Jeudi 2 août 2007
Le réchauffement climatique ne désespère que le monde profane de la valeur d’usage et de la vie pratique. Dans les sphères éthérées de la spéculation financière, son accueil est des plus favorables, comme en témoignent les propos mémorables d’un assureur.


«Le capital, dit le Quarterly Reviewer, fuit le tumulte et les disputes, car il est de nature craintive. Cela est très vrai, mais ce n’est pas toute la vérité. Le capital a en horreur l’absence de profit ou un faible degré de profit, de la même façon que la nature a horreur du vide. Si le taux de profit l’y encourage, le capital ne manquera pas de se montrer audacieux. Avec un taux de dix pour cent garanti, on peut compter sur lui ; avec vingt pour cent, le voilà qui s’échauffe ; avec cinquante pour cent, rien ne le fait plus reculer ; avec cent pour cent, le voilà qui piétine toutes les lois humaines sans exception aucune ; avec trois cent pour cent, aucun crime ne l’effraie, même pas la potence.»
Cité par Marx, Le Capital, Livre 1.

Dans un monde où l’argent l’emporte sur tout, la consolation la plus facile, et donc la plus répandue, consiste à imaginer que l’argent, comme source des maux les plus divers, en serait aussi pour finir le remède.
    Depuis Adam Smith, l’hypothèse que la folie, parvenue au bout de son cycle, se transformerait en sagesse a eu beaucoup de succès : pas tellement dans la réalité, certes, mais du moins dans les livres et dans les discours ; très grand est le nombre de ceux qui ont cru qu’une sorte d’équilibre viendrait mettre fin au mouvement de déséquilibre qui, précisément, aurait été nécessaire pour l’engendrer.
    Dans ces conditions, la spéculation, qu’elle soit purement boursière ou médiatisée par une industrie financière comme celle de l’assurance, apparaîtrait comme le garde-fou d’un ensemble qui en a urgemment besoin.
    Le capital n’aimant pas perdre, il reculerait devant le risque, et tendrait vers la sécurité. Par une sorte de darwinisme spontané, la main invisible serait l’artisan d’une sélection naturelle du profit.
    L’article suivant vient montrer qu’il n’en est rien. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, innombrables, mais il se distingue par une performance assez rare dans la franchise, même à une époque que caractérise généralement la «désinhibition» de l’argent et du profit.
    Comme le développe ce technicien de la réassurance, tant qu’on peut financer des catastrophes en ponctionnant un prix de plus en plus élevé pour ce financement, on ne peut que se réjouir de leur existence, voire de leur prolifération. Elles se présentent alors comme une simple étape dans la surenchère du profit. Si 20% des richesses terrestres disparaissaient dans un cataclysme, ce ne serait grave, selon ce spécialiste, que si l’on ne parvenait pas à prélever sur le reste quelque chose comme 40%, autrement dit le double de ce qu’on aura dépensé pour indemniser les premières.
    En attendant qu’on atteigne 100%, puisqu’à ce moment là, évidemment, la réassurance disparaîtra avec tout le reste. Comment pardonner au réel qu’il vienne limiter la spéculation ?
    Ce qui paraît donc limité sur le plan du calcul (mais à notre époque de recherche du profit immédiat, pourquoi se soucierait-on des limites, qui ne viennent qu’un peu plus tard ?), s’accommode d’autres qualités encore, dans un autre registre, moins immédiatement chiffrable. Car voici un bel exemple d’homme d’affaires pris en flagrant délit de réjouissance anticipée devant des fléaux qui vont ruiner la vie de tant de populations. «Le changement climatique offre aussi des opportunités», dit-il, mais par pour ceux qui, dans une prochaine inondation, seront expulsés de chez eux, auront perdu des proches, et dont la vie sera durablement anéantie, quand ils auront eux-mêmes survécu. Le malheur des masses, que voulez-vous, fait le bonheur de quelques uns.
    Mais qu’importe. Nous ne sommes plus à l’époque barbare d’Attila, ce fléau de Dieu. Nous sommes à une époque aussi civilisée qu’un conseil d’administration, où l’on tient de pareils discours, au profit de pareils pronostics.
    Laissons donc l’argent se réchauffer avec le climat.

Pereat mundus, profectus fiat !





3 questions à Peter HÖPPE le directeur du département Risques géographiques de MUNICH RÉ
«Le changement climatique est une chance pour la réassurance»
Après les ouragans Katrina, Rita, Wilma qui ont dévasté en 2005 La Nouvelle-Orléans et le golfe du Mexique, la saison des cyclones 2006 a été très calme. Une exception, estime Peter Höppe, qui rappelle que la fréquence et l’intensité de ces phénomènes climatiques devraient continuer de progresser. Il explique aux Échos en quoi le réchauffement climatique va entraîner une demande croissante en matière de protection contre les risques.

La saison d’ouragans cette année peut-elle être aussi calme que l’an dernier ?
C’est peu probable. Le faible nombre d’ouragans dans l’Atlantique l’an dernier a résulté de la combinaison de deux facteurs : d’une part, le début de la saison avait été marqué par une forte concentration de particules de sable provenant du Sahara, à environ 2 km d’altitude, qui a limité la remontée des masses d’air humide ; d’autre part, en fin de saison, c’est-à-dire vers le mois d’octobre, la présence d’El Niño dans le Pacifique a modifié le régime des vents dans l’Atlantique Nord et donc freiné la formation de cyclones. Or, El Niño n’apparaît que tous les trois à sept ans en moyenne. En outre, les températures à la surface de l’eau sont supérieures à la moyenne des années précédentes, ce qui devrait favoriser la formation d’ouragans. L’agence météorologique américaine Noaa, par exemple, table sur la formation de 7 à 10 ouragans dans l’Atlantique cet été, autrement dit 2 à 3 de plus que la moyenne à long terme. D’un autre côté, la saison a déjà commencé calmement, et si le calme perdure dans l’Atlantique, les instituts pourraient être amenés à abaisser leurs prévisions. Pour l’instant, seule l’activité cyclonique au-dessus de la mer est à peu près prévisible dans l’ensemble. Il est impossible, par contre, de prédire l’arrivée des cyclones sur les côtes, ni l’endroit où ils touchent terre.
 
Observe-t-on déjà les effets du changement climatique sur le long terme ?
Nous sommes convaincus que le réchauffement de la planète se traduit déjà par des changements dans la fréquence et l’intensité des catastrophes naturelles et que ces effets ne vont faire qu’augmenter dans les années à venir. Des régions qui étaient rarement touchées auparavant le deviennent plus souvent, comme on a pu le constater avec les inondations en Grande-Bretagne, la sécheresse en Suisse et dans le sud de l’Allemagne au printemps ou encore les orages violents qui ont frappé les États-Unis. On a aussi pu observer des phénomènes totalement nouveaux, comme le cyclone Catarina dans l’Atlantique Sud, ou l’ouragan Vince qui s’est formé près de l’archipel de Madère. Par ailleurs, les régions qui, déjà aujourd’hui, sont fréquemment sinistrées le seront de plus en plus souvent. Sur une très longue période, il y a eu en moyenne 6,2 ouragans par an dans l’Atlantique Nord, alors que sur les douze dernières années la moyenne était déjà de 8 chaque année. Dans les prochaines décennies, la fréquence et l’intensité de ces phénomènes climatiques devraient continuer de progresser, car la température de l’air et de l’eau augmente. Il y a aussi des cycles naturels et d’autres facteurs d’influence. Chaque année ne surpasse donc pas nécessairement l’année précédente. Mais, sur le long terme, la tendance générale est clairement à la hausse.

Le changement climatique représente-t-il une opportunité pour les réassureurs, du fait de l’augmentation des primes, ou un risque lié à la hausse des coûts ?
Le changement climatique est une chance pour le métier de la réassurance, parce que nous connaissons les risques et nous savons les calculer. Une tempête coûte, certes, beaucoup plus cher aujourd’hui qu’il y a cent ans, lorsque l’on voit les villes qui sont situées au bord des côtes, comme Miami, et sont en expansion rapide. En raison de l’aggravation de l’exposition, les primes versées aux assureurs ont fortement augmenté dans les zones à risque. En fait, les réassureurs doivent ajuster de manière dynamique leurs modèles en fonction de la modification de l’exposition. Le changement climatique offre aussi des opportunités, car une politique efficace de protection du climat ouvre la voie à de nouvelles technologies qu’il faudra assurer, comme par exemple les parcs éoliens offshore ou les grandes installations photovoltaïques. Les exploitants de ces installations souhaitent se couvrir par exemple contre un ensoleillement trop faible. Globalement, nous partons de l’idée que le changement climatique va entraîner une demande croissante en matière de protection contre les risques.
 

