Mardi 17 juin 2008
Il entre dans la caserne et insulte les gendarmes

L’alcool semble avoir donné des ailes au jeune homme de 19 ans, originaire de Mazeyrat-d’Allier, qui avait bien arrosé sa soirée de samedi à la fête de Lavoûte-Chilhac.

À tel point que le jeune homme, vers une heure du matin, n’a pas hésité à pénétrer dans l’enceinte de la brigade de gendarmerie de Lavoûte et à frapper à la porte de l’appartement d’un gendarme pour… l’insulter copieusement. L’histoire ne dit pas si le fêtard espérait se tirer à bon compte de cette escapade nocturne.

En tout cas il a assez vite été maîtrisé et placé en cellule de dégrisement puis en garde à vue. Relâché après son audition, il comparaîtra devant le tribunal pour justifier son euphorie nocturne. Il est poursuivi pour intrusion dans une enceinte militaire, outrages et rébellion.
Le Progrès (édition de la Loire), 17 juin 2008.


Sans casque sur son scooter : un an de prison

Il ne faisait que «le tour du pâté de maison», à bord du scooter d’un copain. Mais il ne portait pas de casque. C
était jeudi dernier à Bellignat, jusque là rien de trop méchant.

Les choses se sont compliquées lorsqu
il a voulu se faire passer pour son frère, avant de commencer à abreuver dinsultes les policiers qui envisageaient de le contrôler, jusquà la rébellion caractérisée.

Mounir El Masbahi, 24 ans, a été condamné hier, par le tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse à six mois de prison ferme.

Eu égard à son passé judiciaire digne du «guide du Routard des infractions», ainsi que l
a décrit Me Guinet, au nom des parties civiles, il devra purger six mois de plus, correspondant à la révocation dun précédent sursis.
Le Progrès (édition de l’Ain), 17 juin 2008.
Lundi 16 juin 2008

L’information avait à peine circulé sur Internet, et c’est seulement deux semaines après les exactions commises au cra de Vincennes, près de Paris, qu’on apprit par la presse que des tirs au fusil Taser avaient été effectués dans la nuit du 11 février 2008 contre des étrangers en instance d’expulsion. Certes, un si petit délai n’est pas commensurable aux années qu’il fallut parfois, sous diverses dictatures, pour que simplement l’existence de lieux d’enfermement hors de tout contrôle juridique fût révélée à l’extérieur, avec toutes les exactions que l’on pouvait alors imaginer. On n’en est pas là, mais ces quinze jours de silence sont révélateurs de ce que pourrait un jour autoriser notre indifférence, si les victimes d’une violence autorisée ne se manifestaient pas.

Le cra de Vincennes a été le site d’une résistance ardue, courageuse et intelligente de la part des personnes enfermées là sous la garde de la police. Quoique la répression l’ait fait payer cher à certains, ces «retenus» — détenus en fait, derrière barreaux et verrous — ont tenté de faire jour après jour le plus possible de publicité à l’extérieur sur le sort qui leur est réservé, tout en créant assez de désordres à l’intérieur pour que leur révolte cesse de passer inaperçue. Or le secret de l’efficacité de ces locaux qui, selon l’expression consacrée, «ne relèvent pas de l’administration pénitentiaire», est précisément que les gens sont censés s’y tenir tranquilles, dans l’espoir vain que la sentence de renvoi ne sera pas exécutée, sinon la police est là pour les faire taire. C’est presque la seule loi qui a cours dans les cra : celle du silence.

Mais, débordées par une révolte dont la détermination les a surprises (et qui faisait jonction avec celle des retenus du cra du Mesnil-Amelot, près de Roissy), les forces de police ont perdu leur sang-froid, ce qui s’est traduit par une surenchère d’injures racistes et d’exactions physiques, et comme toujours l’ouverture de la chasse aux présumés leaders. Un pas en avant a été fait dans la nuit du 11 février 2008 avec une provocation clairement destinée à servir de prétexte à une action punitive : un policier éteint le poste collectif de tv, et tout le monde s’indigne. Surgissent ensuite des crs, qui se livrent sans retenue à des violences. C’est alors qu’un policier s’amuse à «calmer» la révolte en utilisant son Taser. Un policier ou plusieurs ? Toujours est-il que trois étrangers seront transférés à l’hôpital.

De l’usage du Taser comme moyen de rétablir la paix publique, si l’on peut dire. Voyons de quoi il s’agit et quels enseignements politiques inquiétants peuvent être tirés de cette initiative, peut-être individuelle, peut-être concertée mais en tout cas — parions-le sans risque — que jamais la justice n’aura à sanctionner.

Du point de vue des fabricants et des utilisateurs, l’argument en faveur des Taser est que ce sont des armes destinées à neutraliser à distance les personnes dangereuses hors de tout contact physique, sans les tuer ni risquer sa propre vie. Il faut d’abord qu’il y ait danger, peut-on en inférer. Ensuite, l’innocuité du Taser est contestée, et des sources concordantes imputent à ces instruments la cause de nombreux décès ou lésions graves et invalidantes. L’évacuation vers l’hôpital de trois personnes, dont au moins une victime de cet engin meurtrier, dans le contexte de mépris général de la santé des personnes qui règne en cra, suffit à démontrer que les autorités ont voulu éviter une issue fatale. Les usagers de cette arme n’ignorent pas qu’elle est dangereuse, voire mortelle, même s’ils ont reçu consigne de le nier. Mais pour savoir à quoi s’en tenir, il leur faut pouvoir s’en servir.

Allons plus loin. Le Taser a été cette nuit-là introduit dans des lieux où la justice n’exerce qu’exceptionnellement son droit de regard. Il était censé aider à mater une rébellion de personnes privées des droits les plus élémentaires, soumises à un régime d’enfermement et harcelées par les policiers. On s’en est servi dans des circonstances carcérales où la sécurité de ces agents ne pouvait pas être en danger, tant le rapport de forces est inégal. Alors pourquoi ? Faut-il supposer que les autorités de la République contrôlent si peu leurs services de répression qu’elles permettent au Taser de traîner n’importe où à la ceinture du policier ? Pourquoi pas demain dans les transports en commun ? Pourquoi pas en faire un moyen de remettre les «quartiers» au pas (et d’ailleurs, le Taser anti-jeunes y est déjà à l’essai, dit-on) ?

Continuons. On a su bien plus tard que cinq «fonctionnaires», parmi lesquels le ou les auteurs des tirs, ont été gardés à vue «pour faire toute la lumière sur ces incidents», puis (comme il se doit) relâchés. Il s’agissait de membres de la Brigade anti-criminalité (bac), appelés (à la rescousse ? par anticipation ? quand ? par qui ?) cette nuit-là. Une révolte dans un centre de rétention s’assimilerait donc à un crime ? Aucun journal, à notre connaissance, n’a commenté l’inquiétant événement qu’est l’irruption de la bac avec ses Taser dans un centre de rétention.

Rappelons enfin que dans les cra nul ne peut pénétrer, hormis les parlementaires — qui ne s’y bousculent pas — et les salariés de la Cimade, qui font ce qu’ils peuvent et bien sûr ne risquent pas d’être témoins des violences commises quand ils ont le dos tourné. (Et souvenons-nous que les cra ont fait suite à la découverte, à Marseille en 1975, de la prison clandestine d’Arenc, contrôlée entièrement par la police, où étaient séquestrés des travailleurs immigrés en instance d’expulsion. Depuis 1964, la police y régnait en maître à l’abri des regards, sur la seule base d’un règlement de police de 1938 autorisant l’internement des étrangers sans-papiers. Après cette révélation, il fallut officialiser les cra, ce qui fut fait en 1981.)

Nous voici rendus à deux hypothèses hélas bien plausibles. D’abord, dans certains lieux tenus secrets, il peut se passer les pires horreurs, pourvu que cela ne transpire pas au dehors. Dans les cra, la violence disproportionnée de la répression que subissent actuellement les étrangers en colère est visiblement une manière de leur dire : «Que cela ne sorte pas d’ici, ou vous allez le payer cher.» Dans cette optique, puisque les cra sont justement destinés à garder sous la main des personnes qu’on ne parvient pas à expulser, à tout instant le meurtre est à l’horizon comme moyen ultime de rétablir le silence de plomb qui doit régner sur ces centres. Ensuite, il est permis de supposer que les fusils Taser, justement parce que controversés, sont testés dans d’obscurs cra, à l’abri des regards de la société civile, sur des populations que presque tout le monde méprise ou ignore, par des fonctionnaires qui croient bénéficier d’un privilège d’invisibilité. Une fois de plus, la présence subite, dans ces lieux de non-droit, d’une brigade d’élite supposée vouée à la lutte contre le crime, voilà de quoi inquiéter.

