Jeudi 19 juillet 2007
Aujourd’hui, 19 juillet, la chambre d’application des peines de la cour d’appel de Paris a décidé que Nathalie Ménigon, militante d’Action directe, pouvait bénéficier d’un aménagement de peine. Elle devrait quitter le centre de détention de Bapaume le 2 août.

La cour a donc enfin accordé une semi-liberté à Nathalie, plus de deux ans après la fin de sa peine de sûreté. Nulle faiblesse ou complaisance dans cette décision pourtant, puisque cet aménagement de peine, «ouvrant sur une possibilité de libération conditionnelle», est accordé à des conditions très restrictives pour Nathalie :

— Elle sera en fait transférée dans une prison proche de son lieu de travail et, du lundi au vendredi, elle devra réintégrer chaque soir sa cellule, l’horaire de retour étant à respecter impérativement, sinon elle sera considérée comme évadée. Le week-end devra être passé en détention, sauf en cas de permission de sortie accordée au coup par coup.

— Elle devra respecter une interdiction absolue de toute expression publique (orale, presse, livre…), une condition qui supprime donc les possibilités de s’exprimer dont elle pouvait encore paradoxalement user jusqu’à maintenant, notamment en soutien à ses camarades emprisonnés.

Le Collectif «Ne laissons pas faire !» prend acte avec satisfaction de la décision rendue aujourd’hui. Il tient à rappeler que les militants d’Action directe ont mené leur combat ensemble, qu’ils ont été condamnés ensemble et qu’ils ont tous subi, durant des années, les mêmes conditions d’incarcération particulièrement dures. Ils ont résisté collectivement pendant plus de vingt ans à l’anéantissement et au chantage au reniement. La justice n’a d’ailleurs jamais voulu dissocier leurs cas, et ils ont été condamnés collectivement. La libération conditionnelle devra donc être appliquée également à chacun d’entre eux, la prochaine échéance étant la mi-septembre pour Jean-Marc Rouillan.



Voir aussi,
L’examen de la demande de libération conditionnelle de Jean-Marc Rouillan, le 4 septembre 2007
Appel à solidarité pour Nathalie Ménigon, le 8 août 2007

Nathalie Ménigon en semi-liberté
le 2 août 2007

 