Propos recueillis par Ingrid François à Francfort
Les Échos, 27 juillet 2007
Jeudi 28 juin 2007
Jeudi 28 juin 2007
Dimanche 1 avril 2007
Avant Berlusconi. Voyage dans l’Italie des années quatre-vingt

I
Dans le patrimoine des façons de dire qui traduisent quotidiennement la vie faite de stupidité et de bassesse du bourgeois italien, on pouvait noter plus particulièrement il y a une dizaine d’années un «ça ne peut pas durer comme ça» faisant référence à une catastrophe imminente. En s’aggripant éperdument aux mythes de la sécurité et de la possession des décennies précédentes, l’homme moyen sinterdisait ainsi de saisir les éléments tout à fait notables et nouveaux de stabilisation déjà présents dans les années soixante-dix. De la même façon, maintenant que la stabilité relative des années quatre-vingt est en train de le favoriser, il narrive pas à saisir les éléments dinstabilité qui menacent de partout la tranquillité retrouvée. Pourtant lirrationalité du système où lon vit na jamais été si évidente, ni exhibée aussi impunément. Alors quil assiste, plein de vanité ou perplexe suivant les cas, au départ des soldats italiens qui embarquent pour aller affronter dans le Golfe un ennemi bourré à éclater darmes produites par lindustrie de guerre italienne, il peut se consoler en pensant que largent qui a payé les balles qui les tueront peut-être a été avancé par une grande banque publique. Mais jeter un regard sur la situation intérieure na pas de quoi rassurer non plus. Lexpansion de la richesse et la diffusion de biens de consommation superflus va en effet de pair avec la raréfaction de biens nécessaires comme leau potable et lair respirable qui manquent beaucoup plus que lindifférence apparente des autorités ne veut le laisser croire. Lirrationalité économique sallie parfaitement avec la rouerie à courte vue dun système politique qui a perdu à tel point toute légitimité quil ne peut survivre quen état durgence permanent : dans chaque secteur de la vie sociale, la classe qui gouverne préfère de très loin attendre que se produisent des difficultés pour pouvoir être légitimée ensuite par la gravité de la situation. Et que dire dune société qui paie volontiers chaque année le prix de trois cent mille victimes daccidents de la route pour que la production automobile et pétrolière continue de tourner à plein rythme ? Par rapport à cette boucherie, les quelques centaines de victimes de la drogue, qui ont droit à toute lattention de la presse et des autorités, représentent un chiffre négligeable. «Vraiment ça ne peut pas durer comme ça.»

II
Un paradoxe singulier : les gens, lorsquils agissent, pensent seulement à leur intérêt personnel le plus mesquin, et en même temps ils sont plus que jamais conditionnés dans leur comportement par des réactions et des pulsions de masse. Oui, maintenant plus que jamais, ces comportements massifiés sont devenus insensés et étrangers à la vie. Là où la sensibilité mystérieuse de lanimal, comme le soulignent dinnombrables anecdotes, trouve une issue pour échapper à un péril imminent mais encore invisible, la société humaine, dans laquelle chacun ne voit que son intérêt, court comme une masse aveugle avec une stupidité bestiale, privée de lintuition des animaux, à la rencontre des périls, même les plus proches, et la diversité des moyens individuels na plus de pertinence face à lidentité des pulsions. Dans bien des cas il est apparu très clairement que lattachement des individus à leur existence habituelle, problématique depuis longtemps, est obstiné au point de même faire disparaître dans le danger extrême cet usage spécifiquement humain de lintelligence quest la prévoyance. Tout cela complète le tableau de la stupidité : incertitude voire dégénérescence des instincts vitaux, impuissance, voire décadence de lintelligence. Cest létat desprit de la quasi-totalité des Italiens.

III
Tous les rapports humains dune quelconque consistance sont envahis par une clarté pénétrante, presque insupportable, à laquelle il est difficile de résister. Largent, de façon catastrophique est au centre de tous les intérêts alors quil est la barrière contre laquelle font naufrage presque tous les rapports humains et quil fait disparaître au niveau naturel comme au niveau moral confiance spontanée, paix et santé.

IV
Comme toutes les choses qui, prises dans un processus irrésistible de restructuration et de contamination, perdent leur physionomie naturelle, les villes subissent un sort semblable. Un des mensonges les plus répétés consiste à dire quà notre époque la population des villes augmente continuellement. Cest le contraire qui est vrai : les villes proprement dites (en Italie elles coïncident avec les centres historiques) se dépeuplent progressivement. Le phénomène, du reste, est commun à presque tous les grands pays industriels dEurope. On peut prendre à titre dexemple le cas de Paris, pour lequel nous disposons de données précises : dans le 6e arrondissement (St-Germain-des-Prés) où vivaient en 1889 quatre-vingt-dix mille personnes, on en trouve aujourdhui à peine trente mille. On peut dire la même chose des villes italiennes et de leurs quartiers qui sont en train de se vider. Laugmentation vertigineuse du coût des logements dans le centre historiques, toutefois, nest due en aucune manière aux mécanismes normaux du marché, mais a des raisons purement financières qui font de lacquisition de surfaces dans le centre des villes européennes un investissement international indépendant de leur usage comme habitations. Ce qui a augmenté sans mesure ce nest pas la population citadine mais la population périphérique des banlieues, cest-à-dire quelque chose qui na pas les caractéristiques propres des villes, mais ressemble plutôt par la désolation et la solitude des conditions de vie qui y règnent à ce que la campagne a de plus amer : des champs monotones à perte de vue, des voies sans fin, le ciel nocturne.
    Et c’est cette masse désespérée qui, dans les soirées de fin de semaine, se répand dans les places et les ruelles des centres historiques à la recherche toujours déçue d
une diversion à son angoisse ou qui, aux heures de pointe des jouis fériés, en bloque les voies daccès par des files de voitures interminables. Mais cette foule ne ressemble pas plus à une population citadine que les groupes de touristes égarés que les cars déchargent sans interruption devant les merveilles des villes italiennes.
    La vérité est qu
en définitive le capitalisme moderne a réussi à réaliser son projet secret : détruire les villes, ces foyers de socialisation subversive et de critique quil avait créées au temps de sa première splendeur. Que telle ait été son intention est évident quand on voit le capital financier charger le baron Haussmann déventrer le vieux Paris pour rendre durablement impossible lérection de barricades. Mais comme louverture des grandes artères na pas suffi, et quon ne peut pas détruire complètement les centres historiques, il est apparu plus judicieux de les vider de leur population pour faire place aux bureaux des grandes firmes et aux résidences des milliardaires. De jour, il suffit, pour empêcher tout reste de socialité urbaine, de compter sur le trafic automobile dont le tourner-à-vide est parfaitement rendu par le terme qui le désigne «la circulation».

V
La liberté de conversation se perd. Si antérieurement dans la conversation il était évident de sintéresser à linterlocuteur, maintenant on substitue à cet intérêt des demandes sur le prix de ses chaussures ou de son parapluie. Dans tout discours sinsinue immanquablement le thème des conditions de vie et de largent. Au premier plan, il y a moins les inquiétudes et les ennuis concrets de lhomme singulier, terrain où les interlocuteurs pourraient saider réciproquement, que des considérations générales. Tout se passe comme si on était prisonnier dans un théâtre et que lon devait suivre, bon gré, mal gré, la représentation, et que, bon gré mal gré, on devait en faire lobjet de ses pensées et de ses paroles.

VI
Celui qui ne refuse pas de percevoir toutes ces ruines cherchera des prétextes pour justifier spécialement sa permanence, son activité et son rôle dans ce chaos. Autant didées claires sur la faillite générale, autant dexceptions pour son propre champ daction, sa demeure et sa situation. La volonté aveugle de sauver le prestige de sa propre existence au lieu de rompre avec la cécité générale grâce à une évaluation distanciée de limpuissance et de la séduction dont on est victime simpose presque partout. Cest pour cela que, de notre point de vue, elle semble si choquante : en définitive elle revient presque toujours à sanctionner une situation privée sans importance. Cest pour cela aussi que lair est si plein de mirages et de fantasmes sur lavenir ; cest encore pour cela que chacun se force à croire à des illusions doptique à partir dun point de vue isolé.