On nous objectera que l’intention n’est pas prouvée et que l’erreur sera blâmée. Nous objecterons à notre tour, avec hélas la certitude de n’être pas démenti par les faits, que le crime de jouer avec un engin de mort contre des détenus sans défense restera, comme toujours, impuni.

Alain Morice
Vacarme no 44, été 2008.
Samedi 14 juin 2008
On se souvient encore de l’affaire des écoutes des militants altermondialistes pendant la présidence belge de lUnion européenne en 2001. Trois militants participant à lorganisation des manifestations «S22 vers D14» et un journaliste avaient été mis sur écoute et leurs activités avaient été surveillées. Pour ces surveillances, les forces de police avaient utilisé les nouvelles lois «anti-terroristes». Deux ans après les faits, la justice a reconnu le caractère abusif de cette opération policière.

Début 2006, le procès de militants du DHKPC, également accusés de terrorisme, se soldait par de lourdes condamnations à des peines de prison. Parmi les condamnés, certains n’avaient commis aucun acte illégal, ils étaient
condamnés en raison de leur appartenance à un groupe communiste révolutionnaire pour lequel ils avaient effectué un travail d’information sur la situation politique en Turquie. Ce verdict avait été confirmé en appel. Alors que les prisonniers étaient détenus dans des conditions inhumaines, le comité de surveillance des services de renseignement dévoilait en janvier 2008 que la ministre Onkelinx et des membres des «services de sécurité» avaient en toute conscience violé la législation belge. En février 2008, la Cour d’appel d’Anvers a finalement cassé les jugements précédents. Aujourd’hui l’arrêt de la Cour d’Anvers est discuté par la Cour de cassation, qui devrait rendre son avis dans les semaines qui viennent (le ministère public a plaidé, la défense le fera le 24 juin).

Depuis ces deux affaires, les lois terroristes de l’État belge ont servi au gouvernement pour perturber les fêtes de nouvel an à Bruxelles en raison d’une supposée menace d’attentat, à propos de laquelle aucun élément probant n’a été avancé.

Ces derniers jours, ces lois terroristes servent à nouveau :

Ce jeudi 5 juin au matin, une vaste opération policière a lieu en Belgique et en France. De nombreuses perquisitions sont menées et plusieurs militants du
Secours Rouge/APAPC sont arrêtés, dont un ex-membre des CCC, Bertrand Sassoye, mais aussi Constant, transporteur routier, Abdallah, réfugié (politique) libanais, et Wahoub… journaliste à la RTBF ! Dans ce qui pourrait passer pour un délire paranoïaque, les autorités belges vont même arrêter Virginie, ex-compagne de Bertrand, dont l’activité terroriste consiste en… la réalisation d’affiches (elle est graphiste) ; plus chanceuse que les autres elle évite néanmoins le mandat d’arrêt. Parallèlement deux autres personnes sont arrêtées, Pierre Carette, lui aussi ex-membre des CCC, membre de Solidarité-Liberté ainsi que Jean-François, sympathisant du Secours Rouge. On leur reproche de n’avoir pas respecté les termes de leurs conditionnelles, en ayant fréquenté régulièrement Bertrand après leur sortie de prison. Quant aux camarades du Secours Rouge, il leur serait officiellement reproché des liens avec une organisation communiste italienne, le PCpm… ce qui n’est un secret pour personne puisque le Secours Rouge soutient ces prisonniers politiques depuis leur arrestation en février 2007, comme toutes les autres sections du Secours Rouge, et que ce soutien relève de la simple liberté d’expression, une nouvelle fois remise en cause dans cette lamentable affaire ! ! !

Le
mutisme du parquet fédéral sur les raisons précises de ces arrestations empêche de développer une opinion claire et réfléchie sur cette histoire. Néanmoins, on peut déjà remarquer que quatre personnes sont soupçonnées dans cette affaire et qu’une cinquième, Pierre Carette ancien membre des CCC, a également été arrêté pour un motif assez «banal» : il est soupçonné de n’avoir pas respecté les conditions de sa libération. Pourtant Pierre Carette a été arrêté en même temps que les autres et par les mêmes unités anti-terroristes, ce qui amène certains médias à publier en une des articles sur le «retour» des CCC et autres titres visant à développer un climat de peur. Or, actuellement, le peu d’informations du parquet fédéral et la présomption d’innocence ne permettent aucunement de faire un rapprochement entre «les CCC» et les soupçons à l’égard des personnes arrêtées. Ces remarques, et d’autres sur le traitement juridique et médiatique de cette affaire, sont développés (notamment) dans ces deux textes : «CCC : quel traitement journalistique ?» et «CCC : flou judiciaire et emballement médiatique».

Indymédia Liège, 8 juin 2008.
Mercredi 11 juin 2008
Contribution à la défense de La Rumeur

Lors du procès le président n’a cessé de répéter que l’affaire s’arrête en 2002, comme s’il n’y avait pas une continuité dans la violence, parfois meurtrière de la police. Et pourtant elle continue. Ce mois-ci c’était le tour d’Abdelakim Ajimi, mort étranglé à Grasse et de Joseph Guerdner, tué menotté de 7 balles dans le dos dans le Var. Leurs morts viennent s’ajouter à une liste qui est loin d’être complète. Et cette liste ne contient que les morts qui ont été portées à notre connaissance et qui sont parues depuis 2002 dans les bulletins de Résistons ensemble. Car qui connaît réellement le nombre et l’identité de toutes les victimes des «bavures» policières et pénitentiaires ? La justice n’admet que très exceptionnellement la responsabilité directe ou indirecte des policiers, des gendarmes ou des matons dans les balles perdues ou tirées sans raison, dans des accidents cardiaques, cérébraux, des noyades, des suicides, des accidents de motos non éclairés, des morts dans les commissariats, dans la rue ou dans les prisons.

Xavier Dem, tué par balle à Dammarie-les-Lys (77) [mai 2002]
Mohamed Berrichi, mort en scooter lors d’une poursuite à Dammarie-les-Lys (77) [mai 2002]
Georges Mondésir, mort plaqué au sol à Châtenay-Malabry [septembre 2002]
Ricardo Barrientos, étouffé à Roissy dans un avion lors d’une expulsion [décembre 2002]
Getu Hagos, Éthiopien, mort lors d’une expulsion dans un avion [janvier 2003]
Manikkavasakar Kanavathipphillai, mort lors d’une garde à vue Saint-Ayber [février 2003]
Mourad Belmokhtar, 17 ans, une balle dans la nuque à Nîmes [mars 2003]
Aurélien Joux, 24 ans, meurt tué par balle à Feurs (Gers) [mars 2003]
Léon, 50 ans, meurt pendant qu’il est «maitrisé» sur le trottoir [août 2003]
Sofian, 18 ans, meurt dans la prison de Pontet (Vaucluse) [décembre 2003]
Abdelkarim, meurt dans un commissariat de Marignan [février 2004]
Un jeune de 20 ans, meurt dans la maison d’arrêt d’Elsau [mars 2004]
Hassan, mort d’une balle dans la tête à Strasbourg [mars 2004]
Mickaël, grapheur de 19 ans, noyé dans la Marne (94) lors d’une poursuite [avril 2004]
Ibrahim Diakite, 7 ans, meurt d’une balle à Paris [juin 2004]
Abdelhafid Rouag, mort après un passage dans le commissariat de Paris 17e [octobre 2004]
Abou Bakari Tandia, meurt des suites de sa garde à vue au commissariat de Courbevoie [janvier 2005]
Un jeune de 17 ans, tué en scooter lors d’une poursuite à Aubervilliers (93) [avril 2005]
Samir Abbache, 26 ans, meurt à la prison de Mulhouse [octobre 2005]
Zied et Bouna, morts électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois [octobre 2005]
Éric Blaise, meurt dans des conditions plus que suspects au mitard de Fleury-Mérogis [novembre 2005]
Éric Mourier, 28 ans, mort au mitard de la prison Saint-Joseph [janvier 2006]
Nicolas Billotet, 23 ans, tué par balle à Lyon [mars 2003]
Nourredine, poursuivi par la police, sa moto aura percuté un mur à Montpellier [mai 2006]
Fethi Traoré, 31 ans, noyé dans la Marne (94) lors d’une poursuite [juin 2006]
Vilhelm Covaci, 20 ans, noyé dans le canal de Saint-Denis (93) lors d’une poursuite [juin 2006]
Deux réfugiés, un Afghan et un Érythréen poursuivis, écrasés sur une autoroute à Calais [juillet 2006]
Jonathan, 24 ans, grapheur, meurt en tombant d’un toit voulant échapper à la police à Montpellier [janvier 2007]
Deux jeunes de 15 et 17 ans, meurent lors d’une poursuite à Saint-Fons, près Lyon [février 2007]
Un homme de 58 ans, mort dans la cellule de dégrisement du commissariat à Bordeaux [juin 2007]
Lamine Dieng, 25 ans, trouvé mort entre les mains de la police, Paris 20e [juin 2007]
Nelson, 14 ans, fauché par une voiture de police sur un passage clouté à Marseille [juin 2007]
Elmi Mohammed, 23 ans, poursuivi par la police, se noie dans la Saône [juin 2007]
Ait Brahim Moulay Mohamed, 27 ans, a été retrouvé pendu dans les douches du centre de rétention administrative, au commissariat à Bordeaux [juillet 2007]
Un homme de 37 ans, meurt lors de sa garde à vue à Rouen [juillet 2007]