Vendredi 29 juin 2007
undefinedEn 1998, la population carcérale américaine comprend 1.815.000 détenus. D’après les crédits votés par le Sénat, celle-ci devrait atteindre le seuil des deux millions de personnes d’ici trois ans. Dans le jeu des comparaisons internationales, la prison américaine occupe une place pour le moins incongrue. En effet la proportion d’individus incarcérés aux États-Unis est huit fois supérieure à celle de l’Union européenne (respectivement 690 et 85 détenus pour 100.000 habitants en 1997, source : BJS, 1999a). Il faut noter que ce phénomène est assez récent puisque de 1945 à 1970, la proportion de détenus américains était en effet stabilisée autour de 150 détenus pour 100.000 habitants. Comment une telle différence peut-elle exister entre deux espaces assez comparables (démocratique parlementaire, économie de marché, culture occidentale) ? Jusqu’au début des années 1990 l’explication semblait simple. Les débuts de la surpopulation carcérale correspondent exactement à la croissance continue du taux de criminalité (i.e. : nombre de crimes par habitant). La paupérisation extrême de certains pans de la société américaine et l’ancrage d’une culture de la violence ont incité le système judiciaire à remplir mécaniquement les prisons par une application stricte de la loi. Le thème de la sécurité est devenu un enjeu électoral majeur dans un pays où les votants se déclarent satisfaits du mode d’organisation économique. Les élus particulièrement concernés (maires des grandes villes, gouverneurs d’états) ont pris des mesures exceptionnelles de contrôle des populations pour parvenir à diminuer considérablement le taux de criminalité depuis cinq ou six ans [1] (ce dernier restant supérieur à celui de l’Union européenne).
    Aussi, depuis une dizaine d’années, le cas américain présente une spécificité nouvelle car l’évolution conjointe de l’incarcération et de la criminalité n’est plus vérifiée. En fait, cette voie introduit un glissement inquiétant dans l’utilisation gouvernementale de la prison : celle-ci n’a plus pour objectif officiel de réintégrer les personnes dans un contrat social mais vise à écarter sur le long terme une part croissante de la société jugé comme définitivement irrécupérable.Cette évolution amène deux questionnements, à savoir le rôle joué par une incarcération de masse et les moyens utilisés pour parvenir à assurer la gestion économique d’un tel système. Le premier point concerne les implications précises d’une politique pénale très répressive sur le niveau de sécurité. L’objectif d’une chute de la criminalité est désormais un référentiel prépondérant pour les tenants d’une politique sécuritaire en Europe. De nombreux responsables et leaders d’opinion appellent à s’inspirer de «l’expérience américaine» pour gérer les quartiers en difficulté. Si la réduction de la criminalité aux États-Unis s’explique aussi par d’autres facteurs [2], l’incarcération a évidemment joué un rôle clé. Cependant on constate tout d’abord que le taux de récidive est resté stable dans le temps malgré le durcissement des peines (Donziguer, 1996). La réinsertion des détenus et la dissuasion de la récidive continuent ainsi à être un échec. L’incarcération de près de deux millions de personnes ne vise pas à prémunir la société contre un risque grave et immédiat mais plutôt à écarter toute personne susceptible de commettre un délit (i.e. : les personnes qui ont déjà fauté).
    Cette philosophie peut être illustrée par les propos récents d’un membre du Sénat américain lors d’un débat sur la question judiciaire. Ce dernier proposait de «jeter les criminels dans une oubliette, et de jeter la clé de l’oubliette dans la rivière» (OSEPP, 1997). Plus précisément, la population concernée par le glissement de ces cinq dernières années concerne notamment les récidivistes et les acteurs de crimes sans violences. Historiquement, le système judiciaire américain a toujours sanctionné très sévèrement les actes violents, considérés comme un véritable fléau (la restauration de la peine de mort en 1971 et son utilisation désormais très courante ont été justifiées dans cette perspective). L’incarcération pour des crimes non-violents a été favorisée par un durcissement général des peines dans de nombreux États et par la requalification de nombreux actes (notamment les vols) en délits fédéraux (qui prévoient des longues peines). L’élément le plus marquant reste le principe du «trois délits et tu es dedans» (three strikes and you are in) qui prévoit une peine de réclusion à perpétuité pour une personne sanctionnée à trois reprises, même s’il s’agit d’un délit mineur. Le cas très médiatisé d’un Californien condamné à perpétuité pour le vol d’une part de pizza est loin d’être anecdotique. L’inventaire de l’Organisation for sensible and effective prison policy (OSEP, 1997) est sur ce point édifiant : le vol sans violence d’une boîte de vitamines, d’un paquet de gâteaux, d’un compact disc, d’une canette de bière ou d’un autoradio vaut entre 25 ans et la perpétuité dans les États de Californie ou de New York.
    Cette loi devient particulièrement absurde dans le cas des usagers de stupéfiants. Les études sur la toxicomanie (P. Kopp, 1995) montrent que la prohibition des drogues amène une partie des héroïnomanes [3] à commettre de nombreux délits pour financer leurs consommations. Lorsque ces derniers sont en situation de sevrage, le niveau de la sanction liée à un vol n’a que peu d’importance. Alors que de nombreux pays commencent à réfléchir sur des politiques alternatives, les États-Unis jugent ainsi préférable d’emprisonner à vie une génération de toxicomanes. La règle des trois délits est à l’évidence un déni des principes fondamentaux de la justice puisque la peine infligée n’est plus proportionnelle à la gravité de l’acte [4]. Le durcissement de la politique pénale a connu d’autres manifestations cependant moins spécifiques au cas américain. Les libérations conditionnelles ont ainsi diminué de 38% entre 1986 et 1997 (BJS, 1999a). Outre la volonté de maintenir hors de la société les récidivistes et les personnes ayant commis des violences, les autorités réagissent aussi à une forte pression populiste. L’opinion publique et les médias se réfèrent constamment aux faits-divers où une personne libérée avant la fin de sa peine commet un nouveau crime. Le recours à la conditionnelle serait alors un acte irresponsable. Pourtant, les études de criminologie montrent qu’une personne bénéficiant d’une telle mesure récidive moins que la moyenne [5].
    Cette politique a bouleversé le niveau global de la population carcérale mais aussi la pyramide des durées de peines. La part des condamnés à perpétuité dans la population carcérale a ainsi triplé entre 1991 et 1997. Un calcul du ministère de la Justice (Bureau of Justice Statistics, 1999a) montre qu’en 1997, 10,2% des détenus devraient, en comptant les remises de peines, passer plus de vingt ans en prison, ce qui représente plus de la moitié des détenus voués à y rester moins de deux ans (17,5%). La surenchère des années 1990 apparaît clairement puisqu’en 1991, les personnes condamnées à cette très longue peine étaient quatre fois moins nombreuses que les peines inférieures à deux ans (respectivement 6,2 et 25,8% des détenus). Le propre d’un état policier est d’opposer aux principes des droits de l’homme l’efficacité de la lutte contre le crime. Les États-Unis commençaient à reproduire le même discours en raisonnant uniquement à partir des chiffres de la criminalité sur le court ou moyen terme sans considérer les conséquences d’une incarcération à grande échelle sur la vie d’une partie de la population. Comme l’indique un sociologue de l’Université californienne de Berkeley (L. Wacquant, 1998), la solution américaine consiste avant tout à créer la première colonie pénitentiaire de masse dans l’histoire des pays «démocratiques».
    À un deuxième stade d’analyse, il nous semble que les objectifs de la politique carcérale dépassent le seul thème de la sécurité pour toucher à la gestion des classes pauvres et à l’organisation économique du pays. L’émergence de la surpopulation pénitentiaire dans les années 1980 a amené les autorités gouvernementales à s’interroger sur le moyen de rendre économiquement soutenable ce système pénitentiaire. D’une part, le coût élevé de l’incarcération (environ 22.000 dollars par an et par détenu, la construction d’une nouvelle cellule coûte 54.000 dollars) peut devenir prohibitif lorsque les canons du libéralisme obligent à réduire la dépense publique. D’autre part, il fallait déterminer la façon dont cette partie désormais importante de la population pouvait servir les intérêts du pays. Ainsi, les États-Unis ont décidé de réformer l’activité professionnelle en prison et de développer des formes de travail contraint qui évoquent le système des travaux forcés du XIXe siècle. L’utilisation de la population carcérale comme main-d’œuvre exploitable à merci est fortement ancrée dans l’histoire des États-Unis. Sur ce point, il n’est pas nécessaire d’invoquer des pratiques souterraines et inavouées car le treizième amendement de la Constitution officialise haut et fort cette logique : «il n’existera sur le territoire des États-Unis ou autre lieu soumis à leur juridiction ni esclavage ni servitude involontaire, sauf pour punir un crime, dont un individu aura été dûment reconnu coupable». Ainsi, la condamnation pénale, qui est censée se limiter à une privation de liberté, implique aussi le recours au travail obligatoire. Paul Wright (1998) fournit un éclairage très intéressant sur la façon dont ce texte à été appliqué depuis la guerre de Sécession. Jusqu’à la grande dépression des années 1930, les détenus étaient forcés à travailler sans aucune rémunération pour le gouvernement ou des entreprises privées qui louaient de la main-d’oeuvre auprès des prisons d’État. Un arrêt de la Cour suprême de Virginie (Ruffin contre la communauté, 1871) précise d’ailleurs que les détenus sont «les esclaves de l’État». Comme la population carcérale était majoritairement composée de Noirs, la prison perpétuait les privilèges d’avant la guerre et, ce qui est aussi important, évitait au système productif d’accroître ses dépenses de personnel en ayant recours aux hommes libres. Cette forme de dumping social [6] a justement provoqué une remise en question du travail forcé et gratuit en prison. Dans les années 1930, les syndicats ont protesté contre cette pratique qui constituait une concurrence déloyale d’autant plus inacceptable que le chômage et la pauvreté sévissait sur le continent. L’Ashurts-Summers Act établit ainsi un salaire minimum en 1935 [7] et, plus généralement, des arrêtés administratifs mettent un frein à l’activité économique en milieu carcéral.
    Celle-ci suscite un nouvel intérêt à l’époque de l’administration Reagan, acquise à une politique sociale répressive et au libéralisme économique. Paul Wright indique que «dans une étude de 1986 visant à réduire les dépenses du gouvernement en matière de politique carcérale, l’ancien juge de la cour suprême, Warren Burger, lance un appel pour transformer les prisons en ‘‘usine clôturées’’. Il préconise, en gros, que les prisons redeviennent autarciques, et même source de profit, c’est-à-dire des entreprises nécessitant un financement minimal de la part de l’État». Le travail en prison s’est donc considérablement développé depuis une douzaine d’années. Il a institué des activités obligatoires pour les missions de service public et un rapport salarial «paradisiaque» pour les entreprises du pays. Plus précisément, les études de cas menées par Prison legal news ou par l’OSEPP et les bilans du ministère de la Justice font apparaître que celui-ci sert quatre objectifs.

Les détenus au service de l’autonomie carcérale
Cette option reprend l’utilisation classique des détenus aux États-Unis. Afin d’amortir le coût de la politique carcérale, les détenus doivent participer à son fonctionnement : ménage, cuisine, réparations, voire service domestique pour les dirigeants de la prison. Pour cela, ils obtiennent un salaire horaire souvent compris entre 20 cents et 1 dollar (Donziguer, 1996). Parfois, ils ne sont pas rémunérés car l’activité est considérée comme une formation professionnelle (sans qu’elle aboutisse d’ailleurs à un diplôme quelconque). Devant le besoin croissant de nouvelles places de prisons, certains États passent à la vitesse supérieure en demandant aux détenus de meubler et aménager les nouvelles installations. Dan Pens (1998) montre que l’État du Texas a créé 75.000 places de prisons en quatre ans pour «la moitié du prix de revient moyen national de construction des prisons grâce à deux facteurs principaux : l’utilisation d’un modèle modulaire prototype conçu par des architectes maison et le travail non rémunéré des détenus». Sans gagner le moindre cent, les détenus ont ainsi fabriqué «le lit, le matelas, l’oreiller, le bloc lavabo-toilette, la cloison en inox, l’installation de l’éclairage électrique et la porte de la cellule».