VII
Les hommes qui se situent à lintérieur des frontières de ce pays nont plus de regard pour voir les contours de la personnalité humaine. Si un état de distraction généralisé, qui fait que lattention ne peut se concentrer sur quelque chose plus de quelques minutes, est caractéristique du mode de vie des sociétés industrielles avancées, ce qui distingue les Italiens des autres peuples européens est que cette distraction ne connaît pas de limites et concerne même les rapports avec les proches. Non seulement le médecin narrive plus à se concentrer sur les organes du malade quil visite, lamant sur les traits du visage de lamante, et le commerçant sur les désirs de son client, mais une grossièreté et une rapidité sans précédent sont tombées sur les rapports les plus intimes et sur les choses les plus chères. Dans ces conditions, il est pratiquement impossible quun esprit libre, un poète ou un philosophe soient reconnus. Même sils survivent, cachés quelque part dans nos villes, comme des personnages de Kafka, personne ne sen aperçoit. Lespace public est entièrement occupé par les seigneurs des médias et les fonctionnaires de la communication qui imposent ce qui doit distraire.

VIII
Une certaine forme dindifférence par rapport à la richesse et à la pauvreté na plus cours pour les choses qui sont produites ici. Tout doit avoir un propriétaire qui a le choix entre avoir lair dun pauvre type ou dun seigneur. Alors que le luxe authentique est ainsi fait que lesprit et lurbanité ne sy arrêtent pas et font oublier sa présence, les articles de luxe se montrent avec une telle ostentation et une compacité si impudente que le rayonnement spirituel se brise contre eux.

IX
Les choses perdent leur chaleur. Les objets dusage quotidien repoussent les hommes doucement, mais avec obstination. En somme le dépassement des résistances — secrètes ou manifestes — que les objets leur opposent oblige les hommes à un travail énorme. À la froideur des choses ils doivent faire face avec leur propre chaleur pour ne pas être réduits à létat de morceaux de glace, et ils doivent saisir leurs épines avec une adresse infinie pour ne pas être saignés. On nattend aucune aide du prochain. Traminots, employés, infirmiers, vendeurs, tous se sentent les agents dune matière récalcitrante dont ils doivent mettre en lumière le danger sans fioritures. Et la dégénérescence des choses qui fait suite à la décadence humaine, abîme et convertit le paysage. Dans une partie ou une parcelle de lenvironnement il nest plus possible de distinguer facilement ce qui est naturel de ce qui ne lest pas. Si les modes de production préindustriels liaient les hommes à des agrégats naturels, ils sont devenus maintenant un anneau dans une chaîne de modes dexister non naturels et résistants. Les sensations de crainte et de vanité que les contraintes naturelles inspiraient aux hommes depuis des millénaires se sont portées maintenant sur les rapports sociaux. À lintérieur de ceux-ci tout se passe comme si la pression de la colonne dair qui pèse sur chacun était devenue, contre toute loi, négligeable.

X
Plus la sociabilité et la conversation saffaiblissent, plus se renforce, même pour ceux qui veulent léviter, la pression des médias et du spectacle. Que ces derniers ne soient pas seulement un instrument parmi dautres du pouvoir politique, mais un pilier fondamental sans lequel celui-ci ne pourrait plus saffirmer, nest un secret pour personne. Les gouvernements de lEst ont accepté de démanteler leurs polices secrètes seulement quand ils se sont rendu compte que le contrôle social pouvait se faire de façon plus «démocratique» grâce à la télévision et aux journaux pourvu que ces médias cessent dêtre des moyens de propagande pauvres et au contraire, comme cela arrive dans les pays occidentaux, tendent à rendre indistinct le vrai et le faux en empêchant que les citoyens se fassent une idée claire sur les problèmes vitaux.
    Timisoara représente la pointe extrême de ce processus qui mérite de donner son nom au nouveau cours de la politique mondiale. Là-bas, une police secrète qui a conspiré contre elle-même pour renverser l
ancien régime et une télévision qui a mis à nu sans fausse pudeur la fonction politique des médias ont réussi à faire ce que le nazisme navait même pas osé imaginer, faire coïncider dans un seul événement monstrueux Auschwitz et lincendie du Reichstag. Pour la première fois dans lhistoire de lhumanité, des cadavres à peine ensevelis ont été déterrés à la hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que tout le monde voyait en direct et comme la vérité sur les écrans de télévision était la non-vérité absolue et quoique la falsification ait été évidente, elle a été authentifiée et déclarée vraie par le système mondial des médias, pour quil soit clair que le vrai désormais nest quun moment dans le mouvement nécessaire du faux. Timisoara, en ce sens, est lAuschwitz de la société du spectacle. Et si on a pu dire quaprès Auschwitz, il était impossible décrire et de penser comme avant, on peut dire quaprès Timisoara, il ne sera plus possible de regarder un écran de télévision de la même façon.

Giorgio AGAMBEN
Décembre 1994

Traduit de l’italien par J.-M. Vincent

Le pire des régimes


Tandis qu’un régime qui est de loin le pire qu’on puisse imaginer menace, lors des prochaines élections, de prendre le pouvoir en Italie, une étrange paralysie semble s’être emparée des intelligences. Comme frappées de mutisme, elles restent là à regarder la scène politique, désormais intégralement transformée en spectacle. Le danger est d’autant plus réel que les hommes sans scrupules qui conduisent la course au pouvoir se trouvent face à une société et une culture qui ont déjà, pour leur part, abandonné à la médiocratie le monopole de l’expression, de la parole librement échangée en public, de l’opinion.
    Dans les années 1980, alors que les vieilles idéologies vidées de leur substance s’écroulaient les unes après les autres, une nouvelle, et aussi stupide, idéologie de l’entreprise, du marché et de la communication a occupé les espaces laissés libres, empêchant encore une fois qu’ils soient rendus à l’invention et à linitiative des citoyens. Loccasion de liberté ouverte par la fin du régime ancien sest ainsi perdue.
Dans cette situation de confusion extrême des idées et des âmes, il faut dire clairement que si le régime, qui, sous l
égide de Berlusconi, risque de sinstaller durablement en Italie, est le pire quon puisse imaginer, ce nest pas parce quil représenterait la droite contre la gauche, termes qui ont désormais perdu tout sens. Encore moins parce quil incarnerait le retour en arrière au lieu du progrès, catégories, celles-là, auxquelles il nest plus possible aujourdhui de croire de bonne foi, étant donné leur inadaptation à se saisir des problèmes auxquels lhumanité se trouve confrontée. Cest parce que ce régime a les moyens, en plus de lintention, dinstaurer la plus étouffante des dictatures médiatiques. Grâce à elle, la falsification systématique de la vérité, du langage et de lopinion, déjà largement en cours, deviendrait absolue et sans échappatoires ; toute critique serait abolie ; tout, littéralement tout, redeviendrait possible, y compris de nouveaux camps de concentration. Aucune complicité nest admissible avec les forces qui soutiennent ce projet et les intellectuels qui se sont vendus à elles ne méritent que le mépris. En même temps, nous sommes conscients que, même si ces forces-là sont vaincues, il sera non moins nécessaire de surveiller ses vainqueurs, parce que le germe de la même idéologie est présent parmi eux aussi. Seules la lucidité et limagination, dégagées tant des vieilles idéologies que du nouveau credo libéralo-spectaculaire, pourront rendre aux hommes lespace de leurs cités.

Giorgio AGAMBEN

Traduit par Nathalie Castagné, Le Monde, 23 mars 2002
Jeudi 4 janvier 2007
«La doctrine matérialiste, selon laquelle les hommes sont des produits des circonstances et de l’éducation et par conséquent des hommes modifiés sont des produits d’autres circonstances et d’une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui modifient les circonstances et que l’éducateur a besoin lui-même d’être éduqué.»
MARX, Thèses sur Feuerbach.