Un Algérien de 45 ans, tué de six coups de feu à la gare du Nord, Paris [août 2007]

Un homme de 48 ans, mort dans la cellule de dégrisement au commissariat de Dieppe [septembre 2007]
Chulan Liu, sans papiers de 51 ans, saute par la fenêtre à l’arrivée de la police [septembre 2007]
Larami et Mushin, meurent à Villiers-le-Bel suite à un choc avec une voiture de la BAC [novembre 2007]
Lucilia, 28 ans, décède à la prison de Fresnes suite à un refus de soins [janvier 2008]
Reda Semmoudi, sans-papiers tombé du 9e étage lors d’une perquisition [janvier 2008]
Baba, Malien de 29 ans, se noie dans la Marne (94), poursuivi par la police [avril 2008].

Résistons ensemble no 65, juin 2008,
Contre les violences policières et sécuritaires.


Hamé devant ses juges, le 3 juin 2008
Bavures policières : le témoignage de Maurice Rajsfus


Condamnation de NTM en 1995

Dimanche 8 juin 2008
Alors que partout en France gronde la colère (fonctionnaires, marins-pêcheurs, routiers, paysans, lycéens…), comme à son habitude, le pouvoir recourt à la police pour régler les problèmes sociaux et criminaliser les contestataires. Les lycéen.ne.s qui ont entamé, depuis plus de deux mois, un véritable bras de fer avec le gouvernement ont fait les frais de cette politique répressive. À Grenoble, au moindre pas hors des sentiers battus de la traditionnelle promenade derrière une banderole, la police n’hésite pas à transformer le centre ville en véritable champ de bataille.

Ce mois de mai a été particulièrement répressif : arrosage de gaz lacrymogène, concerts de flash ball, arrestations ciblées et «musclées». Des personnes, souvent mineures, ont été touchées par des tirs de flash ball (y compris dans les parties vitales), d’autres ont été frappées et menacées par les flics de la BAC (avec leurs armes de service), et une lycéenne a été sérieusement blessée à la jambe par un éclat de «grenade de désencerclement». Comme dans les quartiers populaires, les flics ont donc pris l’habitude d’utiliser, dans les manifs, tout leur arsenal d’armes dites à «létalité réduite»… L’expression ne fera sourire que celles et ceux qui n’ont pas été victimes de ces gadgets barbares.

À Grenoble, on recense déjà trois blessées graves en moins de deux ans par des tirs de grenade de désencerclement (grenade à fort effet de souffle qui projette des bouts de caoutchouc). Trois jeunes filles ont ainsi été mutilées à vie par ces grenades dont deux au visage, sans que quiconque ne s’en alarme (
un rappel des faits, mai 2007).

Et il n’est pas besoin de le rappeler, les «forces de l’ordre» sont les premières à transgresser les lois : conçues pour un usage strictement défensif, ces grenades ont été systématiquement utilisées de manière offensive en manif… et cela depuis le CPE. Tout comme le
Taser, ces grenades ont déjà démontré toute leur dangerosité.

Il est donc aussi urgent de dénoncer le surarmement policier et d’interdire les armes «soft» que de condamner les bavures mortelles de plus en plus fréquentes (
Draguignan, Grasse, Paris).

La violence c’est la police ! Désarmons-la !

Pour apporter un soutien aux victimes de la répression,
contacter l’Antirep : 06 25 98 70 14.

Indymédia Grenoble, 7 juin 2008.



Désarmons Riri, Fifi et Loulou !

[
Lire l’article non censuré]

C’est le mois de mai en France. Pendant qu’on enterre définitivement sous une dalle de commémoration de supermarché la grande révolte de 68, c’est la fête de la répression. À Grasse, Abdelakim meurt à la suite d’une interpellation musclée [Le soir du 9 mai 2008, Abdelakim Ajiimi, 22 ans, décède lors de son transfert au commissariat de Grasse. L’autopsie a révélé «de possibles signes asphyxiques» dus à la prise d’étranglement pratiquée par les policiers lors de son arrestation.]. À Draguignan, un gendarme vide son chargeur sur un homme menotté [Vendredi 23 mai 2008, à Draguignan, un gitan de 27 ans en garde à vue, menotté, tente de s’enfuir et reçoit 3 balles dans le dos]. À Paris, après un repas trop arrosé, deux flics qui ne sont pas en service tirent sur des jeunes, en blessant un grièvement [Dans la nuit du 28 au 29 mai 2008, à Paris, lors d’une altercation avec des jeunes à la sortie d’un bar, les deux flics de la police ferroviaire bien éméchés ont utilisé leurs armes de service]. On braque les projecteurs sur ces «bavures» rapprochées et on s’interroge timidement sur la violence policière. On pointe du doigt certaines techniques d’interpellation pour lesquelles la police française a été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’Homme. On glose sur le règlement militaire qui autorise un gendarme à faire feu sur un individu en fuite. On trouve des justifications au port d’arme permanent pour des connards alcoolisés qui sont «policiers 24 heures sur 24», comme le rappelle le responsable du syndicat de flics Alliance.

Et pendant que l’appareil judiciaire examine les raisons qui serviront à blanchir au mieux les chiens fous de l’appareil militaro-policier, se planquent dans les casernes et les commissariats les brutes qui commettront les futures bavures. Mais est-il encore approprié de parler de «bavure» ? Comme si l’on avait chaque fois affaire à un raté fâcheux, une malheureuse exception à la règle. À la fréquence à laquelle s’enchaînent les bavures, on est en droit de se demander si le crime n’est pas, pour le bras armé de l’État, la norme. On présente la bavure comme un fait exceptionnel, or c’est plutôt le fait-divers qui fait diversion. Dans l’ombre de la bavure se cache la réalité du quotidien des violences policières.

Des armes à «létalité réduite»

La violence policière ce n’est pas seulement les balles qui tuent, c’est le quotidien des contrôles au faciès et des humiliations, c’est l’abomination des rafles de sans-papiers, c’est les coups qui s’abattent dans les véhicules de police et les commissariats, c’est le mépris du peuple et le fichage des insoumis. La violence policière c’est également toutes ces armes dites à «létalité réduite». Tout comme le ridicule du jargon policier, ces armes ne tuent pas… complètement. Tonfas, flash ball et nouveau «lanceur 40», lance-grenades (Cougard), grenades de désencerclement, pistolet à impulsion électrique (Taser), nouvelles balles en caoutchouc dur («gomme-cogne»), fusils à pompe, etc., font partie d’un véritable arsenal d’armes dont l’usage se banalise dangereusement. La dangerosité, justement, il n’en est question que pour la minimiser. On oublie qu’une arme comme le flash ball peut tuer à bout portant. On vante les vertus du Taser dont Alliot-Marie veut équiper les 17.000 flics municipaux [
La ministre de l’Intérieur vient de signer un décret qui autorise les 17.000 policiers municipaux de France à utiliser le Taser X-26 dès l’été 2008], en omettant de préciser que l'ONU a jugé que le Taser était une «arme de torture» et que plus de 200 personnes sont mortes aux États-Unis après s’être faites «taserisées»… 50.000 volts, ça tétanise et parfois ça tue !