Les détenus au service d’un nouvel acteur du commerce international : la Prison Company
Depuis quelques années, certaines prisons d’État cessent d’offrir une sous-traitance aux entreprises classiques pour devenir un pôle industriel autonome. Paul Wright (1996) illustre cette tendance par les exemples de la Californie et de l’Oregon. L’administration pénitentiaire de ce dernier État a lancé une nouvelle ligne de vêtements sous l’appellation rêveuse de Prison blues. Les détenus gagnent entre 6 et 8 dollars de l’heure mais doivent reverser 80% de ce revenu à l’État pour rembourser les frais de l’incarcération. L’administration pénitentiaire de l’Oregon est ainsi propriétaire de plusieurs PME qui exportent 38% de leurs productions. Dans des conditions similaires, les prisons californiennes ont aussi lancé leur propre marque de vêtement dont les ventes vers les pays asiatiques représentaient 1,2 million de dollars par an en 1996. L’Etat de Louisiane (P. Campbell, 1993) s’est pour sa part spécialisé vers la production d’outillages et de matériel de bureau destinés aux pays du tiers-monde. Les salaires sont très compétitifs puisque compris entre 35 cents et 1,2 dollar de l’heure. L’économie américaine domine le commerce international sur les activités de hautes technologies et les produits complexes (services financiers par exemple) qui nécessitent une main d’oeuvre qualifiée. La prison est alors un moyen de se positionner sur le créneau traditionnellement occupé par les pays en voie de développement. Dans les prisons d’État, ce type de travail reste facultatif, bien que nécessaire aux nombreux détenus indigents. Par contre, les prisonniers fédéraux (i.e. : les longues peines) doivent obligatoirement travailler soit pour le fonctionnement de la prison, soit pour les activités du Federal Prisons Industries Inc (UNICOR), qui est leader sur le marché des Prison Companies. Plus encore, cette dernière institution utilise des moyens coercitifs pour orienter le travail obligatoire vers des activités sensibles.
    R. Levasseur (1998) explique que dans le pénitencier de Marion (Illinois), l’UNICOR produit du matériel d’armement (pièces détachées de bombes, matériel de transmission par exemple) en versant un salaire horaire de 23 cents aux détenus certainement ravis de participer à l’effort de guerre. Cette prison accueille des détenus de longues peines dans des conditions particulièrement difficiles. En effet, le taux de surpopulation dépassait en 1994 la moyenne déjà très élevée des établissements fédéraux (34% contre 27%) et le recours à l’isolement et au mitard [8] est plus que fréquent. Or, le règlement de la division fédérale de l’Illinois précise que, pour pouvoir être transféré, un détenu de Marion doit obligatoirement travailler pour l’UNICOR qui oriente à sa guise ses employés vers la division armement. Comme le note Paul Wright un détenu forcé à travailler pour moins de un dollar de l’heure place la Prison Company en «concurrence directe avec les ateliers clandestins d’Indonésie, de Hongkong, de Thaïlande et bien sûr de Chine». L’évocation de ce dernier pays n’est pas innocente. S’il est justifié de critiquer la commercialisation de produits fabriqués dans les camps de travail de l’empire du Milieu, ce sursaut humaniste reste parfaitement hypocrite tant que prospérera l’esclavage pénitentiaire de la démocratie américaine.

Les détenus au service du Workfare
La politique libérale américaine tend à remplacer progressivement le Welfare par le Workfare [9]. La logique du Workfare s’est largement diffusée parmi les prisons des États du Sud (Arizona, Arkansas, Oklahoma et Texas notamment). Le don contre don du Workfare carcéral est cependant particulier puisque le détenu contribue bénévolement à des tâches de service public non pour gagner une allocation mais pour rembourser le coût de son incarcération. Dans l’Arizona (OSEPP, 1997), le directeur de l’administration pénitentiaire a remis au goût du jour la tenue traditionnelle du bagnard américain (pyjama et bonnet rayé de jaune et noir) pour que les contribuables puissent facilement repérer les détenus travaillant, sans salaire mais sous le soleil, à la réfection du réseau routier. Au Texas et en Louisiane, l’activité obligatoire des détenus consiste à élaguer des arbres, terrasser les champs et entretenir les voies de communication. De l’avis du Federal Bureau of Prison (FBP-Unicor, 1999), ils sont même devenus, pour ces deux États, l’un des principaux services public destinés à l’aménagement de l’espace rural.

Les détenus au service des multinationales
La location des détenus aux entreprises, atténuée pendant quarante ans, connaît aussi un essor depuis la fin des années 1980. Microsoft, Boeing, Kodak, Ford, Konica ou Planet Hollywood ont directement, ou par le biais de leurs sous-traitants habituels, recours au travail carcéral. Cette forme de flexibilité est particulièrement appréciée pour les taches manufacturières peu qualifiées telles que l’emballage-conditionnement ou le textile. Elle évite aux entreprises de délocaliser ses activités vers des endroits aux coûts salariaux comparables, mais forcément moins policés que les établissements pénitentiaires. De plus, les entreprises échappent aux contrôles des services d’hygiène et de l’inspection du travail. Depuis 1977, la jurisprudence met en effet l’activité en prison à l’écart du Code de travail. Danny Cahill et Paul Wright indiquent par exemple qu’à l’occasion d’un contrat de sous-traitance à durée limitée «les prisonniers de la Franklin County Workhouse (Ohio) ont été payés environ 5 dollars de l’heure pour trier à mains nues les résidus de métal dans les cendres d’un incinérateur de déchets». Le travail s’effectuait, sans aucun vêtement ou équipement spécifique, dans un lieu contenant un taux d’arsenic deux fois et demi plus élevé que celui autorisé par l’inspection du travail et un taux de dioxine 770 fois plus élevée que dans l’environnement extérieur. Le catalogue de l’Unicor (FBP-Unicor, 1999) propose une liste de services à haut risque : désamiantage, réfection d’immeubles insalubres, traitements de déchets, réparations d’installation électrique. Il est fort improbable que cette Prison Company ait un personnel suffisamment qualifié pour être compétitif sur ces activités. Une étude plus approfondie des conditions de sécurité amènerait plutôt à revoir le nombre réel de détenus condamnés à mort par le système judiciaire. L’exploitation des détenus à des fins lucratives peut amener différentes interprétations. L’affirmation du Workfare et des activités de service flexibles et mal payées prête à penser que la société américaine devient profondément duale [10] : une partie de la population profite de la prospérité tandis que les précaires doivent accepter du travail au rabais dans le secteur privé ou s’inscrire dans les maisons de travail obligatoire [11]. Cette situation est cependant risquée puisqu’elle engendra des ghettos dont les explosions de violence menacent la sécurité de l’autre population. La politique carcérale consiste à gérer ce risque en remplaçant ces ghettos incontrôlés par des ghettos institutionnels. La société duale sera alors achevée : les bons citoyens vont s’installer dans des communautés fermées (qui occupent une part croissante des lieux de vies en Californie, Floride ou Arizona) et les plus démunis seront pris en charge par l’administration pénitentiaire. Cependant, l’un des deux mondes est au service de l’autre : le ghetto carcéral doit devenir un salariat tiers-mondiste pour éviter à la Nouvelle Économie high tech de plonger ses mains dans les poubelles de la prospérité.
    L’esclavage carcéral n’est d’ailleurs pas si différent de l’ancienne traite des noirs. L’inégalité raciale est effectivement de règle dans les décisions de justice : en 1994 les noirs représentaient 13% des usagers réguliers de drogues, 55% des inculpés pour possession de stupéfiants et… 74% des personnes incarcérées pour ce motif (Donziguer, 1996) ; le seuil minimum de possession pour une peine de plus de cinq ans est de 500 grammes pour la cocaïne blanche (75% des inculpés sont des blancs) et de 5 grammes pour la cocaïne sous forme de crack (90% des inculpés sont des noirs). En considérant le taux de croissance de l’incarcération dans les années 1990 et la part actuelle des minorités (38% de noirs, 10% d’Hispaniques), les prisons américaines compteront, d’ici cinq ou six ans, un million de détenus de race noire. Ces derniers seront bien employés dans des conditions dignes des plantations de coton du XIXe siècle par une classe moyenne très majoritairement blanche.

