du roi. Puisqu’en même temps nous désignons la bouffonnerie actuelle de certains théoriciens «informationnistes» comme un cas particulier de leur fonction d’amuseurs et conseillers au service du pouvoir, nous n’avons pas cru devoir chercher des corrélations plus fines.

Il paraît préférable de se limiter, pour rester au cœur du problème débattu ici — langage et communication — à l’interrogation la plus générale : pourquoi ne sait-on pas lire notre texte ? Il me semble que cette impuissance provient de la tendance à traiter par la spécialisation un texte qui précisément la rejette.


De cette spécialisation que représentent parfaitement, par leur méthode de pensée et par les limites mêmes de leurs connaissances, les participants de la discussion, découlent toutes les fautes d’information de détail. Par exemple, celui qui trouve paradoxal que l’idée de révolution «prenne place en dehors de toute autorité», politique ou linguistique, voit manifestement à l’envers le monde réel et la pensée réelle dans le monde. De la même façon, pour découvrir dans notre texte une volonté de définition préalable et autoritaire de «quelle sorte de mots et quelle sorte de jeux d’idées […] seront autorisés à exister», il faut vraiment avoir lu ce texte dans le miroir inversant d’une spécialisation : celle de l’enseignement culturel unilatéral, du monopole de la diffusion de marchandises culturelles. De la même façon, on argumente sur les modalités selon lesquelles nous demanderions de «décrire» le vécu authentique, alors que nous n’avons aucunement laissé croire qu’il nous importait de décrire la vie, mais, bien au contraire, de la transformer !

Les spéculations sur le nombre des situationnistes me paraissent également hors de propos. Je ne pense pas que les situationnistes aient même jamais été soixante-dix jusqu’à présent, et cependant nous avons prononcé beaucoup plus de trois exclusions. Il semble pourtant que le niveau qualitatif où certains problèmes se trouvent parfois posés dans l’histoire par des groupes restreints interdise de comparer numériquement de tels groupes avec le poids apparent de millions de membres du T.U.C., ou même des milliers de professeurs d’université existant en Europe occidentale.

C’est le point de vue exclusif du spécialiste qui permet de reprocher à ce texte qu’il parle au départ du problème du langage «et ensuite s’en écarte assez rapidement». Nous avons effectivement parlé jusqu’au bout du problème du langage, du seul point de vue où il est possible de comprendre le langage : du point de vue de la totalité socio-culturelle. C’est au contraire en restant dans la question de «l’autorité linguistique» que nous nous serions écarté de la réalité de notre sujet.

L’assurance que donne une spécialisation culturelle, telle que peut la reconnaître une époque, exprime la stabilité sociale que des forces dominantes tendent à maintenir. Le choix social en faveur de cette stabilité s’accompagne facilement d’un choix théorique excessif, quasiment automatique, en faveur de la stabilité générale. Les spécialistes ont tellement tendance à voir la permanence intemporelle de leur spécialisation qu’ils peuvent oublier l’histoire, et ceci jusque dans l’analyse d’un texte qui se place aussi nettement que possible dans une perspective historique. L’objection que l’on nous fait sur la poésie de Pope et Dryden ne se préoccupe pas de cette évidence que nous avons parlé de la poésie moderne (c’est-à-dire de la disparition même de la poésie), en traitant tout sous l’angle de l’époque actuelle, et de la révolution générale que cette époque contient. Il est donc tout aussi extraordinaire de voir dans notre texte une négation de la dynamique révolutionnaire à l’intérieur de la société elle-même.

Essayer de reconnaître dans ce texte si la dose dominante d’ancienne idéologie est plutôt le marxisme ou l’anarchisme, c’est un travail complètement vain, puisqu’à peser ainsi les étiquettes on avoue que l’on considère les systèmes de contestation du XIXe siècle comme des doctrines maintenant acquises, définitivement délimitées, des constructions autonomes en dehors de l’histoire ; et par là même on avoue qu’on ne les a jamais comprises. Mais rien ne peut être plus erroné, plus radicalement étranger au sens fondamental de notre texte que cette conclusion éclectique qu’«on a la liberté d’en prendre les parts qui vous intéressent, et de laisser le reste».

Comme nous l’avons écrit dans un précédent numéro
(7) de la revue Internationale situationniste, «les techniciens du langage ne comprendront jamais que le langage de la technique […] la communication n’existe jamais ailleurs que dans l’action commune». Il se révèle dans ce débat un autre défaut de la discussion entre spécialistes : des positions différentes s’y dessinent, mais les oppositions ne sont jamais poussées plus loin ; elles sont estompées poliment ; tout va vers une conclusion neutre. La compréhension réelle n’intéresse pas vraiment, parce qu’elle n’aurait ici aucun usage. La voie vers la compréhension de notre texte était pourtant indiquée par celui des interlocuteurs qui a remarqué «c’est à la fois un manifeste et un exemple de ce que le manifeste cherche à accomplir. Il doit être pris dans ses propres termes, ou pas du tout».

Terminons sur ce point : on a supposé dans ce débat que certaines difficultés du texte étaient imputables à la traduction de Dave Arnott. Je crois que cette traduction est bonne. Il me faut avouer qu’en français également ce texte est généralement considéré comme obscur. Je pense que cela découle du degré inhabituel qu’il atteint dans la clarté. Qui ne peut comprendre et soutenir, sur le plan méthodologique, l’apparent illogisme de ma proposition précédente ne peut certainement pas comprendre la théorie situationniste. Ni, ce qui est plus grave, agir pour transformer les conditions présentes de notre vie.

Guy Debord «pour la revue Tamesis», juin ou juillet 1964.


Les mots captifs (IS no 10, mars 1966)
All the king’s men (IS no 8, janvier 1963) ;  Précisions, été 1964
Communication prioritaire (IS no 7, avril 1962)

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