Des grenades qui mutilent : une spécialité grenobloise ?

Depuis qu’ils sont dans la rue, les lycéens de Grenoble sont confrontés de près à la répression et peuvent observer le vrai visage de la police. Arrosage systématique de gaz lacrymogène, pluie de flash ball (dans les parties vitales), coups, menaces et extorsions d’aveu de la part des flics de la BAC, humiliations en garde-à-vue. Comme les quartiers populaires, les manifestations de rue sont désormais le théâtre privilégié de l’emploi des gadgets barbares de la flicaille. Alors qu’à Grenoble, en moins de deux ans, on dénombre déjà trois blessées graves (dont deux au visage) à cause d’éclats de grenade de désencerclement (grenades à fort effet de souffle qui propulsent violemment des morceaux de caoutchouc), des flics osent dire que ces armes ne sont pas dangereuses. Interrogé par France Bleu Isère après qu’une jeune femme ait perdu un œil et le sens de l’odorat un soir de manifestation anti-Sarkozy (16 mai 2007), un policier affirme que ces grenades ne sont pas «faites pour blesser» [
France Bleu Isère, 25 mai 2007, journal de 8 heures (Anne Chovet)]. Tout comme un an auparavant (1er juin 2006), la grenade balancée à l’aveugle dans la foule et qui a transpercé, en éclatant, la joue d’une camarade lors d’une manifestation contre Minatec, n’était pas «faite pour blesser» [Le 1er juin 2006, lors de la manifestation contre l’inauguration de Minatec, la police réprime sauvagement les manifestants. Lors d’une charge, place Saint-Bruno, une grenade de désencerclement est tirée en l’air en direction des manifestants. Clémentine reçoit un éclat en plein visage qui lui transperce la joue.]

Ces dénégations sont insultantes. Les victimes apprécieront. Un poil moins malhonnête, Jean-Claude Borel-Garin, le patron de la police en Isère et ancien numéro 2 du RAID, déclare, dans une interview révérencieuse accordée par le Daubé, torchon local, que les grenades de désencerclement sont «étudiées pour ne pas tuer» mais que «les tirs de flash ball, de grenade de lacrymogène ou de désencerclement peuvent évidemment occasionner des blessures» [
Le Daubé, 20 mai 2008]. Devenu un expert en communication policière, Borel-Garin, précise que ces armes sont utilisées pour «éviter d’en arriver à l’affrontement physique et à l’utilisation du bâton de défense (tonfas) qui peut blesser beaucoup plus sérieusement». Des blessures plus graves que celles subies par les trois jeunes femmes… on se demande à quel niveau de boucherie Borel-Garin fait référence. Et les journalistes du Daubé, copains comme cochon avec les porcs, ne daignent pas dire un seul mot sur la blessure d’une lycéenne, sérieusement touchée à la jambe, le 15 mai dernier, encore une fois par un tir de grenade. Rien non plus sur l’emploi offensif de cette grenade sensée être à usage strictement défensif. Ni les négligences professionnelles des journalistes, ni l’arrogance de la police ne resteront sans effet. Nous leur ferons bouffer les caoutchoucs qui ont entraîné tant de mutilations !

On n’a pas besoin d’armes, ni de police !

On ne s’étonne plus que la réponse apportée à la contestation de l’ordre établi et aux problèmes sociaux soit avant tout policière. Après chaque émeute comme après chaque crise sociale majeure, les rapports tombent. La sécurité publique et les CRS déplorent le manque de moyens, la prétendue inefficacité de leur armement et réclament toujours plus d’armes, toujours plus de moyens de contrôle. Systématiquement, l’État tient compte de leurs doléances et accepte d’armer un peu plus les porcs qui défendent la société contre les pauvres et les idéalistes qui n’aspirent qu’à la changer… à la racine. Létales ou non, toutes les armes de la police sont barbares. Et les armes à «létalité réduite» le sont peut-être davantage que leurs grandes sœurs, armes létales, qui ont le mérite de dire leur nom. Utilisée en soutien aux dispositifs de contrôle social (fichage ADN de la population, vidéosurveillance, hélico et drônes, etc.) pour maintenir un climat de terreur permanent dans nos rues et nos quartiers, ces armes servent à mater les précaires, les insoumis et les militants. Elles meurtrissent les corps et visent à couper le vent de la révolte et à briser nos rêves fous de changer le monde.

Mais nous ne désarmerons pas !
Désarmons Riri, Fifi et Loulou !
Flics hors de nos vies !

Indymédia Grenoble, 31 mai 2008.
Dimanche 8 juin 2008
Ivan, Bruno et Farid libérés !

Vendredi, Ivan et Bruno, incarcérés depuis le 19 janvier, ont été libérés et placés sous contrôle judiciaire. L’instruction continue mais cette affaire antiterroriste commence à se dégonfler. Une semaine plus tôt dans la même affaire, Farid, arrêté le 23 janvier à Vierzon en compagnie d’Isa, était libéré également sous contrôle judiciaire. Isa, par contre, est toujours détenue à la prison de Lille-Séquedin.

La semaine de solidarité prévue du 9 au 16 juin est évidemment plus que jamais maintenue, pour la liberté d’Isa et de tous les autres prisonniers.

Solidarité !




Nouvelles de l’affaire d’Ivan, Bruno, Damien et les deux de Vierzon


Une série d’auditions et une arrestation ont eu lieu ces dernières semaines dans le cadre de l’enquête sur ce que les juges, flics et journalistes appellent «la mouvance anarcho-autonome francilienne». Il semble important de décrire quelques-unes des tactiques dinterrogatoire employées par les flics pour obtenir ce quils ont envie dentendre. Ces auditions en appellent dautres, sans doute rapidement car juges et flics semblent être dans une phase active des investigations. Toutes ces auditions ont aussi permis de confirmer la manœuvre politique sous-jacente à cette instruction visant à qualifier de terroriste tout un ensemble de pratiques et de points de vue critiques. Rappelons que cinq personnes sont mises en examen dans cette affaire (Ivan, Bruno, Damien et les deux de Vierzon), quIvan, Bruno et la fille arrêtée à Vierzon sont incarcérés et que les deux autres sont sous contrôle judiciaire, le garçon arrêté à Vierzon venant dêtre libéré après quatre mois de préventive.

Pour l
instant les auditions nont concerné que les personnes mises en examen, leurs familles ainsi que des proches qui ont fait des demandes de parloir. Dans ce dernier cas, se rendre à laudition était une condition indispensable (mais parfois insuffisante) à lobtention du permis de visite. Rappelons que lon peut ne pas se rendre à un interrogatoire lorsquon est convoqué en tant que témoin (surtout lorsque la convocation est notifiée par un simple courrier ou par téléphone, comme ce fut le cas ici), que ça peut être un délit mais que ce nest pas systématique car cest compliqué pour eux de poursuivre tout un ensemble de témoins qui ne se présentent pas. Il y a un intérêt collectif évident à ne pas se rendre à ces auditions dont les résultats ne sont utilisés quà charge dans ces affaires.

Les auditions des proches et des membres des familles ont eu lieu à la brigade criminelle, Quai des Orfèvres à Paris. Pour l
instant seuls les mis en examens ont été auditionnés chez la juge antiterroriste en charge de cette affaire, Marie-Antoinette (ça sinvente pas !) H., qui est assistée dun autre juge, Edmond B. À la brigade criminelle cest le «groupe M.» qui soccupe de laffaire, du nom de leur chef, un flic qui se présente dabord sympa et respectueux de la procédure, puis qui joue souvent le rôle du méchant dans les interrogatoires tout en finissant ses gueulantes pour mettre la pression dune petite remarque en sinventant une proximité avec les interrogés (par exemple : «Moi aussi jai des enfants» aux parents, ou «Moi aussi je viens de tel endroit»). Bref du classique de flic.