À notre sens, la mutation principale du système carcéral est qu’il devient une des principales puissances politiques et sociales du pays. En choisissant la voie sécuritaire, les Américains ont d’abord donné un chèque en blanc à cette institution. Entre 1991 et 1996, le budget américain a augmenté de 83% pour les prisons d’État et de 119% pour les prisons fédérales (BTS, 1998a) et son taux de croissance a été deux fois supérieur à celui de l’éducation (7,3% contre 3,6%, source : ibid.). Dans certains États, les choix sont beaucoup plus radicaux. En Californie, le budget pénitentiaire est passé de 200 millions de dollars en 1974 à 4,3 milliards de dollars en 1998 (soit un montant multiplié par 22 en 24 ans). Alors qu’il représentait un sixième des crédits accordés à l’enseignement supérieur en 1979, ces deux budgets sont d’un niveau comparable depuis 1994 (Donziguer, 1996). Enfin, la règle des three strikes va plus que renforcer la tendance : la peu progressiste Rand Corporation estime que cette mesure coûtera à moyen terme entre 4,5 et 6,5 milliards de dollars par an à l’État californien (ALI, 1997).
    Ensuite, cet investissement a induit une foule d’intérêts autour du milieu carcéral. Le personnel de l’administration pénitentiaire représente le troisième corps de fonctionnaires du pays et se hisse même au premier rang dans les États de l’Arizona, de la Californie, de la Caroline du Sud, et du Texas. Malgré la propension du capitalisme américain à accroître la taille critique de ses entreprises, il existait en 1996 une seule entreprise privée américaine qui employait plus de salariés que le système carcéral. Loin d’être brimés par les politiques libérales, les surveillants ont su acquérir des conditions de travail plus qu’intéressantes en captant une large part de l’augmentation des crédits et en obtenant une participation aux bénéfices générés par les Prison Companies. Ainsi, le revenu moyen d’un surveillant de prison californien diplômé de l’enseignement secondaire dépasse, après six ans d’ancienneté, le salaire de base d’un professeur d’université (45.000 contre 43.100 dollars, source : ibid.). La construction et l’exploitation des nouveaux établissements font aussi vivre un ensemble large et diversifié d’entreprises dont beaucoup se sont spécialisées sur ce type particulier de commande. D’une certaine manière, on peut affirmer que le recours à l’incarcération de masse représente de fait la seule politique de grands travaux récente du gouvernement américain. Le système carcéral est ainsi devenu une force économique et sociale en générant un nombre considérable d’emplois directs ou indirects et en permettant à des entreprises d’accroître leur compétitivité.
    Cependant, son pouvoir est aussi politique. Le corps de la pénitentiaire est devenu dans les années 90 un lobby professionnel tout à fait prépondérant. Il est par exemple le deuxième contributeur référencé aux campagnes électorales de Californie (OSEPP, 1999) et se classe dans les cinq premiers donateurs pour 14 États (Donziguer, 1996). L’actualité montre que la course au financement est un élément essentiel des batailles politiques américaines au point où elle tend à éliminer avant l’heure une majorité de prétendants. Dans les états de la Bible Belt par exemple la stratégie d’un candidat est claire : il doit satisfaire certains lobbies industriels sur des questions économiques, avancer des valeurs morales pour attirer les fonds de l’évangile et calquer son discours sécuritaire sur les positions défendues par les syndicats de surveillants et de policiers. On peut aussi souligner que dans un pays où une petite majorité des votants (ces derniers représentant grosso modo la moitié de la population) a bénéficié de la phase de croissance économique des années 1990, le débat électoral s’était nettement orienté vers la question de la criminalité. Dans les scrutins locaux, une génération d’élus a construit son image sur les politiques de la «zéro tolérance» et sur l’incarcération de masse [12]. La réduction effective de la criminalité est ainsi devenue l’argumentaire classique des équipes municipales. Cette classe politique a en partie lié son avenir à la viabilité de la nouvelle politique pénale et carcérale. Alliée aux syndicats de la pénitentiaire, elle est à l’origine de nouveaux plans de financement qui vont permettre d’orienter structurellement l’incarcération vers les longues peines.
    En résumé, le lobby carcéral regroupe une part notable de la classe politique américaine, un puissant corps de fonctionnaires, une nébuleuse de sous-traitants, des sociétés de service attirées par la privatisation partielle des établissements, des services publics qui peuvent relâcher leur contrainte budgétaire par le travail obligatoire et une partie du tissu économique qui découvre une nouvelle forme de main d’oeuvre. Outre sa composition, les forces essentielles du lobby carcéral sont la faible réversibilité des investissements pénitentiaires et les difficultés à contrôler le fonctionnement effectif d’une prison. Sur le premier point, l’histoire des systèmes carcéraux européens et américains est très claire : les cas de diminution annuelle du nombre de places de prison et de surveillants sont rares. En fait, la pénitentiaire est un poids lourd du budget accordé au ministère de la Justice. Comme la construction d’une prison est coûteuse et qu’elle ne peut être utilisée à une autre fin, il est clair qu’une fois installée, celle-ci sera obligatoirement remplie pour des décennies. L’investissement carcéral engage la politique pénale d’un pays sur le long terme et rend tout changement radical difficile. D’autre part, le pouvoir du surveillant de prison tient au fait qu’il assume une fonction «vitale», celle d’éviter une explosion du système carcéral. Il peut ainsi menacer de bloquer la machine judiciaire et remettre en question le sentiment de sécurité [13].
    La politique d’incarcération de masse et d’esclavage pénitentiaire risque ainsi d’être un trait dominant de la régulation sociale américaine. C’est dans ce sens que le ghetto carcéral est une société parallèle : non seulement les personnes exploitées en détention tendront à ne plus réellement en sortir mais, conjointement, le pôle pénitentiaire aura acquis un pouvoir tel qu’aucune autorité ne pourra lui imposer des changements. Une analyse approfondie de l’influence du système carcéral sur les décisions publiques pourrait amener un parallèle avec le complexe militaro-industriel. Au nom de la sécurité extérieure, les gouvernements américains de l’après-guerre ont alloué d’énormes budgets à la défense nationale et aux industries de l’armement. Ce complexe a cherché à accroître son pouvoir car il défendait des intérêts économiques (l’industrie de l’armement étant par exemple un poste important des exportations américaines). Il a ainsi supporté une large part de la classe politique pour qu’elle engage des investissements structurels et qu’elle utilise l’outil militaire. Si elles n’ont pas diminué sa sphère d’influence, la fin de la guerre froide et la hausse de la criminalité ont orienté le réflexe sécuritaire vers l’ennemi intérieur (i.e. : les ghettos). Les récentes évolutions prêtent à penser qu’un complexe carcéral-industriel est en train de se développer sur le modèle militaire. Ce dernier assure l’hégémonie américaine dans le monde tandis que le premier a pour but la domination des nantis du libéralisme sur les «en dehors» de la prospérité.