Pour l’étude de la légalité et de l’illégalité dans la lutte de classe du prolétariat, comme de toute question relative aux formes de l’action, les motivations et les tendances qui se manifestent sont plus importantes et plus révélatrices que les faits bruts. Le simple fait qu’une fraction du mouvement ouvrier est légale ou illégale dépend en effet de tant de «hasards» historiques que son analyse ne permet pas toujours de dégager des conclusions de principe. Il n’y a pas de parti, aussi opportuniste et même aussi social-traître qu’il soit, qui ne puisse être contraint à l’illégalité par les circonstances. Par contre, on peut parfaitement concevoir des conditions dans lesquelles le parti communiste le plus révolutionnaire et le plus ennemi des compromis pourrait temporairement travailler de façon presque complètement légale. Puisque ce critère distinctif ne suffit pas, il nous faut aborder l’analyse des motivations d’une tactique légale ou illégale. Ici encore, on ne doit toutefois pas s’en tenir à la simple constatation abstraite des motifs subjectivement considérés. Si l’attachement à tout prix à la légalité est en effet tout à fait caractéristique des opportunistes, on tomberait complètement dans l’erreur en attribuant mécaniquement aux partis révolutionnaires la volonté contraire, à savoir la volonté de l’illégalité. Dans tout mouvement révolutionnaire, il y a certes des périodes où domine ou au moins s’affirme un certain romantisme de l’illégalité. Mais ce romantisme est nettement une maladie infantile du mouvement communiste, une réaction contre la légalité à tout prix (les raisons nous en apparaîtront clairement dans la suite de l’exposé) ; ce romantisme doit donc être surmonté et l’est sûrement par tout mouvement parvenu à maturité.

I
Comment la pensée marxiste doit-elle donc poser les notions de légalité et d’illégalité ? Cette question renvoie nécessairement au problème général de la violence organisée, au problème du droit et de l’État, et en dernière analyse au problème des idéologies. Dans sa polémique contre Dühring, Engels réfute brillamment la théorie abstraite de la violence. Quand il indique cependant que la violence (droit et État) «repose originairement sur une fonction économique et sociale», cela doit être développé — dans l’esprit même de la théorie de Marx et de Engels — par l’affirmation que cette connexion trouve son expression idéologique correspondante dans la pensée et les sentiments des hommes intégrés au domaine où s’exerce la violence. Autrement dit, la violence organisée s’accorde tellement avec les conditions de vie des hommes, ou se présente à eux avec une supériorité apparemment si insurmontable, que ceux-ci l’éprouvent comme une force de la nature ou comme l’environnement nécessaire de leur existence, et par suite se soumettent volontairement à elle (cela ne veut nullement dire qu’ils sont d’accord avec elle). Autant en effet une violence organisée ne peut subsister que si elle peut, aussi souvent qu’il le faut, s’imposer en tant que violence à la volonté récalcitrante d’individus ou de groupes, autant elle ne pourrait en aucune façon subsister si elle devait en toute occasion se manifester comme violence. Quand cette dernière nécessité se fait sentir, la révolution est déjà donnée comme fait ; la violence organisée est déjà en contradiction avec les fondements économiques de la société, et cette contradiction se reflète dans la tête des hommes, de sorte que, ne voyant plus dans l’ordre établi une nécessité naturelle, ils opposent à la violence une autre violence.
   
Sans nier que cette situation ait une base économique, il faut ajouter que la modification d’une forme organisée de la violence ne devient possible que lorsque la croyance à l’impossibilité d’un autre ordre que l’ordre établi est déjà ébranlée, aussi bien chez les classes dominantes que chez les classes dominées. La révolution dans le domaine de la production en est la condition nécessaire. Cependant le bouleversement lui-même doit être accompli par des hommes — par des hommes qui se sont intellectuellement et sentimentalement émancipés de la puissance de l’ordre établi.
   
Par rapport à l’évolution économique, cette émancipation ne s’accomplit pas avec un parallélisme et une simultanéité mécaniques : d’une part elle la précède ; d’autre part elle la suit. Comme pure émancipation idéologique, elle peut être présente — et le plus souvent elle l’est — à une époque où n’est encore donnée dans la réalité historique que la tendance, pour le fondement économique d’un ordre social, à devenir problématique. Dans ce cas, la théorie tire de la simple tendance ses conséquences extrêmes et l’interprète comme réalité future qu’elle oppose en tant que réalité «vraie» à la réalité «fausse» de l’ordre établi (le droit naturel comme prélude aux révolutions bourgeoises). Par ailleurs, il est certain que même les groupes et les masses immédiatement intéressés, en raison de leur situation de classe, au succès de la révolution, ne se libèrent intérieurement de l’ancien ordre que pendant — et très souvent après — la révolution. Ils ont besoin d’une leçon de choses pour concevoir quelle société est conforme à leurs intérêts et pour pouvoir se libérer intérieurement de l’ancien ordre de choses.
   
Si ces observations valent pour tout passage révolutionnaire d’un ordre social à un autre, elles sont encore plus valables pour une révolution sociale que pour une révolution principalement politique. Une révolution politique ne fait que consacrer un état économico-social qui s’est déjà imposé au moins partiellement dans la réalité économique. La révolution met le nouveau droit «juste» et «équitable» à la place de l’ancien ordre juridique ressenti comme «injuste». Le milieu social de la vie ne subit aucun bouleversement radical. (Les historiens conservateurs de la grande Révolution française soulignent cette permanence relative de l’état «social» pendant cette période.) Au contraire, la révolution sociale vise justement à changer ce milieu, et tout changement dans ce domaine va si profondément contre les instincts de l’homme moyen qu’il y voit une menace catastrophique contre la vie en général, une force naturelle aveugle, semblable à une inondation ou à un tremblement de terre. Sans pouvoir comprendre l’essence du processus, il dirige sa lutte contre les manifestations immédiates qui menacent son existence habituelle : c’est une défense aveugle et désespérée. Au début de l’évolution capitaliste, les prolétaires, éduqués en petits bourgeois, se sont insurgés contre l’usine et les machines ; la doctrine de Proudhon peut être également considérée comme un écho de cette défense désespérée de l’ancien milieu social habituel.
   
On saisit particulièrement bien ici le caractère révolutionnaire du marxisme. Parce qu’il détermine l’essence du processus (par opposition aux symptômes et aux manifestations extérieures), parce qu’il montre sa tendance décisive, orientée vers l’avenir (par opposition aux phénomènes éphémères), le marxisme est la théorie de la révolution. C’est ce qui en fait en même temps l’expression idéologique de la classe prolétarienne en voie d’émancipation. Cette libération s’accomplit d’abord sous forme de soulèvements effectifs contre les manifestations les plus oppressives de l’ordre économique capitaliste et de son État. En eux-mêmes isolés et ne pouvant jamais, même en cas de succès, être décisivement victorieux, ces combats ne peuvent devenir réellement révolutionnaires que par la conscience de leur rapport mutuel et de leur rapport avec le processus qui pousse sans répit à la fin du capitalisme. Quand le jeune Marx s’était fixé comme programme la «réforme de la conscience», il avait ainsi anticipé sur l’essence de son activité ultérieure. Sa conception n’est pas utopique, car elle part d’un processus se déroulant effectivement et ne veut pas poser en face de lui des «idéaux», mais en dégager le sens implicite ; elle doit, en même temps, dépasser ces données effectives et placer la conscience du prolétariat en face de la connaissance de l’essence et non en face de l’expérience des données immédiates. «La réforme de la conscience, dit Marx, consiste uniquement à donner au monde conscience de sa conscience, à l’éveiller du rêve dans lequel il est plongé à son propre sujet, à lui expliquer ses propres actions… Il apparaîtra alors que depuis très longtemps le monde possède le rêve d’une chose, dont il doit maintenant posséder la conscience pour la posséder réellement[Lettre de Marx à Ruge ; cf. Œuvres philosophiques, éd. Costes, T.V. p.210 (c’est G.L. qui souligne).]
   
Cette réforme de la conscience est le processus révolutionnaire lui-même. Cet avènement à la conscience ne peut se produire dans le prolétariat lui-même, que lentement, à travers de dures et longues crises. Même si, dans la doctrine de Marx, toutes les conséquences théoriques et pratiques de la situation de classe du prolétariat ont été tirées (bien avant qu’elles ne soient devenues historiquement «actuelles»), même si tous ces enseignements ne sont pas des utopies étrangères à l’histoire, mais des connaissances portant sur le processus historique, cela n’implique absolument pas que le prolétariat — même quand ses actions particulières correspondent à cette doctrine — ait pris conscience de la libération accomplie par la doctrine de Marx.
   