L
idée de ce texte est donc aussi de décrire des techniques souvent employées dans les interrogatoires car mieux préparés, il est plus facile de les voir venir et de ne pas se faire avoir. Ça concerne aussi bien les mis en cause dans les affaires que leurs proches (familles, potes qui demandent des parloirs…). Avec les familles, au-delà den apprendre éventuellement sur les faits, les flics tentent de retracer un parcours de vie pour construire un profil à des fins judiciaires qui pourrait expliquer «comment il ou elle a pu en arriver là, cest-à-dire devenir terroriste». De là tout un ensemble de questions pour déceler des manifestations précoces de cette prédestination au terrorisme : «Comment était-il (ou elle) à lécole, au collège, au lycée ?», «Avait-il (ou elle) des amis ou était-il (ou elle) asocial ?», «Se battait-il (ou elle) souvent ?», «Quelle est son orientation sexuelle ?» De plus, de nombreuses questions semblent anodines mais peuvent souvent être utilisées à charge dans un sens ou dans lautre ; un «bon élève» te place rapidement dans la catégorie des idéologues manipulateurs, un «mauvais élève» dans celle des asociaux précoces et des rétifs à toute autorité, alors choisis ton camp camarade ! Ça peut sembler caricatural mais plusieurs indices laissent entendre de telles interprétations, surtout, comme cest le cas dans cette affaire, quand le dossier ne repose sur aucun fait (même si ces «parcours de vie» sont très fréquents dans les affaires criminelles de toutes sortes).

Les flics utilisent également une tactique consistant à endormir un peu l
interrogé au milieu de questions un peu bidons avant de rebondir subitement sur des trucs plus intéressant pour eux : «A-t-il (ou elle) fait des voyages ?», «Quels sports pratiquait-il (ou elle) ?» puis de demander «Mais avec qui faisait-il (ou elle) tout ça ? Vous venez de dire quil avait des amis, vous vous souvenez bien de certains noms ?» En ayant répondu aux précédentes questions, il est plus difficile (mais pas impossible évidemment) desquiver les suivantes. On peut citer également la tactique des «questions guidées» où tu comprends déjà très bien vers où le flic veut te mener dans la manière de poser la question : «Quest-ce que tu penses du squat de la rue X ou Y ?», le flic présuppose déjà que tu connais tel ou tel lieu et nimporte quel type de réponse viendra au moins confirmer cette hypothèse. Ils peuvent aussi répéter plusieurs fois la même question ou insister lourdement sur un point précis.

La base dans les interrogatoires, utilisée presque systématiquement, c
est la tactique du flic gentil et du flic méchant. Le premier est celui qui parle le plus, met en confiance, pose ses questions gentiment, est serviable et se montre compréhensif («Je comprends que ce soit dur pour vous», «Vous savez, de vous à moi, je naime pas interroger les familles» ou «Moi aussi je trouve que cette affaire prend des proportions délirantes»). Et puis il y a le flic méchant, celui quon navait pas trop remarqué depuis le début, qui ne parlait pas, qui nest pas tout le temps dans la pièce, qui fait des aller-retours, puis qui surgit à un moment clé (moment de doute, dhésitation avant une réponse) en se mettant très proche de linterrogé, en gueulant et en lui mettant un gros coup de pression : «Je crois que vous navez pas compris où vous êtes !», «Vous navez pas lair de vous rendre compte de la gravité des faits !», «Vous (ou votre enfant selon les cas) allez passer une bonne partie de votre (sa) vie au trou !» Dans cette affaire au Quai des Orfèvres cest souvent le même M. qui se charge de cette performance théâtrale. En sachant quelle se produit presque à chaque fois, cette technique dintimidation tombe vite à leau et M. devient un personnage comique plutôt ridicule à vociférer tout seul. Évidemment il ny a rien de systématique, parfois les flics sont tous sur le registre «gentils» ou tous «méchants», souvent aussi ils changent de registre au fil de linterrogatoire, encore plus si cest une garde-à-vue, au gré des réactions de linterrogé et de ce qui leur donne le plus de résultats.

Les autres tactiques sont également assez classiques. Plusieurs personnes peuvent être convoquées en même temps et auditionnées séparément et simultanément. Des flics font des allers-retours entre les deux pièces et traquent les contradictions entre les déclarations. Outre l
intimidation, les flics insistent sur la proximité notamment avec les parents en instaurant des rapports du type : «Vous savez, pour votre enfant ce nest pas trop tard, il (ou elle) peut sen sortir, mais il (ou elle) est mal entouré… Pour le sortir de là, parlez-moi de ses fréquentations.» Les flics essaient aussi le registre de la culpabilisation des mauvais parents «Vous ne savez pas où il (ou elle) habite ? Mais vous ne vous intéressez plus à lui (ou elle) !» Il leur arrive aussi de laisser lauditionné seul dans le bureau, ou avec des personnes qui semblent saffairer à autre chose, ceci dans le but de voir son comportement. Les interrogatoires sont aussi des tests de personnalité, le flic sur le côté qui na pas parlé de tout linterrogatoire ne vous a peut-être pas lâché du regard en guettant vos expressions ou les manifestations de votre visage. Dans un commissariat, dans le bureau dun juge ou dun flic, on est toujours en territoire ennemi, ne loublions pas.

Évidemment la meilleure des tactiques consiste à tout faire pour éviter ces moments et à ne rien déclarer mais on n
a pas toujours le choix… Le cas de la garde-à-vue est plus spécifique, dans limmense majorité des cas il vaut mieux ne rien déclarer en garde-à-vue, encore plus lorsquelle a lieu dans le cadre dune instruction en cours. Il existe tellement de cas où les gens se sont enfoncés ou en ont enfoncé dautres en croyant bien faire en déclarant des choses en garde-à-vue. Tout ce qui vient dêtre dit dans ce texte sapplique évidemment à la garde-à-vue et il faut rajouter quelques éléments plus spécifiques. Premièrement, tas pas accès au dossier en garde-à-vue, tu ny as accès quau moment où tu es déféré au parquet, cest-à-dire quand tes conduit au tribunal, que ce soit en vue dune comparution immédiate ou dune mise en examen. Cet élément est primordial, surtout si le motif de la garde-à-vue est sérieux et si elle se déroule dans le cadre dune affaire déjà instruite, comme cest le cas ici. Il vaut mieux garder déventuelles déclarations pour le juge dinstruction, à la fin de la garde-à-vue et après avoir vu le dossier avec ton avocat.

Pendant une garde-à-vue (48 heures maximum en régime normal, 144 heures en régime antiterroriste ou criminalité organisée avec dans ces deux derniers cas pas d
avocat avant 72 heures, avocat qui de toute façon na pas accès à ce moment au dossier), les flics rajoutent quelques registres outre tous ceux quon vient dévoquer. Ils utilisent souvent la tactique du «De toutes façons, on sait déjà tout», qui te pousse à confirmer certaines accusations minimales en te disant quils le savent déjà et quainsi tu crédibilises ta position vis-à-vis de la justice, un «Je vous ai tout dit» qui laisse limpression de sauver lessentiel en te disant «Ce que je leur ai dit, ils le savaient déjà». Il existe plein de cas où cest faux, où ils jouent de leur impression de toute-puissance pour te faire confirmer des choses quils ignorent. Ça vaut même pour des questions de base du type «Avez-vous eu déjà affaire à la police et à la justice ? Ça sert à rien de nous le cacher on le retrouvera !», ce qui est parfois faux car ils ne retrouvent pas toujours tout dans leurs fichiers, ou ils le retrouvent de manière erronée ou incomplète. Sil ne faut pas tomber dans le piège de la toute-puissance policière, il faut aussi se garder de linverse, cest-à-dire du «Ils sont à la masse, je vais les baratiner, je maîtrise parfaitement mon discours». En garde-à-vue tu ne sais jamais ce quils savent et ce quils ignorent et même s’ils sont souvent à la masse, ils sont quand même bien formés et rôdés aux interrogatoires et risquent bien plus de te piéger si tu te lances dans des déclarations de toutes façons hasardeuses et très risquées pour toi et pour les autres mis en cause.