François CARLIER
Alice no 3, hiver 2000 (
Multitudes)


[1] Une étude du ministère de la Justice (BJS, 1998a) indique par exemple que le taux d’homicide pour 100.000 habitants était de 6,7 en 1997 alors qu’il oscillait autour de 10 durant les années 1980.
[2] Citons trois facteurs exogènes à l’incarcération. Premièrement, la population la plus concernée par la délinquance (les 16-25 ans) a relativement diminué. Deuxièmement, la vague de consommation de crack au début des années go avait dopé les chiffres de la délinquance. Le décès d’une large partie de ces usagers a provoqué une baisse artificielle de cette dernière (l’absence de prise en charge thérapeutique d’un usager de crack n’étant pas considéré comme un crime). Enfin, il est évident que le concept de «zéro tolérance» a joué un rôle dissuasif. Rappelons que la «zéro tolérance» signifie que la police vous arrête pour tout délit, même très mineur (par exemple la consommation d’alcool sans son emballage constitue un délit d’ivresse sur la voie publique couramment sanctionnée depuis cinq ans).
[3] Contrairement à une idée répandue, tous les héroïnomanes ne sont pas des consommateurs quotidiens. On peut distinguer les fumeurs qui dépensent entre 100 à 300 francs par jours des usagers par injection qui, consommant entre 1 et 2 grammes par jour, ont des besoins financiers largement supérieurs à leurs revenus (600 à 1000 francs par jour).
[4] La justice pénale des pays occidentaux prévoit effectivement une aggravation de la peine en cas de récidive. Mais celle-ci est circonscrite à une limite et reste liée au type de délit. Dans le cas des three strikes, le tarif est juridiquement le même entre un double meurtre et un vol simple.
[5] L’observatoire international des prisons (1999) explique qu’un détenu libéré en conditionnelle a plus de chance de retrouver un soutien de sa famille et de ses amis (i.e. : vos enfants vous reconnaissent mieux si vous passez moins de temps en prison) et a généralement obtenu cette mesure parce qu’il a préparé un projet professionnel ou éducatif. Les éducateurs en milieu carcéral soulignent souvent que passé une certaine période de détention (4 à 8 ans pour de nombreux cas) le détenu perd ses liens avec l’extérieur et n’a plus la volonté d’envisager sa réinsertion. Le lecteur intéressé par la vie des détenus de longue peine pourra se référer à l’ouvrage du psychologue reichien Jacques Lesage Delahaye (1998).
[6] Le dumping social revient à ne pas respecter les seuils minimums de la réglementation usuelle du travail pour être compétitif sur un marché.
[7] Étant fixé à quelque cents de l’heure, celui-ci revient simplement à interdire le travail gratuit.
[8] L’isolement consiste à placer le détenu dans un quartier spécifique parce qu’il est considéré comme dangereux ou, dans certains cas, pour le protéger des autres détenus. Il ne peut rencontrer la plupart des autres détenus et participer à des activités de loisir ou d’éducation. L’isolement peut durer plusieurs années. Le placement au mitard est une sanction disciplinaire faisant suite à un incident, sérieux ou anodin, en détention. Il dure généralement quelques semaines et revient généralement à placer le détenu dans un cachot insalubre.
[9] En substance, le Welfare consiste à verser une allocation pour corriger certaines inégalités de revenu alors que le Workfare demande à l’assisté de travailler à une tâche de service public pour compenser l’aide financière que lui donne la communauté.
[10] Un article de l’hebdomadaire libéral The Economist (1999) résume les principales manifestations économiques de cette dualité. Le revenu (sans inflation et après impôts) des classes moyennes américaines (les deux tiers de la population) a progressé de 8% entre 1977 et 1999 (0,3% par an). Durant cette même période, le revenu de la classe fortunée (10% des Américains) s’est accru de 115%. Dans ce pays, les 20% plus riches ont un revenu 9 fois supérieur à celui des 20% les plus pauvres. Ce rapport est de 4 au Japon et de 6 en Allemagne. Enfin, notons que les 20% des Japonais les plus pauvres gagnent 50% de plus que les 20% des Américains les plus pauvres.
[11] Il faut préciser que si le recours à l’incarcération massive est une spécificité américaine, l’exploitation des détenus par le travail existe de façon à peine plus nuancée en Europe. En France, l’activité professionnelle des détenus est régie par un contrat de licence entre l’administration et l’entreprise et ne prévoit pas de contrat basé sur le Code du Travail. En conséquence le rapport salarial est loin de correspondre à celui de l’extérieur : les salaires horaires sont souvent inférieurs à 10 francs, le planning horaire est librement défini par l’entreprise (travail 7 jours sur 7 par exemple), un accident du travail n’entraîne pas de versement d’une pension d’incapacité durant la durée de la détention.
[12] Le maire de New York, R. Giuliani, incarne bien cette génération.
[13] Le lecteur intéressé par le contrôle extérieur du fonctionnement des prisons pourra se référer à la campagne qui est actuellement menée en France par un groupe d’associations. La section française de l’Observatoire international des prisons a d’ailleurs récemment consacré un numéro de sa revue à cette campagne (OIP section française, 1999).

Mercredi 27 juin 2007
Les révoltes et les résistances face à l’ordre social injuste se sont multipliées ces dernières années. Les armes des dominants pour les conjurer sont connues : diffuser la peur, diviser pour mieux régner et surtout réprimer et intimider. Les chiffres sont éloquents : ces dernières semaines des centaines d’arrestations et de condamnations pleuvent suite à la colère exprimée au lendemain du sacre de Sarkozy ; pour le mouvement dit anti-CPE de mars avril 2006 : 4350 arrestations, 1985 gardes-à-vue, 637 procédures judiciaires, une centaine de condamnations à du ferme ; pour la révolte des quartiers populaires de novembre 2005, c’est pire, comme on peut s’y attendre : plus de 5000 arrestations et près de 800 peines de prison ferme.