Ailleurs, [Cf. l’essai La conscience de classe.] nous avons attiré l’attention sur ce processus et souligné que le prolétariat peut déjà avoir conscience de la nécessité de sa lutte économique contre le capitalisme, alors qu’il est encore entièrement sous l’influence de l’État capitaliste. La preuve qu’il en fut ainsi, c’est l’oubli complet dans lequel est tombée toute la critique de l’État par Marx et Engels : ainsi les théoriciens les plus importants de la Deuxième Internationale ont considéré l’État capitaliste comme étant «l’» État et conçu leur lutte contre lui comme «opposition» (cela apparaît avec la plus grande clarté dans la polémique Pannekoek-Kautsky en 1912). L’attitude d’«opposition» signifie en effet que pour l’essentiel l’ordre établi est accepté comme fondement immuable et que les efforts de l’«opposition» visent seulement à obtenir le plus possible pour la classe ouvrière, à l’intérieur des limites de l’ordre établi.
   
Seuls des insensés, qui auraient tout ignoré du monde, auraient pu en vérité mettre en doute la réalité de l’État bourgeois comme facteur de puissance. La grande différence entre marxistes révolutionnaires et opportunistes pseudo-marxistes est que, pour les premiers, l’État capitaliste n’est pris en considération que comme facteur de puissance, contre lequel la puissance du prolétariat organisé doit être mobilisée, tandis que les seconds conçoivent l’État comme une institution au-dessus des classes, dont la conquête est l’enjeu de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. Mais en concevant l’État comme l’objet du combat et non comme un adversaire dans la lutte, ces derniers se sont déjà, en esprit, placés sur le terrain de la bourgeoisie : ils ont ainsi à demi perdu la bataille, avant même de l’avoir commencée. En effet, tout ordre étatique et juridique, et, au premier chef, l’ordre capitaliste, repose en dernière analyse sur le fait que son existence et la validité de ses règles ne posent aucun problème et sont acceptées comme telles. La transgression de ces règles dans des cas particuliers n’entraîne aucun danger spécial pour le maintien de l’État, aussi longtemps que ces transgressions ne figurent dans la conscience générale que comme cas particuliers. Dans ses souvenirs de Sibérie, [Lukács se réfère sans doute aux Souvenirs de la maison des morts (N. des Tr.)] Dostoïevsky remarque pertinemment que tout criminel se sent coupable (sans pour cela éprouver du repentir) et a parfaitement conscience d’avoir transgressé des lois qui valent aussi pour lui. Les lois gardent donc leur valeur pour lui, bien que des motifs personnels ou la force des circonstances l’aient poussé à les transgresser. Parce que ces transgressions dans des cas particuliers ne mettent pas en question ses fondements, l’État n’en sera jamais débordé. Or, le comportement d’«opposition» implique une attitude semblable à l’égard de l’État : c’est reconnaître que — par son essence — il se place en dehors de la lutte des classes et que celle-ci ne porte pas atteinte directement à la validité de ses lois. Autrement dit, ou bien l’«opposition» essaie de modifier légalement les lois, et les lois anciennes gardent leur validité jusqu’à l’entrée en vigueur des lois nouvelles, ou bien une transgression momentanée des lois a lieu dans un cas particulier. Le procédé démagogique habituel des opportunistes consiste à faire un rapprochement entre la critique marxiste de l’État et l’anarchisme. Or, il ne s’agit nullement ici d’illusions ou d’utopies anarchistes ; il s’agit seulement d’examiner et d’apprécier l’État de la société capitaliste comme phénomène historique pendant qu’il existe encore. Par conséquent, il s’agit de voir en lui une simple constellation de puissance avec laquelle il faut, d’une part, compter, dans les limites de sa puissance, et seulement dans les limites de sa puissance effective, et dont, d’autre part, les sources de puissance doivent être étudiées de la manière la plus précise et la plus ample, afin de déceler les points où cette puissance peut être affaiblie et minée. On trouve les points de force ou de faiblesse de l’État dans la manière dont il se reflète dans la conscience des hommes. Ainsi l’idéologie n’est pas seulement un effet de l’organisation économique de la société, elle est aussi la condition de son fonctionnement paisible.

II
Ce rôle de l’idéologie acquiert d’autant plus d’importance pour le destin de la révolution prolétarienne que la crise du capitalisme cesse d’être un simple enseignement de l’analyse marxiste pour devenir une réalité tangible. On comprend qu’à l’époque où le capitalisme n’était pas encore intérieurement ébranlé, de grandes masses de la classe ouvrière soient restées idéologiquement sur le terrain du capitalisme. Elles n’étaient pas au niveau de la prise de position qu’exigeait une application conséquente du marxisme. «Pour connaître une époque historique déterminée, observe Marx, nous devons dépasser ses limites» ; quand il s’agit de la connaissance du présent cela représente une performance intellectuelle extraordinaire. Pour la connaissance historique du passé, le présent lui-même constitue le point de départ, mais ici tout le milieu économique, social et culturel doit être soumis à une étude critique, dont le point archimédien — le point d’application à partir duquel tous ces phénomènes peuvent être compris — ne se présente que comme une exigence, quelque chose d’«irréel», une «simple théorie», par contraste avec la réalité du présent. Il ne s’agit pas ici de l’aspiration à quelque monde «meilleur» et «plus beau», simple exigence utopique petite-bourgeoise, mais de l’exigence prolétarienne, qui s’identifie à la connaissance et à l’expression de l’orientation, de la tendance et du sens du processus social et, au nom de ce processus, dirige l’action vers le présent. La tâche n’en est que plus difficile. De même que le meilleur astronome, en dépit de ses conceptions coperniciennes, conserve l’impression sensible que le soleil «se lève», de même l’analyse marxiste la plus radicale de l’État capitaliste ne peut jamais supprimer la réalité empirique de celui-ci et ne le doit pas non plus. La théorie marxiste doit mettre le prolétariat dans une attitude d’esprit singulière. L’État capitaliste doit apparaître à sa réflexion comme le moment d’une évolution historique : il ne constitue donc nullement «le milieu naturel de l’homme», mais simplement un fait réel, dont la puissance effective est à considérer, sans sa prétention à déterminer intérieurement notre action. La validité de l’État et du droit doit donc être traitée comme une réalité purement empirique. Ainsi, par exemple, sur un bateau à voile, le marin doit prêter attention à la direction exacte du vent, sans pour autant laisser au vent le soin de déterminer la route à suivre, mais, au contraire, pour maintenir, en affrontant et utilisant le vent, le but originairement fixé. Cette indépendance d’esprit, qu’au cours d’une longue évolution historique l’homme a progressivement acquise par rapport aux forces adverses de la nature, fait encore aujourd’hui largement défaut au prolétariat par rapport aux phénomènes de la vie sociale. C’est bien compréhensible. Aussi brutalement matérielles que soient d’ordinaire dans les cas particuliers les mesures coercitives de la société, il n’empêche qu’essentiellement la puissance de toute société est une puissance spirituelle, dont seule la connaissance peut nous libérer — non pas une connaissance simplement abstraite et purement cérébrale (beaucoup de «socialistes» possèdent une telle connaissance), mais une connaissance devenue chair et sang, c’est-à-dire, selon l’expression de Marx, une «activité pratique-critique».
   
L’actualité de la crise du capitalisme rend une telle connaissance possible et nécessaire. Par suite de la crise, la vie elle-même met en question le milieu social habituel et nous fait percevoir et éprouver son caractère problématique : c’est pourquoi une telle connaissance est possible. En outre, la puissance effective de la société capitaliste est tellement ébranlée qu’elle ne serait plus en état de s’imposer par la violence si, consciemment et résolument, le prolétariat lui opposait sa propre puissance ; c’est pourquoi une telle connaissance devient décisive et par conséquent nécessaire pour la révolution. L’obstacle à une telle action est de nature purement idéologique. Au beau milieu de la crise mortelle du capitalisme, de larges couches du prolétariat éprouvent encore le sentiment que l’État, le droit et l’économie de la bourgeoisie, sont le seul milieu possible de leur existence : à leurs yeux, on pourrait certes y apporter de multiples améliorations («organisation de la production»), mais il constitue cependant la base «naturelle» de «la» société.
   