Ils jouent sur la fatigue, la lassitude, l
angoisse des heures passées enfermés en cellule à attendre son sort. Six jours seuls dans un trou cest long, ça donne parfois la mauvaise idée de tenter des choses pour espérer en sortir. Les flics se servent évidemment de toutes ces heures, cest même le principe de la garde-à-vue. Ils insistent beaucoup sur le fait quil est dans ton intérêt de parler, que tu as lopportunité de te justifier : «Moi je veux bien te croire que tas rien à voir avec ça, mais il faut que tu ten expliques, sinon le juge il va te mettre au trou direct et là ten prends pour des années !», «Je ne te comprends pas, tu as loccasion de texpliquer, pourquoi tu saisis pas cette occasion ? Je crois que tas pas compris le fonctionnement de la justice, en déclarant rien tenfonces ton cas cest clair, vraiment je te comprends pas…» Une des techniques les plus perverses quils emploient consiste à organiser un chantage entre les gens si plusieurs personnes sont arrêtées en même temps, «Ah tu veux pas parler ? Et bien à cause de toi on vous garde tous, toi et tes potes, alors queux ont bien voulu coopérer, et bien à cause de toi vous allez tous en reprendre pour 24 heures de plus, je vais leur dire, ils vont être contents de toi !» Évidemment à ce moment là, tout seul en cellule, tu sais pas comment ça se passe pour les autres, tout ce que les flics disent est souvent faux mais malheureusement cette technique est dure à supporter quand on ny est pas préparé et les tentations de déclarer quelques trucs en espérant améliorer la situation de tout le monde sont fortes mais complètement illusoires. Dune manière générale, ils tentent souvent de te faire croire que vous avez des intérêts communs, que vous pouvez coopérer pour aller dans le même sens, en oubliant pas de rajouter fréquemment «En tout cas cest sûr et certain que si tu dis rien tu vas en taule pour des années avec ces chefs dinculpation !»

Les flics pratiquent souvent la falsification des preuves ou des déclarations, surtout si plusieurs personnes sont arrêtées en même temps, pour mettre la pression ou instiller le doute dans l
esprit des personnes arrêtées : «Ah toi tu parles pas ? Tu vas prendre cher, surtout que ton pote sest mis à table, tu veux voir ces déclarations ? En plus il parle de toi !» Il arrive aussi quils fassent croire quils ont un élément évident te confondant, «Tu vois cette cassette vidéo ? Et bien dessus il y a un enregistrement où je viens de te voir dans une situation bien compromettante, va falloir que tu texpliques !», alors que cétait complètement bidon et que la cassette ne contenait rien du tout. Il existe aussi quelques variantes propres à chaque situation, du type «Cette garde-à-vue et cette possibilité de texprimer cest loccasion pour toi de parler de tes convictions politiques, considère que cest une tribune !» ou «Toi et tes potes vous êtes ridicules, les grands caïds ils ne se comportent pas du tout comme vous, avec eux au moins on peut discuter, vous, vous me faites pitié, des vrais gamins avec vos cachotteries et votre refus de coopérer…»

Signalons que toutes ces situations viennent d
expériences réelles, très récentes pour la plupart. Il peut sembler plus quévident de rappeler toutes ces techniques de flics bien anciennes mais il est tout aussi évident de rappeler que la grande majorité des condamnations pénales est encore basée sur les déclarations, donc sur les interrogatoires, que ce soient les aveux, les contradictions, les témoignages, les balances…

L
autre point important concerne le raisonnement politique et judiciaire qui sous-tend toute cette histoire. Ainsi cinq personnes sont mises en examen pour «association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste» et «lentreprise terroriste en lespèce, cest la mouvance anarcho-autonome francilienne». Cette mouvance (terme très peu précis qui permet donc une interprétation très ouverte) se définit selon eux comme un regroupement informel dun noyau de 50 à 100 personnes entourées de quelques centaines de sympathisants en Île-de-France, qui se retrouve derrière le mot dordre «La haine de lÉtat bourgeois, de léconomie capitaliste et de ses appareils» et qui se manifeste principalement dans la lutte anti-carcérale et contre les centres de rétention. Les cinq mis en examen le sont donc sous le régime antiterroriste pour leur proximité supposée avec cette mouvance, donc avec ce mot dordre ou pour leur participation à des moments de lutte contre les prisons ou les centres de rétention. Ce raisonnement permet donc que toute déclaration, tout tract ou brochure critique de lÉtat, du capitalisme ou de lenfermement soit associé à cette mouvance et fait donc de son détenteur un terroriste potentiel.

Il faut bien distinguer l
objectif de cette manœuvre, elle ne va évidemment pas déboucher sur lenfermement des millions de personnes qui critiquent l’État, le capitalisme ou les centres de rétention mais elle offre aux autorités un cadre judiciaire extrêmement large qui lui laisse les mains complètement libres pour réprimer et enfermer toute une partie de la contestation qui les dérange. Cela influe déjà sur les cinq mis en examen, «On a trouvé chez vous des tracts et des brochures critiques de la prison, ceci prouve donc votre appartenance à la mouvance anarcho-autonome et ceci, en tant que mouvance déclarée terroriste, justifie votre mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste». Le procès dintention et dopinion joue à fond, ajoutons à ça les récentes déclarations (suivies dactes) des flics sur leur volonté de prendre lADN de tout ce qui ressemble de près ou de loin pour eux à un «gauchiste» et on voit bien les réels objectifs de cette construction dun nouvel ennemi de lintérieur : isoler une partie des révoltés et ficher toujours plus de monde.

Pour éviter les malentendus, précisons que ces manœuvres (incarcération, fichage ADN) ne sont pas nouvelles ni propres à un milieu particulier, il y a déjà 700.000 personnes au Fichier des empreintes génétiques, et par exemple les récentes révoltes dans les quartiers ont eu pour conséquences des descentes de centaines de flics dans des cités et des incarcérations «préventives» par dizaines. Nous assistons simplement à une extension et à une intensification de ces logiques, à la création de différentes catégories d
«ennemis de lintérieur» par l’État qui répond à laccroissement des tensions sociales sur tout le territoire.

On lâchera rien, tout continue.

Solidarité avec les prisonniers, avec les révoltés.

Vendredi 6 juin 2008

La ville en bleu. Les beaux jours arrivent, mais les flics sont toujours de sortie. Et ils ont la main lourde quand ils croisent des gens un peu trop rétifs à leur goût.

Mettre trop de temps à sortir sa carte d’identité, renâcler, étaler un peu sa mauvaise humeur… et les claques tombent. Si on se débat, alors ça sera le classique «outrage et rébellion».

Le 19 mai, 6 personnes ont droit à un contrôle musclé aux alentours de Maison-Neuve. Les flics en uniforme ou en civil se lâchent un peu : étranglements, coups de tonfa, fractures, blessures à l’œil… Parfois le simple fait d’assister à une de ces opérations de police suffit à déclencher les violences. Le 22 mai, un jeune trentenaire qui reste dans les parages d’un contrôle après s’être fait aboyé dessus par la BAC se fait punir : une nuit en cellule de dégrisement. Quelques jours avant, un autre imprudent s’était même risqué à filmer des flics en train de déshabiller un type place des Terreaux ; les policiers n’apprécient pas, ils le choppent, le tabassent et le collent en garde à vue. Il sera jugé pour rébellion en octobre.

Et puis il arrive que tout un commissariat soit de la fête. Ça tourne alors au tabassage familial. Les flics du premier nous avaient habitué à ce genre d’exploit (cf. Outrage no 1) ; ce mois-ci l’histoire se passe à Vaulx-en-Velin : le 12 mai, un jeune se fait serrer par des flics qui sont en fait à la recherche de son jumeau. Le grand frère, un peu inquiet pour la suite, part chopper des nouvelles au poste de police. Comme il entend son frangin hurler, il avertit qu’il ne partira pas tant qu’il n’aura pas pu s’assurer de son état de santé. Les flics perdent patience : il sera placé en garde à vue, et tabassé à son tour. Même chose pour son père et sa mère qui finissent par débarquer pour savoir où sont passés leurs gamins. Au final le paternel, le grand frère et un des jumeaux passent en comparution immédiate pour «violence sur agent». Le monde à l’envers. Ils ont demandé et obtenu un délai pour préparer leur défense et se sont récemment adressés à la caisse de solidarité pour obtenir un soutien politique, pour commencer.

Justice d’abattage en comparution immédiate

Quand ce n’est pas la matraque, c’est la justice qui s’abat sur les têtes un peu trop folles aux yeux de l’institution. Comme en comparution immédiate, où les peines sont encore alourdies par la sordide loterie des peines planchers.