En 2007, il y a toujours ces procès absurdes contre les lycéens qui au printemps 2005 ont osé s’opposer à la réforme de l’école promue par Fillon ; dans les universités, les esprits contestataires sont exclus, les faucheurs d’OGM sont jetés en prison ; les sans-papiers, les hommes, les femmes, les enfants «de couleur» sont contrôlés sur le trottoir, dans les cafés, le métro, embarqués, raflés sans égards. D’ailleurs, la solidarité avec ces derniers est elle-même criminalisée tout comme les nombreuses actions de grève ou d’occupation dans le monde du travail. Tous ceux qui ne vouent pas une allégeance absolue à l’ordre républicain inégalitaire sont traqués ou risquent de l’être.
    La «tolérance zéro» est aussi plus diffuse, pur produit d’un consensus droite-gauche construit depuis plusieurs années. Pour quels résultats ? Nous n’oublions pas que l’ordre sécuritaire est assassin. La police s’exerce impunément sur les nomades, les sans-abris, les marginaux, et bien sûr la population des quartiers populaires. Les victimes de «bavures» ont ce point commun d’être pauvres, et souvent de familles provenant des anciennes colonies. Il y a les meurtres policiers pour une attitude, une «incivilité», un «refus d’obtempérer». Mais de plus en plus la pression est quotidienne, à travers les contrôles en tout genre, les gardes-à-vue, les descentes d’huissiers, la spéculation immobilière, les rouages discriminatoires et expéditifs de la Justice… Et les prisons se remplissent et se multiplient. La répression n’arrêtera ni la misère, ni les injustices, ni la rébellion. Toute solution à long terme passe par la disparition des inégalités sociales et de l’oppression qui en France frappent des millions de personnes.
    Alors que les pouvoirs politiques et financiers veulent imposer l’économie marchande et la démocratie policière comme horizon indépassable, ils craignent les révoltes qui font tâche d’huile. D’où une anticipation sous la forme d’un arsenal judiciaire et policier renforcé (lois sur les peines planchers, sur la prévention de la délinquance, la Sécurité Intérieure, la Sécurité Quotidienne, Contrats Locaux de Sécurité, procédures pour outrage et rébellion, fichage ADN, vidéo-surveillance, biométrie, croisement des fichiers…). D’anciennes garanties démocratiques s’effritent et un processus de quadrillage systématique se met en place, où la répression, fut-elle généralisée, ne frappe pas au hasard. Il s’agit de montrer que l’on contrôle les «classes dangereuses». Ainsi, en matière politique (sans oublier le pistage et fichage draconiens des «anarcho-autonomes» promis par le ministère de l’Intérieur), les qualifications de «jeunes de banlieue», «casseur», «délinquant», et bien sûr «terroriste» semblent permettre, en jouant sur la peur construite par l’actualité nationale et internationale, une criminalisation quotidienne à grande échelle.


Aujourd’hui de nombreuses personnes issues de divers courants politiques font ce constat et veulent lutter. Nous devons passer des mots aux actes en construisant une réponse politique et juridique à la hauteur. Nous avons besoin d’une expression offensive et globale sur le long terme. Nous voulons construire un collectif qui tende vers un front commun contre la répression. C’est aujourd’hui possible et nécessaire, avec un outil durable de solidarité juridique et politique. Il s’agit de réunir les cas de poursuivis et condamnés, mobiliser pour les procès, organiser la défense, faire cantiner en cas d’incarcération. Il s’agit aussi de mettre en place un secours militant et une caisse de solidarité. Enfin, le collectif agira politiquement face à l’augmentation des moyens accordés aux politiques répressives…

Nous soutenons toutes les personnes touchées par la répression des révoltes, des luttes sociales et des solidarités.
    Nous revendiquons l’amnistie pour tous les poursuivis et condamnés de ces mouvements.

Appel pour la création d’un collectif contre la répression !

Mercredi 27/06 à 18h30 RÉUNION ANTI RÉPRESSION
à la CIP-IDF, 14-16 Quai de la Charente, Paris 19e, Mo Corentin Cariou
Mardi 26 juin 2007
Dimanche 3 juin 2007
«Le centre pénitentiaire devient un élément fondateur du développement urbain et de constitution du paysage du plateau» (Le Monde du 3 juin).

Dixit l
’architecte Alexandre Chemetoff, chargé du projet de nouvelle prison à Nancy, sur les 400 hectares du plateau de Haye, dans le quartier du Haut-du-Lièvre : 690 places, un mur de 6 mètres de haut sur un carré de 220 mètres de côté, soient 10,5 hectares.

C
onception par l’agence d’architecture Valode et Pistre ; financement, construction (69 millions d’euros), maintenance et entretien confiés aux bons soins du groupe de BTP Eiffage pour une durée de trente ans.

Ça c’est d’la racaille.
Vendredi 23 mars 2007
undefinedLa création des EPM (établissements pénitentiaires pour mineurs) s’inscrit dans la logique d’ensemble visant à réprimer et contrôler une jeunesse que l’État cherche à faire passer pour principale responsable de l’insécurité qu’il a lui-même créée par ses choix de politiques sociales. Après la loi sur la prévention de la délinquance récemment adoptée, nous voyons aujourd’hui l’application des lois Perben avec des centres fermés qui continuent d’ouvrir et la mise en place des EPM. Pascal Clément, ministre de la justice, inaugurait le 9 mars 2007 à Meyzieu le premier EPM qui ouvrira ses portes dès juin 2007. Au total, ce sont 7 EPM qui devraient voir le jour dans les deux années à venir pour un coût de 90 millions d’euros.
    L’apparition prochaine de ces structures d’enfermement signifie clairement que le répressif prend une nouvelle fois le pas sur l’éducatif. La vocation éducative des EPM affichée par le gouvernement n’est qu’un camouflage destiné à ne pas désigner par le terme «prison» ce qui n’est rien d’autre… que des prisons. Et pour cela, il se donne les moyens : pas moins de 40 éducateurs de la PJJ seront présents au sein de chacun de ces EPM alors que les centres éducatifs en milieu ouverts et les hébergements non fermés, souffrent d’un manque considérable de moyens. Ainsi, l’enfermement de mineurs en pleine construction de leur identité devient aux yeux de la société acceptable et tend à devenir le mode de traitement normal d’une jeunesse déstructurée par la relégation sociale qu’elle subit.
    Pourtant, quel travail éducatif peut être mené dans un contexte d’enfermement ? Aucun ! Car la seule éducation possible en prison, c’est l’éducation à la soumission, la coercition et la normalisation par la force. L’apprentissage de la liberté ne peut en aucun cas se faire derrière des barreaux. En réalité, l’unique vocation des EPM, comme toute prison, est l’éloignement de la vie en société par l’incarcération, le tout revêtu d’une vague prise en compte de l’âge des détenus.
    Mais la création des EPM ne concerne pas seulement l’orientation du travail éducatif auprès des jeunes. Elle incarne aussi un véritable projet de société et une idéologie. Un projet de société où la répression serait la réponse systématique à tous les maux et toutes les difficultés générées par le système en place. Une idéologie, celle de l’ordre sécuritaire et de la mise au pas par la trique.