Telle est la conception du monde qui est à la base de la légalité. Elle n’est pas toujours une trahison consciente et même pas toujours un compromis conscient. Elle est plutôt l’attitude naturelle et instinctive envers l’État, formation qui apparaît à l’homme comme le seul point fixe au milieu du chaos des phénomènes. Cette conception du monde doit être surmontée si le parti communiste veut fournir une base saine à sa tactique légale et illégale. Le romantisme de l’illégalité, par lequel commence tout mouvement révolutionnaire, s’élève en effet rarement, sous le rapport de la lucidité, au-dessus du niveau de la légalité opportuniste. Comme toutes les tendances aspirant au coup d’État, il sous-estime considérablement la puissance effective que possède la société capitaliste même en sa période de crise ; cela peut devenir très dangereux, mais n’est encore que le symptôme du mal dont souffre toujours cette tendance, à savoir le manque d’indépendance d’esprit à l’égard de l’État en tant que simple facteur de puissance, ce qui en définitive a son origine dans l’incapacité à mettre à jour les rapports que nous venons d’analyser. En attribuant en effet aux méthodes et aux moyens illégaux de lutte une certaine auréole, en leur donnant l’accent d’une «authenticité» révolutionnaire particulière, on reconnaît une certaine valeur, et non une simple réalité empirique, à la légalité de l’État existant. L’indignation contre la loi en tant que loi, la préférence accordée à certaines actions à cause de leur illégalité, signifient qu’aux yeux de celui qui agit de cette manière, le droit a conservé quand même son caractère essentiel de valeur et d’obligation. Si l’entière indépendance d’esprit communiste à l’égard du droit et de l’État est présente, alors la loi et ses conséquences calculables n’ont ni plus ni moins d’importance que n’importe quel autre fait de la vie extérieure avec lequel on doit compter quand on apprécie les possibilités d’exécuter une tâche déterminée ; le risque de transgresser les lois ne doit donc revêtir d’autre caractère que, par exemple, le risque de manquer une correspondance de train lors d’un voyage important. S’il n’en est pas ainsi et si on accorde pathétiquement la préférence à la transgression de la loi, c’est la preuve que le droit a conservé sa valeur (bien qu’affecté du signe inverse) et que la véritable émancipation ne s’est pas encore accomplie, puisque le droit est encore en mesure d’influencer intérieurement l’action. Au premier abord la distinction paraîtra peut-être artificielle, mais il faut réfléchir à la facilité avec laquelle des partis typiquement illégaux, comme par exemple celui des Socialistes-Révolutionnaires russes, ont retrouvé le chemin de la bourgeoisie. Si on étudie la dépendance idéologique de ces «héros de l’illégalité» par rapport aux concepts juridiques bourgeois, telle qu’elle a été dévoilée par les premières actions illégales véritablement révolutionnaires — lesquelles n’étaient plus des transgressions romantiquement héroïques de lois particulières, mais le rejet et la destruction de tout l’ordre juridique bourgeois —, alors on voit qu’il ne s’agit pas d’un formalisme abstrait et vide, mais de la description d’une situation réelle. Boris Savinkov combat aujourd’hui dans le camp de la Pologne blanche contre la Russie prolétarienne : or, il ne fut pas seulement le célèbre organisateur de presque tous les grands attentats sous le tsarisme, mais aussi un des premiers théoriciens du romantisme de l’illégalité.
   
La question de la légalité ou de l’illégalité se réduit donc pour le parti communiste à une question purement tactique et même à une question de tactique momentanée, pour laquelle des directives générales ne peuvent guère être données, car la décision doit dépendre entièrement de l’utilité momentanée : c’est dans cette prise de position complètement sans principes que réside la seule façon de nier pratiquement par principe la validité de l’ordre juridique bourgeois. Ce ne sont pas les seuls motifs d’opportunité qui prescrivent cette tactique aux communistes, étant donné que leur tactique peut ainsi acquérir la plus grande souplesse d’adaptation dans le choix des méthodes nécessaires à un moment donné et que les moyens légaux et illégaux doivent sans cesse alterner ou même souvent être employés simultanément dans les mêmes affaires pour combattre la bourgeoisie d’une manière vraiment efficace ; cette tactique doit aussi être employée pour que le prolétariat fasse sa propre éducation révolutionnaire. Le prolétariat ne peut en effet se libérer de sa dépendance idéologique à l’égard des formes de vie que le capitalisme a créées que s’il a appris à agir de façon que ces formes — devenues indifférentes en tant que motivations — ne soient plus en mesure d’influencer intérieurement son action. Sa haine de ces formes et son désir de les anéantir n’en seront bien entendu nullement amoindris. Seul, au contraire, ce détachement intérieur peut, aux yeux du prolétariat, conférer à l’ordre social capitaliste le caractère d’obstacle exécrable à une saine évolution de l’humanité — le caractère d’un obstacle voué à la mort, mais aussi mortellement dangereux —, ce qui est absolument nécessaire pour que le prolétariat ait une attitude consciemment et durablement révolutionnaire. Cette éducation du prolétariat par lui-même est un processus long et difficile qui le fait devenir «mûr» pour la révolution ; elle dure d’autant plus longtemps que dans un pays le capitalisme et la culture bourgeoise ont atteint un degré élevé d’évolution et que par suite le prolétariat a été touché par la contagion idéologique des formes de vie capitalistes.
   
La nécessité de déterminer les formes opportunes de l’action révolutionnaire coïncide heureusement — ce n’est évidemment pas un hasard — avec les exigences de ce travail d’éducation. Quand, par exemple, les thèses additives adoptées au 2e Congrès de la IIIe Internationale, au sujet du parlementarisme, affirment la nécessité d’une entière subordination du groupe parlementaire au Comité central (éventuellement illégal) du parti, cela ne découle pas seulement de la nécessité absolue d’unifier l’action ; cela contribue aussi à rabaisser sensiblement, dans la conscience de larges masses prolétariennes, le prestige du Parlement (prestige qui est à la base de l’autonomie du groupe parlementaire, forteresse de l’opportunisme). Ce qui démontre la nécessité de cette mesure, c’est, par exemple, le fait que, reconnaissant intérieurement de telles institutions, le prolétariat anglais a constamment dirigé son action sur des voies opportunistes. Aussi bien la stérilité qui caractérise l’emploi exclusif de «l’action directe» antiparlementaire que la stérilité des discussions sur les avantages de l’une ou de l’autre méthode montrent que toutes deux sont également, quoique sous des formes opposées, prisonnières de préjugés bourgeois.
   
S’il est nécessaire d’employer simultanément et alternativement les moyens légaux et illégaux, c’est parce que cela seul permet de découvrir, sous le masque de l’ordre juridique, l’appareil de contrainte brutale au service de l’oppression capitaliste — ce qui est la condition d’une franche attitude révolutionnaire à l’égard du droit et de l’État. Que l’une des deux méthodes soit employée exclusivement ou prédomine simplement, ne serait-ce que dans certains secteurs, et la bourgeoisie conserve la possibilité de maintenir son ordre juridique, en tant que droit, dans la conscience des masses. L’un des buts principaux de l’activité de tout parti communiste est de contraindre le gouvernement de son propre pays à violer son propre ordre juridique et le parti légal des social-traîtres à appuyer ouvertement cette «violation du droit». Dans certains cas et notamment quand des préjugés nationalistes obscurcissent le regard du prolétariat, cette «violation du droit» peut être avantageuse pour le gouvernement capitaliste, mais elle est de plus en plus dangereuse pour lui à mesure que le prolétariat commence à regrouper ses forces pour la lutte décisive. De là, c’est-à-dire de la prudence réfléchie des oppresseurs, naissent les illusions pernicieuses sur la démocratie et le passage pacifique au socialisme, et ces illusions sont fortifiées par le légalisme à tout prix des opportunistes, qui, inversement, permet à la classe dominante d’adopter son attitude de prudence. Seule une tactique réaliste et lucide, qui emploie alternativement tous les moyens légaux et illégaux, en se laissant guider uniquement par la considération du but, pourra engager sur des voies saines cette entreprise d’éducation du prolétariat.