Le 8 avril un homme de 45 ans a pris quatre ans de prison ferme pour s’être fait ramasser en possession d’héroïne… Quatre ans de taule parce que le juge a appliqué sans rechigner la loi sur la récidive. Le 2 mai, un jeune de 19 ans passe en justice pour vol aggravé. La victime, qui s’est fait piquer un sac et casser ses lunettes, se porte partie civile : elle demande 600 euros ; pas assez lourd du point de vue du parquet qui réclame l’application de la peine plancher. Le juge suit les réquisitions : le prévenu ramasse trois ans de prison ferme pour un sac arraché. Le procès a duré 28 minutes. Le 6 mai, encore une histoire de sac arraché. Le prévenu a déjà été condamné pour avoir jeté une pierre sur une voiture de la municipale. Il y a donc récidive, selon le procureur. La peine plancher s’applique, d’après le juge : deux ans de prison ferme, six mois avec sursis et 3600 euros d’amende à payer au titre de dommages et intérêts.

Au cours de l’audience des comparutions immédiates du 16 mai, un chômeur de 20 ans est condamné pour le vol d’une casquette et d’une bague en plastique. Valeur cumulée du butin : six euros. Le proc’ réclame et obtient la peine plancher (le prévenu avait crâmé un buisson pendant les émeutes de 2005) : un an de prison ferme avec mandat de dépôt. Plus tard lors de la même séance, c’est une histoire de coup de poing et d’insulte homophobe qui est jugée, avec le même tarif à l’arrivée. Un an ferme. Même les parties civiles, présentes au procès, jugent les peines aberrantes.

Et des outrages et rébellion, encore, mais sous le volet judiciaire cette fois.

28 avril : deux jeunes de Saint-Priest sont jugés pour avoir un peu trop remué pendant un contrôle. L’un ramasse un outrage : 850 euros d’amende et trois mois sous mandat de dépôt ; l’autre est reconnu coupable de violence (en fait il a tendu le bras pour laisser le temps à son pote de tracer la route) : 1950 euros d’amende et six mois avec sursis. Le même jour, un type doit casquer 1300 euros pour avoir envoyé bouler trois flics et un agent TCL suite à un «différend» dans un bus. Il écope en prime de trois mois de taule en régime de semi liberté. Un jeune, qui a protesté contre un contrôle à la station Terreaux et a fini par se débattre au commissariat du premier, ramasse également un «outrage et rébellion avec violence» ; verdict : 2000 euros et six mois de prison avec sursis assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois.

12 mai : une affaire de vol et de rebellion se solde par un an de prison ferme. Commentaire du juge au prévenu qui se plaint d’avoir été malmené par la police : «Je pense qu’une bonne claque vous aurait remis les idées en place».
Face à la répression : 06 43 08 50 32
Outrage no 2, juin 2008
Incendiaire, gratuit, sur Lyon et ses environs

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L433-5 du code pénal — Constituent un outrage puni de 7500 euros d’amende les paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de sa mission, et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont elle est investie. Lorsqu’il est adressé à une personne dépositaire de l’autorité publique, l’outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende…

Outrage par geste, parole ou regard… «Outrage», c’est ce qui risque de tomber chaque fois qu’on croise un équipage de la BAC, ou trois flics dans le métro. Parce qu’on a l’audace de leur dire que la police et l’administration française, fidèles à leur tradition, raflent les étrangers ; parce qu’on a le malheur de venir de l’autre côté du périph’ et de ne pas s’écraser quand ils décident de fouiller, d’insulter ; parce qu’on a l’aplomb de les regarder pour ce qu’ils sont : une force d’occupation…

Dans une société qui craque de toutes parts, et de plus en plus, il est vital pour le pouvoir de préserver l’illusion que tout va bien. «Circulez ! Y a rien à voir», comme disent les flics lorsqu’ils humilient dans la rue. Les délits d’outrage, de rébellion sont des instruments bien commodes pour mettre à l’amende tout ce qui remue un peu trop. Et de toute façon la panoplie répressive est si vaste qu’à vouloir se débrouiller pour échapper à l’exploitation salariale ou mettre en place des solidarités concrètes et réelles avec d’autres exploité-es, à tenter de rendre les coups on devient vite illégal ou criminel. Alors autant assumer.

Notre existence même devient une menace pour l’ordre et donc un outrage. Très bien. Ca fera un bon titre. Le bon intitulé pour une publication qui vise à rassembler sur le même support, dans le même mouvement, toutes ces résistances, toutes ces existences rebelles que le pouvoir justement sépare : révoltes des cités, grèves des caissières, luttes des sans papier, mouvement lycéen... Outrage c’est le nom de cette tentative : 1 000 exemplaires, gratuits, diffusés dans toute la ville, à faire circuler de mains en mains, pour donner à voir ce qui se trame dans les angles mort de la métropole, dans les quartiers, dans les taules. Partir d’en bas, des pratiques concrètes, cibler nos ennemis et diffuser des tactiques de résistance... pour que nos différentes luttes communiquent, pour qu’elles s’intensifi ent. Pour nous soustraire collectivement à cette sale France d’après, ou en tout cas la rendre ingérable : en refusant le contrôle (à l’ANPE, dans les TCL, avec test ADN...), par la grève, à coups d’émeutes ou de manifestations sauvages, rue par rue... nous rendre ingouvernables.
Éditorial du no 1 d’Outrage, avril 2008
Incendiaire, gratuit, sur Lyon et ses environs

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Lundi 26 mai 2008
Tout le monde aime la Tunisie. C’est comme ça. Charles Pasqua aime la Tunisie, et son fils encore plus puisque le délicat Pierre-Philippe y a vécu afin de se soustraire à une Justice française indélicate qui voulait l’entendre sur de sombres affaires de ventes d’armes. On aurait pu s’attendre d’ailleurs qu’au regard des bonnes relations entretenues entre les deux États, Pierre-Philippe soit arrêté puis extradé. Mais non, les bonnes relations entre États ne vont pas jusqu’à mettre sous les verrous un affairiste véreux. Bertrand Delanoë aime beaucoup la Tunisie également. D’abord, il y est né, ça aide… mais de là à en devenir aveugle, c’est parfois troublant… À gauche comme à droite, on aime la Tunisie, la beauté de ses paysages, les vestiges de Carthage et l’ordre qui y règne.

Le président Zine El-Abidine Ben Ali aime beaucoup la Tunisie. Il la connaît comme sa poche. Il faut dire qu’avant de succéder au vieux Bourguiba, il s’occupait de la sûreté nationale et de l’Intérieur. Cela aide à connaître et à mettre en fiche chaque Tunisien. Sa famille, ses réseaux l’aiment aussi. Car la Tunisie et sa croissance forte offrent de telles opportunités qu’il n’est plus nécessaire d’acheter du lait pour y faire son beurre.

Les Tunisiens aiment Ben-Ali. Sa popularité est tellement grande, son talent tellement immense, sons sens de l’intérêt général tellement présent qu’on s’étonne encore qu’il ne soit pas réélu à plus de 100% à chaque élection. Que voulez-vous, chaque paradis génère ses grincheux…

Nicolas Sarkozy aime la Tunisie. Il s’y est rendu dernièrement sans Rama Yade qui devait avoir d’autres chats à fouetter mais avec, dans son ombre, l’inénarrable Bernard Kouchner, le sémillant défenseur de Total en Birmanie, l’admirable défenseur des droits de l’Homme, l’incarnation du socialisme moderne, c’est-à-dire pragmatique et de droite. C’est drôle d’ailleurs que l’ami de Total se soit fait une spécialité de ramasser les boulettes de son chef. Car Nicolas, dans sa fougue, a commis une grosse boulette. Je ne parle pas ici de son plaidoyer pour le nucléaire civil, incarnation du Génie français. Non, Nicolas a expliqué qu’en Tunisie, «l’espace des libertés progresse». Ben-Ali ayant été élu avec 94% des suffrages la dernière fois contre 99% en 1999, Nicolas veut-il expliquer par là que «l’espace des libertés» a gagné 5% en une poignée d’années ? Je crains que non… Kouchner qui a fait des droits de l’Homme son outil de promotion sociale a alors corrigé le tir avec les formes qui sied à son statut de larbin. Il a donc qualifié la sortie de son chef de «maladroite», même si (car il y a toujours un «mais» qui traîne), même si, donc, par rapport aux autres pays de la région, «ça va bien mieux». Les autres pays de la région apprécieront. Le Maroc, l’Algérie, le Tchad doivent-ils se sentir visés ? La Libye de Kadhafi, reçue en grandes pompes, doit-elle se sentir offensée ? À moins qu’il n’ait voulu évoquer le Zimbabwé de Mugabe, le Cuba de Castro ou l’autoritarisme régnant au Kirghizistan ? Je sais, tout cela élargit de beaucoup la «région» évoquée par Kouchner, mais à l’heure du village planétaire, l’interprétation ne peut que gagner en liberté. Et autant se fâcher avec des gens qui ne nous achètent rien…