Le syndicat CNT santé social & FPT région parisienne appelle à se rassembler le 24 mars 2007 devant l’EPM en construction de Porcheville afin de protester contre ces lieux d’enfermement de la jeunesse mais aussi pour demander la fermeture immédiate des lieux d’enfermement et l’abandon des constructions d’EPM en cours.

N’ENFERMONS PAS LA JEUNESSE
AIDONS-LA À S’ÉMANCIPER
Car derrière les barreaux, la jeunesse n’est l’avenir de rien

Dimanche 18 mars 2007
 
 
 

En refusant d’envisager l’amnistie pour les délits des années de plomb, la classe politique italienne se condamne au ressentiment : ce qui devrait être objet d’enquête historique est traité comme un problème politique actuel.


Comme nombre de catégories et d’institutions des démocraties modernes, l’amnistie remonte à la démocratie athénienne. En 403 avant J.C., après avoir abattu la sanguinaire oligarchie des Trente, le parti démocratique vainqueur s’engagea sous serment à «renoncer au ressentiment» (mè mnèsikakein, littéralement «ne pas se souvenir des maux subis, ne pas nourrir de mauvais souvenirs») à l’égard de ses adversaires. De ce fait, les démocrates reconnaissaient qu’avait eu lieu une stasis, une guerre civile, et qu’il fallait désormais un moment de non-mémoire, d’«amnistie» pour réconcilier la cité. Malgré l’opposition des plus radicaux qui, comme Lysias, exigeaient le châtiment des Trente, le serment fut suivi d’effet et les Athéniens, sans oublier ce qui s’était passé, mirent en suspens leurs mauvais souvenirs et laissèrent retomber leur ressentiment. Il ne s’agissait pas tant, à vrai dire, de mémoire et d’oubli, que de savoir distinguer les moments de leur exercice.

Refoulements
Pourquoi est-il si difficile aujourd’hui, en Italie, de parler d’amnistie ?
    Pourquoi la classe politique italienne, si longtemps après les années de plomb, continue-t-elle à vivre dans le ressentiment, à mnèsikakein ? Qu’est-ce qui empêche ce pays de se libérer de ses «mauvais souvenirs» ? Les raisons de ce malaise sont complexes, mais je crois que l’on peut proposer une réponse.
La classe politique italienne, hormis quelques rares exceptions, n’a jamais reconnu ouvertement qu’il y ait eu en Italie quelques chose comme une guerre civile et n’a pas admis que le conflit des années de plomb ait eu un caractère authentiquement politique. Les crimes qui ont été commis alors étaient donc, et demeurent toujours, de droit commun. Cette thèse, certainement discutable sur le plan historique, serait peut-être légitime si ne venait la démentir une contradiction évidente. En effet, pour réprimer ces crimes de droit commun, cette même classe politique a eu recours à une série de lois d’exception qui restreignaient sévèrement les libertés constitutionnelles et introduisaient dans le système juridique des principes qui passaient depuis toujours pour lui être étrangers. Presque tous ceux qui ont été condamnés furent poursuivis et jugés sur la base de ces lois spéciales. Mais le plus incroyable, c’est que ces lois sont toujours en vigueur et jettent une ombre sinistre sur la vie de nos institutions démocratiques. Nous vivons dans un pays qui se prétend «normal» et où quiconque héberge un ami sans déclarer sa présence à la police est passible de graves sanctions pénales.
   
L’état d’exception larvé dans lequel vit le pays depuis presque vingt ans a si profondément corrompu la conscience civique des Italiens qu’au lieu de protester et résister, ils préfèrent compter sur l’inertie de la police et sur le silence des voisins. Qu’il me soit permis de rappeler — sans vouloir établir ici rien d’autre qu’une analogie formelle — que la Verordnug zum Schutz von Volk und Staat, promulguée par le gouvernement nazi le 28 février 1933, qui suspendait les articles de la constitution allemande concernant la liberté personnelle, la liberté de réunion, l’inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance et des communications téléphoniques, resta en vigueur jusqu’à la chute du Troisième Reich, c’est-à-dire durant treize ans ; nos lois d’exception et les dispositions de police qui les accompagnent ont largement dépassé cette durée.

Ressentiment
Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que notre classe politique ne puisse penser l’amnistie, ni se défaire de ses «mauvais souvenirs». Elle est condamnée au ressentiment, parce qu’en Italie, l’exception est vraiment devenue la règle et que pays «normal» et pays d’exception, histoire passée et réalité présente sont devenus indiscernables. Par conséquent, ce qui devrait être objet de mémoire et d’analyse historique est traité comme un problème politique actuel (autorisant le maintien des lois spéciales et d’une culture de l’exception) tandis que ce qui devrait faire l’objet d’une décision politique (l’amnistie) est traité comme un problème de mémoire historique. L’incapacité de penser qui semble aujourd’hui affliger la classe politique italienne et, avec elle, le pays tout entier, dépend aussi de cette conjonction désastreuse d’un mauvais oubli et d’une mauvaise mémoire, par quoi l’on tente d’oublier quand on devrait se souvenir et l’on est contraint de se souvenir quand on devrait savoir oublier. Dans tous les cas, amnistie et abrogation des lois spéciales sont les deux faces d’une même réalité et ne pourront être pensées qu’ensemble. Mais, pour cela, il faudra que les Italiens réapprennent le bon usage de la mémoire et de l’oubli.

Giorgio AGAMBEN
Multitudes, 20 mai 2004
Traduit de l’italien par Joël Gayraud


Europe des libertés ou Europe des polices ?