III
La lutte pour le pouvoir ne pourra cependant que commencer cette éducation ; elle ne pourra pas l’achever. Reconnu il y a déjà beaucoup d’années par Rosa Luxembourg le caractère nécessairement «prématuré» de la prise du pouvoir se manifeste surtout dans le domaine idéologique. Bien des traits de toute dictature du prolétariat à ses débuts sont justement explicables par le fait que le prolétariat est contraint de s’emparer du pouvoir à une époque et dans un état d’esprit tels qu’il éprouve encore l’ordre social bourgeois comme ordre vraiment légal. Comme tout ordre juridique, celui du gouvernement des conseils est fondé sur sa reconnaissance comme ordre légal par des couches de la population assez larges pour qu’il ne soit contraint de recourir à la violence que dans des cas particuliers. Or, de prime abord, il est clair qu’il ne peut en aucun cas compter dès le début sur cette reconnaissance de la part de la bourgeoisie. Une classe habituée traditionnellement depuis de nombreuses générations à commander et à jouir de privilèges ne pourra jamais s’accommoder aisément du fait brut d’une défaite et supporter patiemment et sans plus le nouvel ordre de choses. Elle doit d’abord être brisée idéologiquement avant d’entrer volontairement au service de la nouvelle société et de voir dans ses lois un ordre juridique et légal, et non plus simplement la réalité brutale d’un rapport provisoire de forces, qui, demain, peut être renversé. L’illusion est naïve de croire que cette résistance, qu’elle se manifeste sous forme de contre-révolution ouverte ou sous forme de sabotage latent, pourrait être réduite par des concessions de quelque nature que ce soit. L’exemple de la République des conseils hongrois montre que toutes ces concessions, qui, en l’occurrence, étaient aussi, sans exception, des concessions à la social-démocratie, renforcent la conscience qu’ont les anciennes classes régnantes de leur puissance, différent et même rendent impossible l’acceptation intérieure par elles du règne du prolétariat. Mais ce recul du pouvoir des Soviets a des conséquences encore plus catastrophiques sur le comportement des larges couches petites-bourgeoises, car l’État apparaît effectivement à leurs yeux comme l’État en général, l’État tout court, comme entité revêtue d’une majesté abstraite. Dans ces conditions, abstraction faite d’une politique économique habile qui soit en mesure de neutraliser certains groupes particuliers de la petite bourgeoisie, il dépend du prolétariat de réussir ou non à revêtir son État d’une autorité qui aille au devant de la foi en l’autorité, du penchant à la soumission volontaire à «l’» État répandus dans ces milieux. Les hésitations du prolétariat, son manque de foi dans sa propre vocation à commander, peuvent donc repousser ces couches petites-bourgeoises dans les bras de la bourgeoisie et de la contre-révolution ouverte.
    Sous la dictature du prolétariat, le rapport entre légalité et illégalité change de fonction, du fait que l’ancienne légalité devient illégalité et inversement, mais ce changement ne peut au maximum qu’accélérer un peu le processus d’émancipation idéologique commencé sous le capitalisme ; il ne peut nullement l’achever d’un seul coup. De même qu’une défaite ne peut faire perdre à la bourgeoisie le sentiment de sa propre légalité, de même le seul fait d’une victoire ne peut élever le prolétariat à la conscience de sa propre légalité. Cette conscience qui n’a pu mûrir que lentement à l’époque du capitalisme n’achèvera que peu à peu son processus de maturation pendant la dictature du prolétariat. Les premiers temps apporteront même de multiples entraves à ce processus. Ce n’est qu’après la prise du pouvoir que le prolétariat se familiarise avec l’œuvre intellectuelle que le capitalisme a édifiée et sauvegardée ; non seulement il n’acquiert qu’alors une compréhension beaucoup plus grande de la culture de la société bourgeoise, mais encore de larges milieux prolétariens prennent conscience du travail intellectuel qu’exige la conduite de l’économie et de l’État. À cela s’ajoute que le prolétariat, manquant à bien des égards d’expérience pratique et de traditions dans l’exercice d’une activité indépendante et responsable, éprouve souvent la nécessité d’une telle activité moins comme une libération que comme un fardeau. Enfin, les habitudes de vie petites-bourgeoises, souvent même déjà bourgeoises, des milieux prolétariens qui occupent une grande partie des postes dirigeants, leur font apparaître l’aspect précisément nouveau de la nouvelle société comme étranger et quasiment hostile.
   
Tous ces obstacles seraient anodins et pourraient être surmontés facilement si la bourgeoisie ne se montrait pas, aussi longtemps au moins qu’elle doit lutter contre l’État prolétarien naissant, beaucoup plus mûre et beaucoup plus évoluée que le prolétariat ; pour elle le problème idéologique de la légalité et de l’illégalité a subi un changement de fonction équivalent. La bourgeoisie tient en effet l’ordre juridique du prolétariat pour illégal, avec la même naïveté et la même assurance qu’elle mettait dans l’affirmation de son propre ordre juridique comme légal. Nous exigions du prolétariat luttant pour le pouvoir, qu’il ne voie dans l’État de la bourgeoisie qu’une simple réalité, un simple facteur de puissance ; c’est ce que maintenant la bourgeoisie fait instinctivement. Malgré la conquête du pouvoir d’État, la lutte reste donc inégale pour le prolétariat, aussi longtemps qu’il n’a pas acquis précisément la même assurance naïve que seul son ordre juridique est légal. Cette évolution est cependant gravement entravée par l’état d’esprit donné au prolétariat par l’éducation des opportunistes au cours de son processus de libération. Comme le prolétariat s’est habitué à voir les institutions du capitalisme auréolées de légalité, il lui est difficile de n’en pas faire autant pour les vestiges qui en demeurent fort longtemps. Après la prise du pouvoir, le prolétariat reste encore intellectuellement prisonnier des limites tracées par l’évolution capitaliste. Cela se manifeste, d’une part, en ce qu’il laisse intactes des choses qu’il devrait absolument abattre et, d’autre part, en ce qu’il ne détruit ni ne construit avec l’assurance du souverain légitime, mais, alternativement, avec l’hésitation et la hâte de l’usurpateur, qui, dans ses pensées, ses sentiments et ses déterminations, anticipe déjà intérieurement sur une inévitable restauration du capitalisme.
    Je ne pense pas seulement ici au sabotage, plus ou moins ouvertement contre-révolutionnaire, de la socialisation, par la bureaucratie syndicale pendant toute la dictature des conseils hongrois — sabotage dont le but était le rétablissement du capitalisme avec le moins possible de frictions. Si souvent évoquée, la corruption des Soviets a également ici une de ses sources principales. Elle a son origine, en partie, dans la mentalité de nombreux fonctionnaires des Soviets qui, eux aussi, s’attendaient intérieurement au retour du capitalisme «légitime» et par suite pensaient constamment à la façon dont ils pourraient éventuellement justifier leurs actions ; en partie, dans le fait que beaucoup de ceux qui participaient à des activités nécessairement «illégales» (contrebande de marchandises, propagande à l’étranger) n’arrivaient pas à saisir intellectuellement et surtout moralement que, du point de vue décisif, à savoir de celui de l’État prolétarien, leur activité était aussi «légale» que toute autre. Chez des hommes moralement peu sûrs, ce manque de clarté se traduisait par la corruption ouverte ; chez plus d’un révolutionnaire honnête, cela se manifestait par une exagération romantique de l’«illégalité», une recherche inutile des possibilités «illégales», l’absence du sentiment que la révolution était légitime
et qu’elle avait le droit de créer son propre ordre juridique.
   