La nature autoritaire du régime tunisien est pourtant de notoriété publique. Pas facile d’échapper, dans les rues ou sur l’écran aux portraits de Ben-Ali. Certains rappelleront avec raison que le culte de la personnalité ne date pas de son accession au pouvoir ; il a trouvé sa pleine expression sous Habib Bourguiba, le «combattant suprême». À ce titre, Ben-Ali n’a fait que se glisser dans ces draps. Mais Bourguiba faisait reposer son omnipotence sur quelques décennies de combats contre le colonialisme et pour l’Indépendance. Ben-Ali, lui, n’est qu’un apparatchik, un militaire, un parvenu qui s’est forgé des réseaux puissants dans l’ombre de Bourguiba et qui a poussé à la retraite le vieux lutteur dont le gâtisme menaçait la stabilité du pays. Une fois au pouvoir, l’ancien chef de la sûreté n’a pas relâché la surveillance : la police est partout, les informateurs pullulent, les réseaux du parti demeurent omniprésents et incontournables. Par autoritarisme, il ne faut pas entendre seulement répression, tortures, violations des droits de l’Homme, mais tous les dispositifs mis en place qui font de la servitude volontaire la seule attitude «raisonnable» offerte par le régime au peuple tunisien [Lire à ce propos : Béatrice Hibou, La force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, 2006, 363 p.].

Le mensuel
Afrique Asie reproduit dans son numéro du mois de mai le long interview qui s’est tenu entre son journaliste, Majed Nehmé, et le président tunisien Zine El-Abidine Ben-Ali. Aussi obséquieux, doucereux et inoffensif que nos journalistes médiatiques en vogue, Majed Nehmé permet à cet ami de la France des droits de l’Homme de montrer à quel point la Tunisie est sur le bon chemin, celui du développement capitaliste et de la démocratie bourgeoise. Le titre de l’article reprend les mots même du président : «Le processus démocratique est irréversible». Tel un bon père de famille, Ben-Ali explique à quel point la Tunisie moderne a su patiemment construire le cadre nécessaire à l’instauration d’un État de droit. Il écrit ceci : «Avant 1994, aucun parti d’opposition n’était représenté au parlement. Avant 1999, aucun dirigeant de l’opposition ne pouvait se présenter aux élections présidentielles. C’est grâce aux réformes que nous avons introduites que la situation a changé. (…) Afin d’élargir la participation de l’opposition à la vie politique, nous avons annoncé récemment un projet de révision de la loi électorale qui garantira aux partis d’opposition un minimum de 25% des sièges à la chambre des députés et dans les conseils municipaux.» Il aurait pu écrire que depuis 20 ans, il s’est efforcé de maintenir l’opposition à sa place, c’est-à-dire dans les prisons, sous le coup de la répression, interdisant leurs journaux et emprisonnant leurs militants, empêchant leur libre expression. Il aurait pu écrire que son but est de favoriser l’émergence d’une opposition réduite à l’état de spectateur de sa propre satellisation politique, incapable de réellement lui tenir tête et de peser dans les choix du peuple tunisien. Il aurait pu souligner que l’ancien parti unique contrôle tout, de la police au système bancaire ; que le système Ben-Ali prend dans ses rets tous les individus, que sans l’appui de la section locale du parti, du syndicat mis au pas, point de salut individuel. La Tunisie est une prison sous le soleil dans laquelle l’autoritarisme est omniprésent.


Non, il veut mieux montrer à quel point toute la stratégie qu’il a développée depuis 20 ans n’avait qu’un but : faire en sorte que les élections présidentielles de la fin 2009 témoignent que la Tunisie est devenue une démocratie bourgeoise modèle. Il est d’ailleurs tellement sûr de l’emporter de façon écrasante qu’il a même prévu de leur accorder d’office un quota de représentation politique ! Le pire est qu’il trouvera certainement dans les élites montantes tunisiennes des personnalités pour jouer ce jeu perdu d’avance, soit par opportunisme, soit par désir d’occuper tout espace politique libéré par le régime. Ben-Ali est tranquille. La réforme constitutionnelle de 2002 lui permettra de briguer un cinquième mandat à l’âge de 74 ans. Il aura alors cinq ans de plus pour assurer sa succession. À moins qu’au nom de la lutte anti-terroriste, la «démocratisation» de la Tunisie ne soit remise aux calendes grecques. Car, dans le soutien apporté à Ben-Ali par nombre de chancelleries occidentales, la rhétorique anti-islamiste joue à plein. La Tunisie n’est pas seulement le pays où les droits de la Femme sont les plus avancés du monde arabe, où l’économie serait florissante grâce au tourisme [Le développement touristique se paie aussi en retour par la faiblesse des ressources destinées aux zones peu attractives pour le touriste occidental. C’est le cas de Gafsa (centre du pays), zone minière importante, théâtre récent de violents affrontements entre population locale et forces armées.], c’est aussi le rempart face au péril barbu. Et ce rempart-là vaut bien que l’on détourne le regard des violations continuelles des droits de l’Homme, de la corruption institutionnalisée, de la misère sociale de «ceux d’en bas»… terreau fertile duquel jaillissaient jadis les courants révolutionnaires progressistes et qui est aujourd’hui pain béni pour les militants ou groupes islamistes.

«Le Monde comme il va», émission no 22 - AlterNantes, 22 mai 2008
Hebdo libertaire d’actualité politique et sociale, nationale et internationale
Vendredi 23 mai 2008
Réformisme social au XIXe siècle, paternalisme autoritaire au XXIe

Opérations policières à grand spectacle, inflation de la vidéosurveillance : à la veille des élections municipales françaises, les politiques publiques de lutte contre la délinquance prétendent «restaurer l’autorité». Depuis 2001, au moins treize textes de loi ont renforcé l’arsenal juridique destiné à combattre l’«insécurité». Les réformateurs sociaux, quant à eux, avaient compris dès la fin du XIXe siècle qu’un maintien durable de l’ordre impose l’amélioration des conditions d’existence.

Si l’on en juge par le nombre de candidats, de gauche comme de droite, qui ont axé leur campagne sur la mise en place de caméras de vidéosurveillance ou d’une police municipale, il semblerait que la «sécurité des biens et des personnes» occupe une place importante dans les élections municipales des 9 et 16 mars 2008. En la matière, c’est surtout sur le terrain de la «restauration de l’autorité» que les élus municipaux sont mis à contribution, notamment depuis la loi relative à la prévention de la délinquance du 5 mars 2007 [Celle-ci leur permet notamment de saisir directement la Justice pour placer sous tutelle les prestations familiales, d’effectuer des «rappels à l’ordre» des enfants ou des parents et de contrôler l’assiduité scolaire.]. Au point que certains d’entre eux s’inquiètent du rôle de maire Fouettard que l’on veut leur faire endosser.

Depuis la fin des années 1990, la «crise de l’autorité» est en effet devenue un lieu commun pour expliquer les problèmes de violence ou de délinquance de la société française. C’est même l’un des thèmes favoris de M. Nicolas Sarkozy, qui déclarait en février 2007 : «À bas l’autorité ! C’était cela le programme de Mai 68. À bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave. À bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille. À bas l’autorité ! Cela voulait dire : l’obéissance de l’enfant à ses parents, c’est fini ! Démodé ! La supériorité du maître sur l’élève, c’est fini ! Ringard ! La soumission à la loi, c’est fini ! Dépassé ! Le pouvoir de police, c’est fini ! Enfin ! (…) La morale, c’est fini ! (…), La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C’est fini !» [Discours de M. Nicolas Sarkozy, candidat à l’élection présidentielle, Perpignan, 23 février 2007] Il n’est pas le seul : M. Gérard Larcher, ministre délégué à l’Emploi, au Travail et à l’Insertion professionnelle des jeunes du gouvernement Villepin, analysait les troubles d’octobre-novembre 2005 comme la conséquence d’une absence de repères liée à la polygamie des familles africaines. Et on ne compte plus le nombre d’intellectuels qui évoquent l