Il y a quelques années, à l’occasion du retour en Italie de Toni Negri, j’avais tenté de réfléchir sur le bon usage de la mémoire et de l’oubli au regard de cette période récente de l
histoire italienne que lon continue dappeler les «Années de plomb».
    Si je reviens aujourd
hui sur cette question à propos de lextradition des citoyens italiens réfugiés en France, cest parce que ce qui est en jeu ici nest pas seulement le rapport dun État de lUnion européenne avec son passé plus ou moins lointain. En réalité, la question concerne tous les Européens, parce quil en va de limage même de lEurope qui est en train de se construire.
    Cette image repose sur le présupposé selon lequel, puisque tous les États membres de l
Union sont des démocraties, il est impossible quil existe des réfugiés politiques provenant de lun dentre eux. Un tel principe est une fiction, dont lhypocrisie est évidente. La figure de lexilé a accompagné lhistoire de la démocratie depuis ses origines en Grèce classique, et il est probable quelle continuera à le faire, du moins tant que le processus de dépolitisation actuellement en cours dans les pays industriels avancés naura pas liquidé tout conflit politique.
    La démocratie est un concept complexe, qui, comme le sait tout juriste sérieux, ne peut en aucune manière se réduire à un dispositif électoral déterminé. Elle implique une série de principes et de critères que l
évolution des États modernes a si gravement remis en question que la simple opposition entre démocratie et dictature ne semble plus pertinente.
    Non seulement la liberté de penser et la possibilité même de la formation d
une volonté politique sont aujourdhui dangereusement conditionnées par la manipulation des médias, même de la séparation des pouvoirs a été progressivement érodé par le recours toujours plus fréquent au paradigme de lurgence comme système de gouvernement.
    Sans doute peu de Français savent-ils que les lois qui ont permis de condamner les réfugiés politiques italiens (la loi no 191 du 21 mai 1978, dite «loi Moro», et la loi no 15 du 6 février 1980) ne sont pas, au sens propre, des lois, mais de simples ratifications de décrets d
urgence émis par lexécutif (respectivement le 28 mars 1978 et le 15 décembre 1979). Dans les trente dernières années, en particulier en période de crise politique, lactivité du Parlement italien na pas consisté à légiférer, mais à ratifier les mesures durgence de lexécutif, en contradiction évidente avec le principe de la séparation des pouvoirs.
    Plus généralement, l
adoption des paradigmes de la sécurité et de lurgence comme instruments de gouvernement est en train de transformer partout en profondeur le sens des institutions démocratiques. Ne voyons-nous pas aujourd'hui le gouvernement dun État, jadis berceau de la démocratie, imposer au nom de lurgence à ses concitoyens et au monde entier un état dexception permanent, où les plus inhumaines violations de la Constitution et des principes du droit deviennent la règle ?
    Dans ces conditions, il est essentiel que la fiction selon laquelle les citoyens de l
Union européenne ne peuvent être des réfugiés politiques soit reconnue comme telle. Quadviendra-t-il le jour prochain où seront admis dans lUnion des États dont lhistoire récente est celle de génocides et de la répression violente de populations entières ? Dira-t-on alors, en gommant lhistoire, que de ces pays-là non plus ne sont jamais partis des exilés politiques ?
    La France, avec la doctrine Mitterrand, a donné la preuve qu
elle voulait une Europe des libertés et pas seulement des polices. Il est essentiel quelle nabandonne pas cette politique aujourdhui.

Giorgio AGAMBEN
Le Monde, 4 octobre 2002
Traduit de l’italien par Joël Gayraud
Mercredi 21 février 2007

«[…] Si au terme de deux décennies d’enfermement, j’ai recouru à l’évasion, c’est parce qu’on m’a refusé le bénéfice de cette Loi dont aujourd’hui vous vous prévalez pour me condamner. Disposais-je simplement d’un autre choix ? Pour cette raison, n’en déplaise à ceux qui me maintiennent enfermé, je considère, en tant qu’enchaîné, avoir recouru à un droit légitime, et en ce sens, je me revendique du lignage des Spartacus, Louise Michel, Mikhaïl Bakounine […] et de tous les révolutionnaires qui ont tenté ou réussi à s’évader. Vive la liberté !»
Extrait d’un texte de Régis SCHLEICHER,
lu au cours d’un procès pour tentative d’évasion le 2 décembre 2005.

En décembre 2004 et en janvier 2006, la CNT-Jura publiait deux communiqués dans lesquels notre syndicat réclamait la libération des prisonnierEs révolutionnaires d’Action Directe et s’engageait à lutter contre la justice bourgeoise qui a condamné à mort ces militantEs dans ses geôles mortifères.
    CondamnéEs à mort, car la prison à vie est une condamnation à mort, tant il est vrai qu’il n’est pas de vie sans liberté.

Depuis ce communiqué, Joëlle Aubron nous a quittés. Pas son souvenir. Ni son «engagement pour une libération sociale, politique, culturelle du mode de production capitaliste […] pour changer de société et rendre l’avenir à l’humanité».

Dans le même temps, Nathalie Ménigon, Georges Cipriani, Jean-Marc Rouillan et Régis Schleicher étaient maintenuEs incarcéréEs. Après plus de 20 ans de privation de liberté.
    Pire, après avoir pourtant réuni les conditions fixées dans la loi par leurs bourreaux eux-mêmes pour s’ouvrir le droit à la liberté, à la vie ou plus modestement à la santé — la vraie —, leurs demandes de libération conditionnelle ont toutes été refusées.
    Les voilà encore et toujours privéEs des droits élémentaires que les monstres d’inhumanité qui les ont embastilléEs depuis trop longtemps refusent, par-dessus leur rhétorique d’égalité de tous devant la justice, d’accorder à ces quatre combattantEs de la liberté. CombattantEs de l’égalité sociale et de la justice — la vraie. Pas celle qui n’a pour fonction que de maintenir les injustices.
    En rédigeant des lois pour touTEs et en ne les appliquant que lorsque cela les arrange, en refusant de les appliquer aux militantEs d’AD, les bourreaux justifient une fois de plus les motivations révolutionnaires du combat d’AD et de toutes celles et de tous ceux qui souhaitent changer le monde et priver la bourgeoisie de son pouvoir de briser nos vies.

Au travers des peines infligées à ces femmes et à ces hommes, Nathalie, Georges, Jean-Marc et Régis, et après avoir atteint Joëlle, l’État vise le symbole et l’exemplarité. L’exemplarité de la stricte aliénation, de la plus brutale répression, de la vie soumise et morbide comme seul horizon indépassable.
    «Ne tentez pas de vivre un monde meilleur ! Comme vos camarades qui s’y sont essayéEs, vous périrez touTEs au jugement dernier car tout se paye ici bas…» semblent répéter ces magistrats serviles dont la pensée ne vole pas plus haut que le seuil de leur classe, chaque fois qu’il s’agit d’envoyer unE révolutionnaire bouffer les pissenlits par la racine.

La classe au pouvoir se nourrit du sang et de la sueur de celles et ceux qu’elle exploite. Pour elle, la conscience révolutionnaire représente le danger d’une infection contagieuse.
    L’État, qui partout et toujours maintient l’ordre établi, se doit de briser les révolutionnaires. Et quand il en tient qui refusent d’abolir leur conscience émancipatrice, il les juge, les presse, les torture, les achève, tentant coûte que coûte de les réduire au silence, de les anéantir afin de faire taire à travers eux tout espoir révolutionnaire.
    Mais c’est en vain…

Même si nous n’avons pas choisi ce mode d’action de la lutte armée, nous pensons toujours que les motivations des militantEs incarcéréEs d’Action Directe sont légitimes. En nous acharnant à exiger leur libération, nous continuons leur combat. Car ce combat est celui de touTEs les exploitéEs qui veulent en finir avec le monde de la misère et des prisons, par la révolution sociale.

La CNT-Jura appelle à se joindre au rassemblement qui aura lieu LE 24 FÉVRIER PROCHAIN devant la geôle où Georges Cipriani est enfermé, À ENSISHEIM (Haut-Rhin) afin d’exiger, avec encore plus de détermination que l’an passé, la LIBÉRATION DES PRISONNIEReS D’ACTION DIRECTE.

Dimanche 8 octobre 2006

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