À l’époque de la dictature du prolétariat, le sentiment et la conscience de la légitimité doivent faire la relève de l’indépendance d’esprit à l’égard du droit bourgeois, exigence de l’étape précédente de la révolution. Mais, malgré cette métamorphose, l’évolution garde, en tant qu’évolution de la conscience de classe prolétarienne, son unité et sa direction en ligne droite. Cela apparaît de la façon la plus claire dans la politique extérieure des États prolétariens, qui, face aux puissances capitalistes, doivent — avec des moyens en partie, mais seulement en partie, différents — mener la même lutte qu’au temps où ils préparaient la prise du pouvoir dans leur propre État. Les négociations de paix de Brest-Litovsk ont déjà témoigné brillamment du haut niveau et de la maturité de la conscience de classe dans le prolétariat russe. Bien qu’ils aient négocié avec l’impérialisme allemand, les représentants du prolétariat russe ont cependant reconnu leurs frères opprimés du monde entier comme leurs véritables partenaires légitimes autour de la table de négociations. Bien que Lénine ait apprécié le rapport effectif des forces avec l’intelligence la plus élevée et la lucidité la plus réaliste, il laissa constamment ses négociateurs parler au prolétariat mondial et, au premier rang, au prolétariat des puissances centrales. Sa politique extérieure était moins une négociation entre la Russie et l’Allemagne qu’un encouragement à la révolution prolétarienne, à la prise de conscience révolutionnaire dans les pays de l’Europe centrale. Si grands qu’aient été les changements de la politique intérieure et extérieure du gouvernement des conseils, si étroite qu’ait été constamment l’adaptation de cette politique aux rapports réels de forces, le principe de la légitimité de son propre pouvoir est demeuré un point fixe dans cette évolution ; de cette façon, ce fut aussi le principe de l’éveil de la conscience révolutionnaire de classe du prolétariat mondial. C’est pourquoi le problème de la reconnaissance de la Russie soviétique par les États bourgeois ne doit pas être lié seulement à la considération des avantages que la Russie peut en tirer, mais aussi au principe de la reconnaissance par la bourgeoisie de la légitimité de la révolution prolétarienne accomplie. Selon les circonstances dans lesquelles elle s’effectue, cette reconnaissance change de signification. Son effet sur les éléments hésitants des classes petites-bourgeoises en Russie, comme sur ceux du prolétariat mondial reste le même pour l’essentiel, à savoir que la légitimité de la révolution prolétarienne est consacrée ; ces éléments ont besoin de cette sanction pour avoir le sentiment de la légalité des institutions étatiques de la République des conseils. Les divers moyens de la politique russe — à savoir l’anéantissement impitoyable de la contre-révolution intérieure, l’attitude courageuse en face des puissances victorieuses (envers lesquelles la Russie n’a jamais adopté, comme l’a fait l’Allemagne bourgeoise, le ton d’un vaincu), le soutien ouvertement apporté aux mouvements révolutionnaires, etc., servent le même but. Ils provoquent l’émiettement de certains secteurs du front contre-révolutionnaire intérieur et le font s’incliner devant la légitimité de la révolution. Ils donnent à la révolution une conscience de soi, qui renforce la connaissance qu’elle a de sa propre force et de sa propre dignité.
   
La maturité idéologique du prolétariat russe apparaît précisément dans les aspects de la révolution, qui passent aux yeux des opportunistes occidentaux et de leurs adorateurs d’Europe centrale pour des signes de son caractère arriéré, à savoir l’écrasement clair et sans équivoque de la contre-révolution intérieure et la lutte intrépide, aussi bien illégale que «diplomatique», pour la révolution mondiale. Le prolétariat russe a conduit sa révolution à la victoire, non parce que les circonstances lui ont remis le pouvoir entre les mains (ce fut aussi le cas du prolétariat allemand en novembre 1918 et celui du prolétariat hongrois au même moment et en mars 1919), mais parce que, trempé par une longue lutte illégale, il a reconnu clairement l’essence de l’État capitaliste et ajusté son action, non à des phantasmes idéologiques, mais à la réalité véritable. Le prolétariat de l’Europe centrale et occidentale a encore un dur chemin devant lui. Pour parvenir en luttant à la conscience de sa vocation historique et de la légitimité de sa domination, il doit d’abord apprendre à saisir le caractère purement tactique de la légalité et de l’illégalité, bref, se débarrasser aussi bien du crétinisme de la légalité que du romantisme de l’illégalité.

Georg LUKÁCS, Juillet 1920
Vendredi 29 décembre 2006
Selon le Monde du 26 décembre 2006, durant les onze premiers mois de 2006, 40.270 véhicules ont été incendiés en France, contre 42.000 en 2005. En «zone police», les chiffres de la Direction centrale de la Sécurité publique (DCSP) montrent la même constante (32.695 en 2006, contre 32.669 en 2005).

Nuit du 18 au 19 décembre 2006 - parking souterrain de la Côte Joyeuse à saintClaude.

Nuit du 10 au 11 mai 1968 - rue Gay-Lussac à Paris.

«Pas davantage nous n’avons prétendu que certaines formes d’action qu’a revêtu le mouvement des occupations — à l’exception peut-être de l’emploi des bandes dessinées critiques — aient eu une origine directement situationniste. Nous voyons, au contraire, l’origine de toutes dans des luttes ouvrières “sauvages” ; et depuis plusieurs années certains numéros de notre revue les avaient citées à mesure, en spécifiant bien d’où elles venaient. Ce sont les ouvriers qui, les premiers, ont attaqué le siège d’un journal pour protester contre la falsification des informations les concernant (à Liège en 1961) ; qui ont brûlé les voitures (à Merlebach en 1961) ; qui ont commencé à écrire sur les murs les formules de la nouvelle révolution (“Ici finit la liberté”, sur un mur de l’usine Rhodiaceta en 1967). En revanche, on peut signaler, évident prélude à l’activité des Enragés à Nanterre, qu’à Strasbourg, le 26 octobre 1966, pour la première fois un professeur d’Université fut pris à partie et chassé de sa chaire : c’est le sort que les situationnistes firent subir au cybernéticien Abraham Moles lors de son cours inaugural.»
«Le commencement d’une époque», I.S. no12, septembre 1969.

«Dans l’agressivité dont ont fait preuve les masses, c’est indiscutablement le système de la marchandise qui était visé. S’il y eut peu de pillages, beaucoup de vitrines de magasins subirent la critique du pavé. Il y a longtemps que les situationnistes prévoyaient que l’incitation permanente à profiter des objets les plus divers, en échange d’une insidieuse contrepartie en argent, provoquerait la colère des masses abusées et traitées en agents consommateurs. Les voitures automobiles qui cumulent en elles l’aliénation du travail et du loisir, l’ennui mécanique, la difficulté de se déplacer et la rogne permanente de leur propriétaire, attirèrent principalement l’allumette (on est en droit de s’étonner de ce que les humanistes, habituellement prompts à dénoncer les violences, n’aient pas cru devoir applaudir à un geste salutaire qui sauve de la mort un bon nombre de personnes promises chaque jour aux accidents de la route).»
Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations.

«De même que la première organisation du prolétariat classique a été précédée, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, d’une époque de gestes isolés, “criminels”, visant à la destruction des machines de la production, qui éliminait les gens de leur travail, on assiste en ce moment à la première apparition d’une vague de vandalisme contre les machines de la consommation, qui nous éliminent tout aussi sûrement de la vie. Il est bien entendu qu’en ce moment comme alors la valeur n’est pas dans la destruction elle-même, mais dans l’insoumission qui sera ultérieurement capable de se transformer en projet positif, jusqu’à reconvertir les machines dans le sens d’un accroissement du pouvoir réel des hommes. Pour laisser de côté les ravages des rassemblements d’adolescents, on peut citer quelques actions des ouvriers, qui sont en grande partie incompréhensibles du point de vue revendicatif classique.
    […]
Le 4 août en France, les mineurs en grève de Merlebach s’attaquent à vingt-et-une voitures stationnant devant les locaux de la direction. Tout le monde a souligné, avec stupeur, que ces automobiles étaient presque toutes celles d’employés de la mine, donc de travailleurs très proches d’eux. Comment ne pas y voir, en plus de tant de raisons qui justifient en permanence l’agressivité des exploités, un geste de défense contre l’objet central de l’aliénation consommatrice ?»
«Les mauvais jours finiront», I.S. no7, avril 1962.
Vendredi 13 octobre 2006

Comment les hommes font-ils l’histoire,
à partir des conditions préétablies pour les dissuader d’y intervenir ?


Des émeutes de pauvres, il y en avait régulièrement un peu partout sur la planète, et depuis longtemps. Mais une révolte d’une telle ampleur en Europe, tant par sa durée que par son intensité (près de 10.000 véhicules incendiés en trois semaines, des dizaines d’édifices publics, écoles, gymnases, dépôts, commissariats, commerces brûlés ou saccagés, des milliers d’arrestations), ne s’était pas produ
ite depuis
mai 1968, ce préalable où tout respect pour l’autorité, de l’État à la famille, en passant par l’école, s’est irrémédiablement perdu.

«La France brûle et le monde se demande à qui le tour», se sont alarmés les médias dominants de la planète, évoquant la guerre civile ou conseillant d’envoyer l’armée. Les pouvoirs russe, américain et chinois ont montré leur inquiétude, tout comme les mollahs (édictant une fatwa anti-émeutes : Des religieux musulmans organisent des patrouilles de nuit pour tenter d’arrêter la violence, titre Le Monde du 8 novembre 2005) et au-delà tout pouvoir constitué. Et